‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 38 sur 152 · IV. Remarques sur la méthode · texte numérisé non relu

IV. Remarques sur la méthode

V. Les témoignages du Fragment de la Haye et d'Ermold le Noir réduits a leur juste valeur.

VI. Résultats : des traits qui sont communs a Guillaume de Toulouse et au Guillaume des poètes, il en est plusieurs QUE LES POÈTES N'ONT PU APPRENDRE QUE DES MOINES

d'Aniane et de Gellone; il n'en est pas un qu'ils n'aient pu apprendre de ces moines.

Définition du problème.

Telle est bien l'opinion traditionnelle et la plus accréditée : ces relations entre les chansons de geste et les monastères d'Aniane et de Gellone seraient des accidents sans portée.

N'est-il pas acquis, en effet, que les chansons de geste du xiie et du xme siècles ne sont que l'écho affaibli d'anciens poèmes disparus, des remaniements de chants plus vieux de trois ou de quatre cents ans ; que l'épopée française, toute « spontanée » et toute « popu-

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

laire » à l'origine, s'est formée à l'époque carolingienne, ou plus anciennement encore, pour dire la gloire des Ghilpéric et des Chlodovech? « Préparée depuis Chlodovech, commençant vraiment avec Charles Martel, à son apogée sous Charlemagne, renouvelée puissamment sous Charles le Chauve et ses premiers successeurs, la fermentation épique, si l'on peut ainsi dire, d'où devait sortir l'épopée, s'arrête au moment où la nation est définitivement constituée et a revêtu pour plusieurs siècles la forme féodale... Avec l'avènement de la troisième race (en 987), la période de production épique spontanée est close1. » Depuis cette date fatidique les poètes ne furent plus que des remanieurs, et au moment où fut écrite la plus ancienne chanson de geste conservée, la Chanson de Roland, l'épopée n'était plus depuis cent ans déjà qu'une survivance. Où est née la légende de Roland? Dans le camp de Charlemagne, parmi les frères d'armes de Roland, du deuil de sa mort. Où est née la légende de Guillaume ? Sur les champs de bataille où il combattit les Sarrasins. « Cantilènes », ou « chants lyrico-épiques », ou simples traditions orales narrées en une prose plus ou moins apprêtée (epische Sagen), ce sont ces récits populaires du vme et du ixe siècles qui, transmis d'âge en âge, forment le tréfonds des romans du xne siècle. Dès lors, étant acquis que « l'épopée française est née des événements, exprimant directement les sentiments de ceux qui y

1. G. Paris, Manuel d'ancien français, La Littérature française au moyen âge, §19.

prenaient part », qu'importent les moines d'Aniane et de Gellone et l'histoire compliquée de leurs querelles? Qu'ils aient raconté sur leur saint des anecdotes de cloître et qu'ils y aient ensuite mêlé quelques récits de chansons de geste, qu'importent ces faits d'adaptation tardifs? et, que ces fictions cléricales aient à leur tour réagi sur les chansons de geste, qu'importe? Si Guillaume, au lieu de se rendre moine à Aniane et à Gellone, était mort comme Roland sur un champ de bataille, nos chansons de geste n'en seraient pas moins sensiblement ce qu'elles sont.

Seul M. Ph.-Aug. Becker a douté de la vérité de cette théorie. Il a douté s'il fallait croire que la légende monastique de Guillaume et sa légende épique se fussent développées chacune de son côté, primitivement étrangères l'une à l'autre. Tant des contemporains de Guillaume, en leur temps plus illustres que lui, ont péri tout entiers !

Puis que papes, roys, fils de roys Et conceus en ventres de roynes Sont ensevelys, mortz et froydz, En autruy mains passent leurs resnes,

et puisqu' « autant en emporte ly venz », par quel privilège ce moine de Gellone, qui fut dans le siècle comte de Toulouse, aurait-il été par deux fois sauvé de l'oubli et par deux fois transfiguré, ici par les religieux de son abbaye, là-bas, dans la France du Nord, à l'insu de ces religieux, par des poètes populaires? Selon M. Ph.-Aug. Becker, Guillaume n'aurait pas eu

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par deux fois cette chance prodigieuse. Lui aussi, sans légende et sans gloire, il fût, comme tant d'autres, retombé au néant de l'oubli, ou, ce qui revient au même, son nom n'aurait survécu que momifié en quelques phrases des annales carolingiennes, si par hasard les moines qui possédaient sa tombe n'avaient entrepris d'en faire la tombe d'un saint.

Telles sont les deux hypothèses en présence et l'on ne saurait en former une troisième. Celle de M. Becker, plusieurs critiques l'ont déjà traitée par la « question préalable » : puisqu'il est acquis à jamais, disent-ils, que l'épopée française est d'origine ancienne, spontanée et populaire, toute tentative pour ébranler cette doctrine est vaine par définition. — Soit; mais il n'est pas question d'ébranler cette doctrine ni même de la soumettre au « doute provisoire ». Il est loisible à chacun de lui conserver intacts son respect et sa foi, et de rechercher pourtant si, toutes les autres légendes épiques étant d'ailleurs de formation ancienne et populaire, la légende de Guillaume ne ferait pas exception par hasard : une exception ne compromettrait pas la solidité de la doctrine. Il ne s'agit ici que d'une légende isolée, et qui d'aventure restera seule de son espèce. Si l'on en convient, voici en quels termes particuliers se pose ce problème particulier.

Sur quoi se fonde la croyance presque unanime que la légende d'un Roland, celle d'un Ogier, celle d'un Girard auraient commencé de se former parmi les

contemporains de ces personnages? C'est uniquement sur la difficulté d'expliquer par quelque autre hypothèse comment des poètes du xie ou du xne siècle auraient choisi pour héros de leurs romans des hommes morts depuis trois ou quatre cents ans. Ces poètes étaient peu instruits : d'où leur serait venu le goût et le pouvoir de s'intéresser à un passé lointain et de célébrer un Roland, un Ogier, un Girard? Comment auraient-ils pu même connaître leurs noms? Supposera-t-on contre toute vraisemblance qu'ils seraient allés les chercher là où nous les rencontrons nousmêmes, dans les chroniques carolingiennes? Mais ils n'y auraient pu trouver que ce qui s'y trouve : une ligne sur Roland, dix lignes sur Ogier, dix lignes sur Girard ; ces sèches mentions des chroniques latines auraient-elles pu, à trois siècles de distance, mettre en branle leur imagination? Dès lors, ces noms de personnages réels, ces faits historiques, fondement et support de leurs romans, s'ils ne les ont pas pris dans les livres, où les ont-ils pris? On répond (et comment répondre autrement?) : ils les ont pris dans une tradition poétique déjà organisée; et si l'on suppose que cette tradition poétique a commencé de s'organiser du vivant même de Roland, d'Ogier, de Girard, ou dès une époque voisine de leur mort, c'est qu'on y est bien forcé; c'est qu'il est impossible, semble-t-il, de découvrir à des époques plus récentes, au xe siècle par exemple, ou au xi°, ou au xne, des hommes qui aient pu porter le moindre intérêt à ces seigneurs du temps jadis et qui aient eu le souci de leur créer une gloire posthume.

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Or, pour Guillaume, il en va autrement. Des hommes qui, soit au xne siècle, soit au xie, soit au ^xe, aient porté à ce Guillaume un intérêt chaque jour renouvelé, nous en connaissons. Gomment ils s'appliquèrent sans cesse, eux, les moines d'Aniane et les moines de Gellone, à entretenir le culte qui les faisait riches et puissants, nous le savons de reste et ne les avons-nous pas vus à l'œuvre? Ils savaient, eux du moins, manier les chroniques latines et les chartes ; ils avaient intérêt, eux du moins, à y chercher ce qu'elles disent de Guillaume ; ils n'y ont pas manqué et nous avons reconnu qu'ayant puisé dans ces documents certains renseignements historiques, ils en ont transmis quelques-uns aux auteurs des chansons de geste. Y a-t-il dans les chansons de geste d'autres renseignements historiques qui, nécessairement ou probablement, y soient venus d'une autre source ? C'est là tout le problème. Tout esprit sincère doit, semble-t-il, l'accepter en ces termes.

Dire que la légende épique de Guillaume s'est formée dès l'époque carolingienne, de façon spontanée et populaire et loin de toute influence monastique, ou bien c'est ne rien dire, ou bien c'est s'engager à fournir la preuve que les auteurs des chansons de geste rapportent du personnage vénéré à Aniane et à Gellone certains faits biographiques qu'ils n'ont pas pu apprendre au xic ou au xue siècle des moines de ces abbayes.

Cette preuve peut-elle être fournie ?

La vie de Guillaume de Toulouse.

Pour le savoir, il faut recueillir d'abord tous les témoignages historiques que nous possédons sur Guillaume. Certaines chroniques carolingiennes le mentionnent, sous quatre dates : 790, 793, 803 (ou 801),

1°) Année 790. Peu après son retour de la guerre d'Espagne en 778, Charlemagne avait constitué l'Aquitaine en royaume ; il avait choisi pour en être le roi sonfîls Louis, encore enfant, que le pape Adrien couronna en 781. Sous la double autorité de Charlemagne et de Louis, neuf comtes (ou ducs) administraient le pays. En 789, l'un d'eux, le comte de Toulouse, Chorso, s'était laissé prendre par un chef gascon nommé Adelrich, et n'avait obtenu sa liberté qu'à des conditions humiliantes. Charlemagne le révoqua. La Vita Hludovici de l'Astronome limousin, seul texte qui nous apprenne le détail de ces faits, dit que Charlemagne nomma à la place de Chorso le personnage qui nous intéresse et qui apparaît ici pour la première fois dans l'histoire, Guillaume1. Guillaume, nous le savons par d'autres témoignages 2, était le fils d'un

1. Vita Hludovici, chap. 5 [Monumentà Germaniae historica, Scriptores, t. II, p. 609). Cf. les Jahrbùcher des frânkischen Reiches unter Karl dem Grossen von S. Abel, fortgesetzt von B. Simson, t. I, p. 397 et suivantes.

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