L. Gautier, Les Epopées françaises, t. IV, p
GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE
sommes donc pas forcés de supposer ici que les poètes se soient renseignés ailleurs qu'à Aniane ou à Gellone.
c) Quant au fait que Guillaume de Toulouse prit part en 801 (ou en 803) au siège de Barcelone, se retrouve-t-il dans les chansons de geste ? C'est incertain. Jamais elles ne racontent un siège de Barcelone l. Pourtant, en deux ou trois passages de Foucon de Candie, le poète rapporte de Guillaume et des autres fils d'Aymeri qu'ils ont pris cette ville, entre plusieurs autres :
Pristrentpar force Orenge et Portpaillart Et Barcelone et la tour de Baudart 2.
L'auteur de Foucon de Candie exploitait (on le sait par ailleurs) la Chanson de Guillaume, et c'est là sans
1. Je ne m'arrête pas au récit des Storie Nerbonesi (t. II, p. 39), où Guillaume, ayant pris Tortose, Valence, Angrara et Perpignan, s'en va, accompagné des autres Narbonnais, mettre le siège devant Barcelone, que défend le redoutable Lamireche. Ce récit banal, fait tout entier des lieux communs qui traînent dans les chansons de la basse époque, a-t-il la moindre valeur traditionnelle? Je laisse à ceux qui le croient le soin de proposer d'abord des raisons à l'appui de leur opinion.
2. C'est à Vivien que les E nfances Vivien (v. 891-3) attribuent cet exploit :
Ce fu li enfes qui tant ot de bonté.
Qui puis conquist l'Archant dessus la mer
Et Barcelone, la tour de Balesguez.
Voyez, pour tout l'exposé de cette question, l'introduction de M. Densusianu à son édition de la Prise de Cordres,p. v.
J. Bédier. — Les légendes épiques. 11
doute qu'il a pris l'idée de mettre les Aymerides en relations avec Barcelone. On lit en effet dans la Chanson de Guillaume :
932 Li quons Willame ert a Barzelune Si fu repeiré d'une bataille lunge Q'il aveit fait aBurdele sur Girunde ;
et la suite du récit montre que le héros réside habituellement à Barcelone, avec Guibourc et sa mesnie. L'antiquité de la Chanson de Guillaume confère une valeur particulière à cette donnée.
Suppose-t-elle de toute nécessité que les poètes aient eu connaissance du siège de 801 ? Si on le croit nécessaire, les clercs d'Aniane et de Gellone ont pu à la rigueur connaître cet événement par les chroniques et donc en transmettre la connaissance aux poètes. Dans cette Chronique d'Aniane où ils trouvaient à peu près tout ce que nous savons nous-mêmes de Guillaume de Toulouse, ils lisaient, on l'a vu, un long récit du siège de Barcelone. Leur Guillaume, il est vrai, n'y figure pas ; mais ils l'avaient rencontré à la page précédente (année 793) ; ils le retrouvaient à la page suivante (année 806) ; ils voyaient que dans l'intervalle Guillaume n'avait cessé d'être pourvu de hautes fonctions : un lecteur préoccupé de chercher dans ces quelques pages des renseignements biographiques sur Guillaume ne doit-il pas supposer aisément que, étant comte dans la région lors de l'expédition contre Barcelone, il y a pris part?
Mais la mention de Barcelone dans la Chanson de
GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE
Guillaume (et dans son dérivé Foucon de Candie) procède-t-elle nécessairement d'un souvenir du siège de 803 ? Dans l'histoire, Guillaume, s'il est peut-être entré dans Barcelone avec les troupes victorieuses de Louis d'Aquitaine, ne s'y est certainement pas fixé, puisque nous savons que Louis y installa comme gouverneur un autre comte, le comte Bera ; dans la légende, il fait de Barcelone sa résidence habituelle, et c'est là une invention arbitraire. Par suite, la mention même de Barcelone dans ces romans ne peut-elle pas être arbitraire et provenir du caprice d'un conteur ? Rappelons-nous la fiction centrale des poèmes du cycle ; elle suppose que les Sarrasins dominent en Provence, enSeptimanie, en Catalogne, et que les Narbonnais conquièrent sur eux ces fiefs : Narbonne, Nîmes, Orange, Gérone, Portpaillart, Balesguez, Barbastre... Puisque la fantaisie des poètes conduit Guillaume en une dizaine de villes, réelles ou imaginaires, de cette région, ne peut-elle pasl'avoir amené parfois k Barcelone, ville assez connue de la Catalogne ? Ce qui doit surprendre, ce n'est pas que Barcelone soit quelquefois nommée dans nos romans ; c'est plutôt qu'elle le soit si rarement 1 .
Au temps où M. Ph.-Aug. Becker soutint le premier que Guillaume devait aux seuls moines de ses abbayes d'être entré dans la légende, il n'eut guère k considérer d'autres faits que ceux dont il vient d'être parlé.
1. Dans Aymeri de Narbonne, l'un des messagers cl'Aymeri s'appelle Hugues de Barcelone ; dans la Mort Aymeri (v. 1025) figure un chevalier de Barcelone, soudoyer de Guillaume, etc.
Mais depuis, les critiques ont cru reconnaître entre la poésie et la réalité d'autres concordances encore : à les en croire, par trois autres traits, le Guillaume des poètes ressemblerait à Guillaume de Toulouse, et ces trois traits de la vie de Guillaume de Toulouse, les poètes n'auraient pu les apprendre des clercs d'Aniane et de Gellone: car ces clercs les ignoraient.
a) Guillaume de Toulouse, libérateur de Nîmes ?
Nîmes tomba au pouvoir des Sarrasins en 719, puis en 737. Mais depuis, à partir du jour où Charles Martel les eut refoulés en Espagne, « ces peuples firent tout au plus quelques descentes sur les côtes de la Septimanie ; ils ne portèrent pas plus loin leurs entreprises K » Telle est l'opinion unanime des plus anciens historiens et des plus récents ; par suite, la chanson du Charroi de Nîmes , où Ton voit Guillaume au court nez conduire contre Nîmes une armée pour en chasser les Sarrasins, a été tenue par tous les critiques littéraires pour un pur roman. Voici pourtant que M. Wilhelm Pùckert, en son livre sur Aniane et Gellone, a attiré l'attention sur un texte, connu depuis le xvme siècle, mais négligé. C'est cette phrase de la Chronique d'Uzès 2 :