‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 44 sur 152 · Date erronée, comme toutes les autres · texte numérisé non relu

Date erronée, comme toutes les autres

de saint Guillaume (le 28 mai) et le nom du monastère où il mourut, Gellone. Mais ce nom, écrivant au xive siècle, il ne le connaît plus ; voilà des siècles qu'on ne dit plus Gellone, mais Saint-Guilhem-du-Désert. Il marque donc naïvement son embarras, ainsi : « Il est mort à Gellone ; je le dis, parce que je le trouve écrit ; mais je croyais que c'était à Saint-Guilhem-du- Désert ; supposons donc qu'il a vécu comme moine à Saint-Guilhem-du-Désert et qu'il est mort ailleurs, à Gellone. » N'est-ce point la preuve qu'il connaissait saint Guillaume non seulement par le livre qu'il copiait, mais de façon plus personnelle et plus actuelle, et s'il parle par trois fois des actes de ce personnag-e, n'estce pas que les clercs d'Uzès avaient quelque raison de s'y intéresser ? De plus, quel texte a pu lui fournir, comme étant la date de la mort de Guillaume, le 28 mai ? Ce ne pouvait être un texte historique, cette ancienne chronique de Septimanie supposée par M. Pùckert ; le 28 mai est la date de la fête liturgique, et le chroniqueur av ait donc pour source un livre liturgique d'Uzès. Pour quelles raisons ce clerc du xive siècle s'intéressait-il à Guillaume? Il est impossible de le dire précisément ; mais on peut noter que Guillaume de Toulouse, comme il avait fondé l'abbaye de Gellone, avait aussi créé et doté dans le pays d'Uzès, sur la Cèze, un monastère l, qui fut par la

1: Voyez un diplôme de Louis le Pieux, du 21 mai 1815, qui confirme à l'abbaye d'Aniane la possession de certains biens, parmi lesquels il mentionne « quamdam cellulam ex re proprietatis nostrae quae nuncupatur Casanova, quae sita est

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

suite transféré à Goudargues (arrondissement d'Uzès, canton de Pont-Saint-Esprit). On peut rappeler encore que la fête de saint Guillaume, comme elle était célébrée anciennement dans le diocèse de Nîmes, l'était aussi dans le diocèse d'Uzès1.

En résumé, la phrase delà Chronique d'Uzès : Guillelmus cornes Nemausum ingreditur... n'a pas plus d'autorité que cette phrase du Guide des pèlerins de Saint-Jacques : Guillelmus urbem Nemausensem subjugavit. Elles procèdent toutes deux de la chanson de geste du Charroi de Nimes. L'une de ces phrases prouve que la légende du Charroi était accréditée dans la région dès le xne siècle, F autre qu'elle y vivait encore au xive .

(3) Guillaume de Toulouse mari d'une païenne convertie ?

M. Hermann Suchier a récemment cru reconnaître dans la vie de Guillaume de Toulouse un autre fait, assurément ignoré des moines de Gellone, qui se retrouverait dans les chansons de geste, et qui par conséquent prouverait que la légende s'est très anciennement emparée de Guillaume de Toulouse : « Je

juxta castrum quod nuncupatur Planitium, in pago Ucetico, super fluvium Cicer, quam dudum Willelmus quondam cornes a fundamento in honore s. Mariae semper virginis construxerat... » (Histoire générale de Languedoc, t. II, Preuves, col. 103-104 ; cf. Mûhlbacher, Reg., 560).

i. Voyez le calendrierd'un ancien bréviaire (1495) de l'église Saint-Théodoret d'Uzès, que J. Weale a publié dans les Analecta liturgica (1889), p. 84.

risque cette conjecture, écrit-il *, que la femme de Guillaume de Toulouse (Witburgis-Guiborc) était une sœur du père d'Eudes, comte d'Orléans, le Saxon Witichin. Par conséquent Witburgis était une Saxonne et peut-être une païenne de naissance. »

Chacun aperçoit la portée de cette remarque ingénieuse : dans l'histoire comme dans la légende, Guillaume aurait épousé une femme « née en paienie », et le fabuleux roman de la Prise d'Orange prendrait parla racine dans la réalité. Déplus, comme personne au xie et au xue siècle, à Gellone non plus qu'ailleurs, ne devait plus rien savoir des origines de cette femme, il nous faudrait nécessairement admettre que la légende se serait emparée d'elle dès le vme siècle. Pourtant, si même il était prouvé que Guillaume de Toulouse a en effet pris pour femme une Saxonne, fûtelle une convertie, il y aurait loin encore de cette union, contractée peut-être dans les circonstances les plus prosaïques, au thème aventureux de l'enlèvement de la belle Sarrasine Orable par Guillaume Fièrebrace... Mais l'hypothèse, présentée d'ailleurs avec réserve par M. H. Suchier, manque de base.

Elle tire, semble-t-il, son origine des textes qui ont été discutés par M. R. Merlet(Les Origines de Robert le Fort, dans les Mélanges Julien Havet, p. 102), puis par M. J. Calmette (dans son livre De Bernardo, sancti Willhelmi filio, p. 21-2, et dans son article sur La famille de saint Guilhem). Voici ce qu'il en est de la

1. Dans la Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XXIX, p. 678.

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

question. L'Astronome limousin [Vit a Hludovici, chap. 45) dit que le comte Eudes d'Orléans était un cousin de Bernard, fils de Guillaume de Toulouse ; et, comme nous savons par certains témoignages, d'une part que Guillaume de Toulouse était de stirpe regia, d'autre part qu'Eudes d'Orléans était a stirpe regia alienus, Bernard ne pouvait donc être cousin d'Eudes que par sa mère, Guibourc :

Guillaume, ép. Guibourc Un frère ou une sœur de Guibourc

I I Bernard Eudes d'Orléans

D'autre part, M. R. Merleta soutenu qu'Eudesd'Orléans fut un frère de Guillaume de Blois, lequel fut père de Robert le Fort.

On aurait donc cette généalogie :

Guillaume, ép. Guibourc Un frère ou une sœur de Guibourc

Bernard Eudes d'Orléans Guillaume de Blois

Robert le Fort

Or Aimoin dit que Robert le Fort était saxonici gêner is vir, et Richer qu'il eut pour père Witichin, advena germanus . Ces données contredisent la théorie de M. Merlet ; M. J. Galmette les concilie avec cette théorie en supposant que Richer aurait oublié Guillaume de Blois, mort jeune en 834 ; le

CHAPITKE V

Witichin dont parle Richer aurait été le grand-père et non le père de Robert le Fort. Il propose deux combinaisons.

La première est celle-ci :

Guillaume, ép. Guibourc Une sœur de Guibourc, ép. Witichin

Bernard Eudes d'Orléans Guillaume de Blois

Robert le Fort

(En cette hypothèse Yadvena germanus Witichin a épousé en France une sœur de Guibourc ; Guibourc et sa sœur sont chrétiennes d'origine et la question perd tout intérêt pour nous.)

Ou bien, seconde combinaison :

Guillaume, ép. Guibourc Witichin, frère de Guibourc

Bernard Eudes d'Orléans Guillaume de Blois

Robert le Fort

C'est cette conjecture que reproduit et qu'accepte M. H. Suchier. Elle est, comme on voit, des plus incertaines. Ou bien nous accepterons la théorie de M. Merlet : le père de Robert le Fort est Guillaume de Blois ; l'assertion d'Aimoin et de Richer représente une fantaisie généalogique sans valeur, et Witichin disparaît. — Ou bien nous acceptons le dire de

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

Richer : le père de Robert le Fort est le Germain (saxon) Witichin ; mais c'est un personnage du ixe siècle, et qui n'eut avec Guibourc, laquelle vécut au vme siècle, aucun rapport de parenté.

Il n'y a donc nulle raison de supposer que Witburgis soit « née en paienie ».

y) Guillaume de Toulouse compagnon d'armes Aimer ?

M. Hermann Suchier s'est encore avisé d'une autre remarque, qui est autrement résistante. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici son limpide exposé 1 :

« C'est une des plus belles figures de l'épopée française que ce héros franc, Aimer le Ghaitif, frère de Guillaume, qui, dès son adoubement, fait vœu devant Dieu et devant les hommes de ne jamais coucher sous un toit et de s'acharner contre les infidèles sans trêve ni repos :

« Chevron ne late n'iert sor moi por oré, Ne ne jerrai desoz fete levé, Se Sarrazin ne m'ont emprisonné :

Mes an montaignes o en bois o en pré Lez les rivières ferai tandre mon tré. »

Tandis que les autres troupes portent des armes neuves

1. Aïmer le Chailif, dans la Romania, t. XXXII (1903), p. 364-371. — Je fais quelques suppressions pour éviter de répéter des choses que le. lecteur de ce livre a trouvées plus haut.

et reluisantes, les guerriers d'Aimer sont noircis de rouille et de sang-.

Or ce grandiose personnage n'est pas un produit de l'imagination ; c'est un homme réel ; c'est Hadhemar, comte de Narbonne, le même qui combattait à côté de Guillaume dans l'expédition de Barcelone en 801 : « Erat enim ibi Wilhelmus primus signifer, Hadhemarus, et cum eis validum auxilium », dit l'Astronome.

Le comte Hadhemar reparaît à plusieurs reprises dans les Annales du règne de Charlemagne. En 800, il est envoyé par Louis en mission auprès de Charlemagne, qui se trouve à Rouen. Dans les deux expéditions de 809 et de 810 contre Tortose, il est l'un des chefs de l'armée franque.

En 809, Louis divise ses troupes en deux armées, dont lui-même conduit la plus grande contre Tortose, « tandis, dit l'Astronome (Pertz, Mon. Germ. hist., SS., t. II, p. 613), qu'il envoie Isembard, Hademar, Bera, Burell avec les autres, le plus vite possible, vers l'intérieur, afin qu'ils passent l'Ebre et que, pendant que lui-même il attire l'ennemi du côté de Tortose, ils l'attaquent subitement par derrière, ou du moins qu'ils l'effrayent en dévastant la contrée. Par conséquent, pendant que le roi marche sur Tortose, les dits guerriers se rendent dans la région de l'Èbre supérieur, marchant la nuit et se cachant le jour dans les forêts, jusqu'à ce qu'ils passent à la nage la Ginca et l'Ebre ; ils firent ainsi six jours de marche ; le septième ils passèrent les rivières. »

En 810, dit la même chronique à la page suivante (p. 614), « les hommes d'Hademar, de Bera et des autres chefs, après une marche de trois jours, privés de tentes et n'ayant d'autre toit que le ciel, n'osant faire du feu pour ne pas être trahis par la fumée, se cachant le jour dans les forêts, employant la nuit à des marches forcées, atteignent le quatrième jour l'Èbre, qu'ils passent en bateaux, sauf la cavalerie, qui le passe à la nage. »

GUILLAUME, COMTE DE TOULOUSE

Cette méthode de faire la guerre est à peu près celle que Ton nomme aujourd'hui la guérilla, la même que dernièrement les Boers ont employée contre les Anglais. Je cite le premier journal qui me tombe sous la main, la Saalezeitung du 18 juin 1902 : « Dewett ne couchait jamais dans un édifice, craignant d'être fait prisonnier. Les détachements ne dormaient jamais au même endroit deux nuits de suite. Ils tâchaient de la sorte d'empêcher de la part des troupes anglaises les terribles surprises nocturnes. »

Il faut que les récits des exploits d'Aimer aient fait une forte impression sur les âmes des contemporains. Plus d'une fois il avait passé une série de jours en pays ennemi, n'osant faire du feu, couchant le jour en plein air, caelo pro tecto utens, employant les nuits à faire des marches forcées. Tel apparaissait Hadhemar aux Français du ixe siècle, tel apparaît encore Aimer dans les chansons du xiie. Seulement la tradition a grossi les proportions. Aïmer fait vœu de ne jamais coucher sous un toit ; il emploie sa vie entière à verser le sang des infidèles. De même qu'ils sont décrits dans les chansons de geste, les armes toutes couvertes de rouille et de sang, tel devait être l'aspect qu'offraient en réalité ce chef intrépide et ses guerriers. . .

Hadhemar était en 812 comte de Narbonne... La portée de cette circonstance saute aux yeux : Guillaume a combattu près de Narbonne. Ces rapports avec la ville de Narbonne ont fini par faire de ces deux héros des Narbonnais. Ils avaient combattu côte à côte en Espagne : de frères d'armes on a fait de véritables frères.. .

Suivant la Mort Aymeri (v. 1384), Aïmer est tombé en Espagne contre les Sarrasins. Un Hadumar, autre que le comte de Narbonne, était comte de Gênes et tomba en 806 contre les Sarrasins de la Corse. Il est possible que l'épopée ait confondu les deux homonymes et attribué à l'Hadhemar de Narbonne la mort de l'Hadhemar de Gênes.. » J. Bédier. — Les léyendes épiques. 12

L'auteur de ces rapprochements ingénieux en a bien marqué toute la portée : il serait arbitraire de supposer que les moines de Gellone ont connu la Vita Hhidoivici ; par suite, convenir qu'Aïmer est identique à Hadhemar, c'est convenir que Guillaume de Toulouse n'a pas eu besoin de passer par Gellone pour entrer dans la légende et que la thèse de M. Ph.- Aug. Becker est erronée. Cette conséquence, M. Suchier l'a exprimée avec force : « Le lecteur ne laissera pas de remarquer que l'édifice entier de M. Becker s'écroulera du moment que l'on reconnaîtra Aïmer, frère de Guillaume, pour un personnage en même temps de provenance historique et de tradition vivante 4. »

Mais est-on tenu de le reconnaître pour tel ? Hadhemar et Aimer portent le même nom ; pour le reste, la ressemblance des deux personnages me semble illusoire.

Que pour avoir tenu la campagne une fois quatre jours, une autre fois sept jours, Hadhemar ait eu des armes souillées, je le crois ; mais par là, aujourd'hui comme jadis, tout autre soldat qui aura manœuvré une semaine ressemblera aussi bien à Aimer. Quant au parallèle établi entre le trait de la Vita Hludowici : caelo pro tecto utens... et le trait des chansons de geste :

Il n'entre en loge ne feste chevronné, Ainz est toz jors al vent et a Foré,

Page 1