J. Calmette, art. cité, p. 8 et suiv
SAINT GUILLAUME DE GELLONE
gleurs du xiie siècle savent son nom pour s'être renseignés auprès des moines de Gellone. Comme aucune chronique ne parle d'elle ni aucun texte hagiographique, comme son nom n'a jamais dû être écrit ailleurs que dans des documents d'ordre privé et familial, il faut que les auteurs des chansons de geste l'aient pris dans un de ces documents. Et qui aurait pu le leur fournir, sinon les moines de Gellone?
Or, supprimez par la pensée, de la Prise d'Orange, de la Chanson de Guillaume et d'Aliscans, le personnage de Guibourc : de la beauté de ces poèmes, que restera-t-il ?
Diverses explications proposées de ces rapports ; l'abbaye de Gellone étape du pèlerinage de Saint-Jacques.
Si nous revoyons d'ensemble tous les faits que nous venons d'analyser, ils se distribuent en deux groupes.
D'une part, les jongleurs du Nord de la France connaissent fort bien le sanctuaire de Saint-Guilhemdu-Désert ; plusieurs identifient leur Guillaume Fièrebrace au saint Guillaume qu'on y vénère; d'autres décrivent le paysage de Saint-Guilhem avec exactitude, ou font des emprunts à la légende monastique.
Si ces faits étaient isolés, ils se prêteraient à une explication très simple et qui leur enlèverait à peu près toute signification : la Vita sancti Wilhelmi a pu
être portée au Nord de la France (nous savons par Orderic Vital qu'il en fut ainsi) et venir à la connaissance d'un jongleur; d'autre part, un ou deux jongleurs, d'humeur voyageuse, ont pu passer par Saint- Guilheni-du-Désert, et, de retour en France, consigner dans leurs poèmes quelques souvenirs de cette visite accidentelle.
Mais cette théorie de l'accident est insuffisante, s'il est vrai, comme je crois l'avoir établi, que les jongleurs ont fréquenté le monastère de Gellone très anciennement, avant même que la Vita fût composée, et si la connaissance qu'ils y ont faite de Guibourc suppose que les moines entretenaient avec eux des relations plus étroites que celles qu'on a d'ordinaire avec de simples touristes.
De plus, à ces faits correspond un second groupe de faits : les moines de Gellone, à leur tour, connaissent fort bien les chansons relatives à Guillaume Fièrebrace ; en deux passages de leur Vita, ils couvrent ces chansons de leur autorité.
Ici encore, la théorie de l'accident est insuffisante. Est-il permis de dire : De même qu'un jongleur ou deux du Nord de la France ont pu passer par hasard à Gellone et y recueillir quelques traditions monastiques, de même un moine de Gellone a pu, par hasard, avant de se faire moine, entendre quelque part, dans le Nord de la France, des jongleurs chanter des poèmes sur Guillaume Fièrebrace, puis, plus tard, par fantaisie, au fond de sa cellule, introduire dans la Vita quelques réminiscences de ces chansons de jongleurs?
Non certes, car la Vita n'est pas l'amusette d'un
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moine isolé, qui l'écrit au gré de son caprice ; et c'est ici que notre étude, oiseuse en apparence, des circonstances où elle fut composée, trouvera sa justification. La Vita est une œuvre concertée, faite avec réflexion, pour le bien du monastère, au plus fort de son procès contre Aniane. Il s'agissait pour l'abbaye de Gellone de défendre sa liberté, de prouver qu elle n'avait jamais été sous la dépendance d'Aniane, que sa relique de la sainte croix était authentique, k telles enseignes que Guillaume, l'ayant reçue des mains de Gharlemagne, l'avait portée à Gellone. Or, supposons un instant que le moine chargé par ses frères de rédiger la Vita ait pris sous son capuchon de mêler k cette histoire les récits fabuleux des jongleurs, quel accueil ses frères auraient-ils fait k ce jeu et k cette fantaisie? Si personne jusqu'alors k Gellone n'avait ouï parler de Guillaume d'Orange et de ce siège extraordinaire d'Orange, n'aurait-on pas sur l'heure supprimé de la Vita ces imprudentes nouveautés ?
Il ne servirait de rien de dire : L'hagiographe était tenu de rapporter quelque chose de la vie de son héros dans le siècle, et, comme il ne savait rien de cette vie, il a fait comme il a pu : il a recouru, faute de textes historiques, k des textes légendaires. C'est là, en effet, une assertion que les critiques littéraires ont volontiers répétée jusqu'ici : les moines de Gellone, à leur estime, vivaient dans une telle crasse d'ignorance qu'ils avaient au xne siècle tout oublié de la vie de leur fondateur. Mais c'est une erreur de fait, comme M. Pùckert Ta bien montré. Les moines de Gellone, nous l'avons dit ci-dessus, connaissaient le Chroni-
con Anianense, puisqu'ils en ont démarqué un passage relatif à la relique de la croix, puisqu'ils lui ont emprunté certaines dates l. Là, dans le Chronicon Anianense, qu'ils venaient de relire pour écrire leur Vita, ils trouvaient [Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. I, p. 300) un récit des exploits guerriers de leur Guillaume. Ils auraient pu raconter la bataille très réelle qu'il livra aux Sarrasins sur la route de Narbonne à Garcassonne. Ils auraient pu le faire, ils n'ont pas voulu. Ils ont choisi de raconter plutôt le siège fabuleux d'Orange.
S'ils ont préféré, sous le regard de leurs ennemis d'Aniane, faire appel aux chansons des jongleurs et décalquer leurs récits mensongers ; s'ils ont osé, en cette œuvre prudente qu'est la Vita, identifier saint Guillaume au Guillaume des jongleurs, je n'en vois qu'une explication raisonnable : c'est que l'on était déjà habitué, dès cette date de 1122, habitué à Aniane comme à Gellone et par toute la région, à entendre chanter des chansons sur Guillaume Fièrebrace, et chacun admettait dans la région que
1. Voyez Pûckert, p. 118, n. 13, et p. 119. Cf. Révillout, p. 44. — Il s'agit surtout de quelques lignes du chapitre d'Ardon, relatives à la vêture de Guillaume, que les moines d'Aniane ont introduites dans le Chronicon Anianense (Mon. Germ. hist., SS., t. I, p. 308). Ces mêmes lignes se lisent aussi dans la Vita s. Wilhêlmi (chap. xxm). A première vue, on est tenté de croire que les moines de Gellone les ont prises directement, comme le reste, dans le chapitre d'Ardon ; mais le chapitre d'Ardon ne donne pas la date de cette vêture. La Vita dit qu'elle eut lieu en 806, et le Chronicon Anianense pareillement. Donc, la Vita a utilisé le Chronicon Anianense.
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c'était le même personnage que le saint; il faut aussi que les moines de Gellone aient trouvé un intérêt réel à couvrir de leur autorité ces chansons et, pour ainsi dire, à les authentiquer.
Cette explication, imposée par les faits, personne n'a osé encore la proposer nettement. Si le seul critique qui ait vraiment serré de près La question, M. Becker, s'en est tenu, lui aussi, à une théorie de l'accident, qui ne suffit pas, c'est que tous se sont arrêtés devant cette difficulté, à quoi j'ai déjà fait allusion : Gomment admettre que les moines d'une abbaye perdue au fond d'une vallée sauvage des basses Gévennes aient eu une connaissance directe de la poésie vulgaire de leur temps ? Qu'à la rigueur l'un d'eux ait pu, par accident, connaître une ou deux chansons de geste, soit ; mais que tout le monastère ait connu ces chansons et s'y soit intéressé, comment le concevoir? Quelles chansons de geste, d'ailleurs? Des chansons en langue méridionale, nécessairement ; et qui voudrait aujourd'hui ranimer le fantôme de 1' « épopée provençale » ?
La réponse est celle-ci. Le sanctuaire de Gellone ou de Saint-Guilhem est, en effet, situé dans une vallée des basses Gévennes et cette vallée est aujourd'hui déserte. Mais il n'est pas vrai qu'elle l'ait été au moyen âge. Elle était une étape du pèlerinage de Saint- Jacques de Compostelle.
Compostelle, Rome, Jérusalem, ce sont les trois grands pèlerinages, et depuis le xe siècle, d'innombrables pèlerins ont suivi les chemins que l'apôtre saint Jacques, en semant dans les cieux les étoiles de J. Bédier. — Les légendes épiques. 10
la voie lactée, avait indiqués à Charlemagne. Nous avons conservé, comme on sait, un Guide de ces pèlerins : celui qui fut inséré, vers 1147 au plus tard, dans le Codex Compostellanus, mais qui est nécessairement plus ancien [. L'auteur y décrit les divers itinéraires que l'on peut suivre. Décrivant la via Tolosa.na , il dit2 :
Igitur ah his qui per viam Tolosanam ad sanctum Jacobum tendunt, beati confessoris Guilhelmi corpus est visitandum. Sanctissimus namque Guilhelmus, signifer egregius, cornes Caroli magni régis, extitit non minimus, miles fortissimus, bello doctissimus. Hic urbem Nemausensem, ut fertur, et Aurasicam, aliasque militas christiano imperio sua virtute potenti subjugavit, lignumque dominicum apud vallem Gelloni secum detulit, in qua scilicet valle eremiticam vitam duxit, et heato fine Christi confessor in ea honorifice requiescit. Cujus sacra solemnitas quinto kalendas junii colitur.
Ces lignes, à peu près contemporaines de la Vita sancti Wilhelmi, disent que, dans la première moitié du xne siècle, on invitait les pèlerins à faire le détour de Gellone, et que, pour les y exciter, on leur racontait l'histoire de la Prise d'Orange et du Charroi de Nîmes.
1. Le Codex de saint Jacques de Compostelle [Liber de Miraculis sancti Jacobif\i\re IV), publié pour la première fois en entier par le P. F. Fita, avec le concours de Julien Vinson, Paris, 1832.
2. P. 27. C'est Conrad Hofmann, je crois (Ueber ein Fragment des Guillaume d'Orange, Munich, 1851, p. 61), qui a le premier cité ce passage.
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Des jongleurs devaient guetter aux étapes les passages de pèlerins. Nous n'avons pas besoin de supposer que leurs chants fussent en langue méridionale : les pèlerins venaient de toutes les provinces de la France, et la vieille route qui menait vers Saint- Jacques de Galice s'appelle, aujourd'hui encore, en plusieurs régions d'Espagne, le chemin français : à ces foules de pèlerins français, les jongleurs chantaient en français.
Il semble donc vraisemblable — et c'est la seule façon, à mon sens, d'expliquer tous les faits ici considérés : — que dès le début du xne siècle au plus tard, moines et jongleurs collaboraient à l'exploitation des pèlerins qui, suivant la via Tolosana, passaient par Gellone. Il s'agissait, pour les moines, de les attirer et de les retenir, et c'est pourquoi la Vita sancti Wilhelmi, tout comme le Guide des pèlerins, a accueilli les fables des jongleurs, leur a fait un sort, les a accréditées.
Ces faits sont-ils isolés, accessoires et sans portée?
GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE