Romania, t. XXV, p
2. On les trouvera transcrites tout au long dans les ouvrages de Jonckbloet et de M. Langlois.
3. Si le lecteur en doute, ou s'il me reproche de faire fond sur des impressions personnelles, je lui conseille de tenter après moi la petite expérience que voici. J'ai prié deux de mes amis, M. Louis Roche, professeur de seconde au lycée de Ver-
LE COURONNEMENT DE LOUIS
Reste le fait même du couronnement de 813 ; comment le poète du xne siècle en a-t-il eu connaissance ? Il n'est pas interdit de supposer avec M. Becker1 qu'il n'en a pas eu connaissance. Bien d'autres empereurs et bien d'autres rois ont de leur vivant associé au gouvernement leur héritier présomptif : il n'est pas inconcevable que le poète ait ici, si l'on peut dire, inventé un fait historique.
Si l'on écarte cette explication, pourquoi le poète n'aurait-il pas connu l'événement de 813, directement ou indirectement, par un texte latin ? Ces auteurs de chansons de geste n'étaient pas des illettrés : beau-
sailles, et M. Le Verrier, professeur de 5e année au Collège Chaptal, de proposer à leurs élèves un sujet de narration ainsi conçu : « En 813, Charlemagne convoqua ses vassaux dans l'église d'Aix-la-Chapelle ; il leur dit son intention d'associer à l'empire son fils Louis. S'adressant à son fils, il lui rappela ses devoirs de roi. Décrire la scène et composer le discours de Charlemagne. » Toutes précautions avaient été prises pour que cette composition fût faite sans le secours d'aucun livre. J'ai eu ainsi entre les mains une soixantaine de copies d'écoliers. Mes soixante petits ïhegan, mes soixante petits jongleurs ne se ressemblaient pas tous entre eux : leur Charlemagne était tantôt militariste et tantôt pacifiste, tantôt très burgrave, tantôt ultra-moderne ; il y avait même une copie où il recommandait à son fils de « se préoccuper surtout des questions d'économie politique. » Mais enfin, il développait généralement ces trois conseils : « Soyez bon justicier, bon chrétien, bon soldat », et il y avait entre certaines copies et Thegan ou la chanson de geste des ressemblances parfois surprenantes, bien plus remarquables en tout cas que celles que nous offrent entre eux les textes médiévaux. 1. Der sùdfranzôsische Sagenkreis, p. 50.
coup étaient d'anciens clercs. Ils gagnaient leur vie et la passaient toute à chanter les exploits de Charlemagne. Sans les supposer plus éruditsque de raison et sans imaginer qu'ils aient pâli sur le texte des chroniques carolingiennes, ne peut-on pas croire que parfois la connaissance de quelques faits de la vie de leur héros a pu, par l'intermédiaire des clercs, filtrer jusqu'à eux ?
Est-il vraiment nécessaire que le fait du couronnement de 813 ait été révélé à notre auteur par un poème de l'an 840 ? Mais ce poème très ancien, et nécessairement véridique, comment nous le représenter ? Puisque tout en 813, pendant et après le couronnement, se passa sans incident, quel pouvait être le sujet de ce chant épique ? Sans doute, dit spirituellement M. Becker, il devait raconter la cérémonie, puis comment
La cérémonie faite, chacun s'en fut coucher.
Beau sujet d'épopée « primitive », « spontanée » et « populaire » !
Deuxième branche
(Vers 272-1429)
On se rappelle ce que raconte la partie de notre poème que les critiques appellent la « deuxième branche ». Guillaume est allé en pèlerinage à Rome
LE COURONNEMENT DE LOUIS
avec cinquante compagnons, pour s'acquitter d'un vœu ; presque aussitôt les Sarrasins viennent attaquer la ville : le preux Guillaume les châtiera. Il tue en combat singulier leur champion, Corsolt, géant monstrueux; il fait prisonnier leur roi, Galafre. Ces exploits délivrent Guaifîer d'Ispolice, roi que les Sarrasins avaient fait prisonnier dans sa ville de Gapoue. En récompense, Guaifîer offre à son libérateur sa fille et la moitié de sa terre. Guillaume accepte et va épouser la fille de Guaifîer, quand, au moment même de la messe nuptiale, des messagers le rappellent au secours du roi de France . Il part.
C'est tout. Sauf quelques beautés de détail dans le récit du combat contre le géant Corsolt, sauf l'épisode final où Guillaume abandonne sa terre et sa fiancée pour courir à la rescousse de son seigneur, c'est un petit récit d'une simplicité ingénue; et, si le poète l'a tiré de sa seule imagination, il faut convenir qu'il ne s'est pas mis en frais et que son effort n'a pas dû l'épuiser. Mais les critiques ont plus peiné que luimême sur ce récit, et nous Talions bien voir.
Ils l'ont tous tenu en effet pour une légende historique. C'est qu'il contient un trait qui permet une identification précise : le nom de Guaifîer. Le premier, Jonckbloet1 a proposé de reconnaître dans le Guaifîer du roman Guaifîer III, prince de Salerne, qui soutint dans sa ville, de 871 à 873, un siège héroïque contre les Sarrasins. Le rapprochement est si précis et si net qu'il a recueilli le consentement universel 2.