‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 51 sur 152 · Surnom inexpliqué · texte numérisé non relu

Surnom inexpliqué

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riches présents s'il lui disent la vérité. Landri confesse alors qu'il est neveu d'Aymeri, cousin de Guillaume. A son tour Sinagon lui apprend qu'il tient Guillaume prisonnier dans sa tour, et, comme Landri s'étonne et doute, il lui propose une convention : que Landri lui promette de porter son défi au roi Louis, et de mener au siège de Palerne le roi, et toute la fleur des chevaliers de France, cent mille hommes, ou plus encore, et surtout les survivants du lignage d'Aymeri ; en retour, il promet à Landri de lui laisser voir Guillaume et de traiter désormais son prisonnier avec honneur.

On mène en effet devant Landri et les autres « paumiers » Guillaume en haillons, décharné, les yeux enfoncés dans les orbites, velu, horrible à voir. Scène de reconnaissance. Landri promet de mener devant Palerne le roi Louis et son armée ; si les Sarrasins sont vainqueurs, Sinagon se fera couronnerà Saint-Denis ;s'il sont vaincus,, Guillaume régnera sur Palerne.

Landri et ses trente paumiers ont porté à Louis le message du Sarrasin. Le roi rassemble une puissante armée, qui s'achemine par la Bourgogne et la Provence, par Toulouse etparBordeaux (ici non plus il n'est pas fait mention d'une traversée). Aux abords de Palerne s'engage une première bataille; c'est Landri qui commande l'avant-garde :

3812 A dis mil Frans comenche Tenvaïe :

Li quens de Flandres fu en sa compaignie Et li Pohier et cil de Normendie, Hues del Mans et Tibaus de Pavie.

Les Sarrasins fuient ; Sinagon fait une sortie pour les secourir ; de l'une des fenêtres de la tour où il est prisonnier, Guillaume regarde le combat et se lamente de ne pouvoir aider les Français.

Bientôt Sinagon regrette sa folle provocation. 11 fait venir Guillaume et lui offre sa sœur en mariage, s'il consent à adorer Mahomet et à aider les païens dans leur guerre. Il va sans dire que Guillaume refuse. Le siège dure six mois. Réduit à la famine, Sinagon engage enfin toutes ses troupes dans une bataille qu'il veut décisive. Et le poète dénombre aussi les immenses troupes de Louis: Angevins, Flamands, Bourguignons, Frisons, Bretons, Normands.

De nouveau, Guillaume regarde du haut de sa tour et se désole de ne pouvoir combattre. Il découvre pourtant un réduit où sont des armes ; il choisit les plus grandes, occit ses gardiens, s'échappe ; il entre dans la bataille, qui désormais devient une victoire des chrétiens. Sinagon est tué par Landri. Palerne prise, Landri en est fait roi. Louis s'efforce de décider Guillaume à rentrer dans le « siècle » ; malgré toutes les prières, Guillaume retourne à son ermitage.

Tel est ce banal poème : je dis poème, parce que M. Gloetta a montré par de solides arguments que, avant d'être inséré dans le Moniage, il a dû exister à l'état isolé ; je dis banal, parce que c'est un tissu de lieux communs, et parce que, le point de départ une fois donné, ces lieux communs se succèdent selon un ordre prévu et presque nécessaire. Il s'agit de tirer de captivité un baron chrétien : c'est le thème de bien d'autres romans d'invention aussi simple [la Prise de Cordoue, Bovon de Commarcis, etc.). Il s'agit en même temps de répondre au défi d'un roi sarrasin qui a provoqué les Français à le combattre chez lui devant sa ville : c'est le thème de bien d'autres romans [Aspre-

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mont, Otinel, etc.). Dès le début, on sait, puisque les Sarrasins ont provoqué, qu'ils seront finalement vaincus, et, puisqu'il y a un prisonnier à délivrer, qu'il sera finalement délivré. Dans l'intervalle, des batailles ; et, puisque le prisonnier est réduit à les regarder de sa prison, il est naturel qu'il déplore son impuissance ; mais (tel Ogier dans le même roman d'Otinel), on attend bien qu'il réussira à s'échapper, à se jeter dans la mêlée et qu'il fera grand carnage de païens.

Cependant, selon M. Gloetta, ce récit banal ne serait pas une fiction, mais de l'Histoire. Il résume ainsi sa thèsè : « L'épisode de Sinagon est une épopée nationale des Normands, que les Français ont adoptée à cause de l'identité du nom du héros — Guillaume Fièrebrace — et qui chante la conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile dans les années 1016 à 1072. »

A l'appui de cette thèse surprenante, il raconte trois événements historiques :

1°) En Van 101 6', quarante chevaliers normands, au retour d'un pèlerinage au Saint-Sépulcre, aidèrent WaimarlII, prince deSalerne, à chasser les Sarrasins qui assiégeaient sa ville. Rentrés en Normandie, ils firent de ces pays des descriptions si enthousiastes que, peu d'années après, les Normands se comptaient par milliers dans l'Italie méridionale.

2°) Vingt-cinq ans plus tard, en 1041 , les fils de Tancrède de Hauteville, qui s'étaient établis dans la Pouille et qui avaient été plusieurs fois déjà attaqués par les Grecs dans leur château de Melfi, soutinrent contre eux et contre leur duc, Annon, un combat aux

environs, sub Monte Piloso : « Les Normands commençaient à fléchir. Guillaume, qui souffrait d'une fièvre quartaine, trop malade pour se battre, était resté couché à l'écart et attendait l'issue du combat. Mais, voyant les siens plier, il fut saisi de colère; oubliant sa fièvre, il saisit des armes, et, comme un lion furieux, il se jeta au milieu des ennemis ; ses discours excitèrent ses troupes ; sa prouesse força les Grecs à fuir ; leur duc Annon fut tué. »

3°) Trente ans plus tard, en août 1011 (Guillaume étant mort depuis longtemps), Robert Guiscard et son frère Roger mirent le siège devant Palerme, que possédaient les Arabes, et s'en emparèrent, le 10 janvier 1072.

Selon M. Gloetta, la ville de Paterne du roman serait Salerne -\- Païenne, et ces trois événements historiques auraient fourni la trame de l'épisode de Sinagon.

Les quarante chevaliers de Landri seraient les trente chevaliers de l'an 1016, car les uns et les autres reviennent du Sépulcre, et Landri dit à Sinagon (il ment, il est vrai, mais peu importe à M. Cloetta) que ses compagnons sont des marchands de Normandie. — Il n'y a pourtant, à mon sens, nulle ressemblance entre les aventuriers normands de 1016 et les compagnons du Narbonnais Landri, puisque les uns chassent à main armée les Sarrasins de Salerne, tandis que les autres n'apparaissent devant Sinagon que prisonniers et n'ont dans le poème d'autre office que de porter au roi Louis le message des Sarrasins.

Selon M. Gloetta, Guillaume de Hauteville, malade

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de la fièvre le jour de la bataille de Montepeloso en 1041, et qui pourtant se lance dans le combat, serait le modèle du Guillaume épique, prisonnier dans la tour de Sinagon, et qui réussit pourtant à s'évader et à combattre ; si le héros est représenté dans le roman comme un captif et non comme un malade, ce serait, à en croire M. Gloetta, parce qu'un poète ne pouvait guère faire grelotter de fièvre Guillaume d'Orange, ce géant de force herculéenne. L'auteur du Moniage le montre pourtant souffrant de plaies douloureuses, décharné, les yeux caves, tourmenté par une faim terrible, et ce seraient là, selon M. Cloetta, des « réminiscences nettes » du récit primitif ; le remanieur aurait remplacé la cime du Mons Pilosus par la haute tour de Palerne et le thème de la maladie parle thème de la captivité. — N'est-il pas évident au contraire que c'est le thème de la captivité de l'ermite Guillaume qui détermine, du premier vers au dernier, l'action du roman de Sinagon']

Enfin, M. Gloetta prétend retrouver dans le récit que le romancier fait du siège de Palerne des traits historiques qui proviendraient du siège réellement soutenu par Palerme en Fan 1071. En effet, dit M. Gloetta, le romancier mentionne à plusieurs reprises, parmi les assiégeants des Normands (pêlemêle, il est vrai, mais M. Gloetta néglige ce détail, avec de fantastiques Flamands, Bourguignons, Bretons et Frisons). En outre, M. Gloetta note que le siège de Palerme dure cinq mois, le siège de Palerne six mois, presque le même temps. En outre, dit-il, dans l'histoire comme dans le ronian, les assiégeants

dévastent les environs de la ville, les assiégés font des sorties, lancent des traits du haut des murailles, souffrent de la famine ; dans l'histoire comme dans le roman, les chrétiens pénètrent aussitôt après leur victoire dans le château du chef sarrasin, violent les mosquées, se partagent le pays conquis, etc. — A Fencontre de ces rapprochements laborieux, ne peuton pas remarquer que de tels traits se retrouvent et doivent se retrouver presque nécessairement dans un récit quelconque du siège, légendaire ou réel, d'une ville sarrasine quelconque 1 ?

Ne peut-on pas remarquer en outre par quel procédé ont été obtenues ces « concordances » entre l'histoire et la légende ? Pour les obtenir, il a fallu extraire d'une série d'événements historiques certains traits et par là modifier le système vrai de leurs rapports2; il a

1 . Un autre critique, M. Rudolf Zenker (Die Sinagon-Episode des Moniage Guillaume II, dans les Beitràge zur romanischen und englischen Philologie, Festschrift fur W. Fôrster, 1902, pages 129-174) adopte la théorie de M. Cloetta, mais il la complique. L'épisode de Sinagon serait fait des poèmes que dit M. Cloetta, relatifs à des événements du xie siècle, et en outre d'un autre poème, combiné avec ceux-là, qui célébrait une expédition où l'empereur Louis II, en 872, délivra Salerne des Sarrasins. Je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur à l'article où G. Paris (Romania, t. XXXI, p. 612-14) a montré tout l'arbitraire de cette thèse.

2. Par exemple, pour comparer les Normands de 1016 aux compagnons de Landri, on retient la notion que les uns et les autres sont des paumiers, mais on élimine les autres traits qui caractérisent ces Normands (aventuriers, soudoyers de Waifar, combattants, etc.)...

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fallu répéter la même opération sur une série d'événements épiques 1 ; et, si ces faits historiques et ces faits épiques ont fini par prendre un air de ressemblance, c'est seulement parce que, les isolant de leur série, on les a d'abord dénaturés.

Surtout il a fallu réunir trois événements historiques qui, s'étant produits le premier en l'an 1016, le dernier en l'an 1071, sont donc séparés par un intervalle de cinquante-cinq ans; — et dont les acteurs ne sont pas les mêmes, puisque Guillaume de Hauteville, héros du second, était encore au berceau lorsque le premier de ces événements survint, était déjà mort lorsque le troisième s'accomplit.

Enfin il a fallu supposer que les Normands du xie siècle avaient dû composer de nombreux poèmes, trois au moins : La délivrance de Salerne, La bataille de Montepeloso, Le siège de Palerme, pour célébrer leurs exploits en Italie et en Sicile ; mais que, presque aussitôt, ces poèmes durent s'altérer si étrangement que les noms mêmes de l'Italie et de la Sicile en disparurent ; et qu'en disparurent aussi les noms de tous les héros primitifs, hormis Guillaume, lequel pourtant n'avait pu figurer primitivement que dans l'un de ces trois poèmes, la Bataille de Montepeloso. Et de toute cette activité poétique du xi° siècle, de cette ample

1. Par exemple, pour comparer le fiévreux du Monte Peloso au prisonnier de Palerne, on retient le fait que tous deux sont amaigris, ont les yeux enfoncés dans les orbites, etc. ; mais on élimine ce détail que l'aspect lamentable de Guillaume dans le roman est expliqué par sept ans de captivité dans un cachot hideux, etc.

Épopée nationale des Normands, le xne siècle n'aurait conservé aucun débris, sauf le chétif poème de Sinagon, où les Normands sont à peine mentionnés !

Pour ces raisons, il ne me semble pas tout à fait démontré que Guillaume, fils de Tancrède, ait servi de modèle au Guillaume épique.

d) De Guillaume VI, seigneur de Montpellier .

Pour expliquer ce même épisode de Sinagon, Jonckbloet avait proposé un autre Guillaume 1 :

« Le siège de Palerne, ville supposée maritime, nous fait penser au siège de la ville d'Almérie en 11 47. Guillaume VI, seigneur de Montpellier, accompagna Alphonse VII, roi de Castille, dans la guerre qu'il fit aux Maures en cette année et se distingua au siège. Il me semble que c'est dans cette tradition que Fauteur du Montage a puisé. Il pouvait d'autant plus facilement confondre le Guillaume épique avec ce personnage que Guillaume VI de Montpellier, après avoir perdu sa femme, embrassa l'état monastique dans l'abbaye deGranselve au diocèse de Toulouse. »

Je conviens que le siège d'Almérie en 1147 ressemble au siège de la Palerne du romancier tout autant que le siège soutenu par Palerme en 1071 : au moins un personnage du nom de Guillaume a pris part au siège d'Almérie.

1. P. 162. — M. Ph.-Aug. Becker a d'abord accepté cette identification (Die Wilhelmsage, p. 129 et p. 134); puis il l'a rejetée (Der sùdfranzôsische Sagenkreis, p. 60, n. 1).

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e) De Guillaume, seigneur cFOmmelas.

Le Guillaume VI de Montpellier dont il vient detre parlé avait un frère aîné, nommé comme lui Guillaume, « qui épousa, dit Jonckbloet l, après Tan 1126, Tibourc, comtesse d'Orange, dont il eut un fils nommé, comme son père, Guillaume, et qui prit le titre de comte d'Orange. » Ce personnage, ajoute Jonckbloet, « peut avoir donné lieu au changement de nom du héros épique », c'est-à-dire lui avoir valu le surnom de Guillaume d'Orange.

Pour faire justice de cette combinaison saugrenue, il suffît ici de rappeler que le mariage de Guillaume d'Ommelas est postérieur à 1126 : or, la Vita sancti Wilhelmi, qui connaît déjà la légende de la Prise d'Orange, est antérieure à 1126.

f) De Guillaume de Besalu, surnommé Trunnus, à cause qu'il avait un nez postiche.

Guillaume s'appelle à l'ordinaire dans les romans Guillaume « au court nez », surnom que les poètes expliquent diversement, d'accord entre eux cependant pour dire que ce fut un accident de guerre qui déforma le nez du héros. Or l'Histoire ne nous dit pas que Guillaume de Toulouse et de Gellone ait eu le nez court ou acorcié. Il faut donc chercher ici au Guillaume légendaire un autre prototype historique. Jonckbloet se met en quête; il cherche, il trouve 2 :

t. Guillaume d'Orange, p. 162.

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