‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 65 sur 152 · T. II, p · texte numérisé non relu

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2. L. Gautier l'accepte (Les Épopées, t. IV, p. 94) ; de même

Et nous-même, ne sommes-nous pas obligé d'accepter cette identification ? Le nom de Guaifîer se rencontre très rarement dans l'histoire ; si le poète du Couronnement n'avait pas connu l'aventure de Guaifîer III de Salerne, comment aurait-il pu appeler son héros Guaifîer ? N'avons-nous pas promis que nous accepterions comme fondée l'identification d'un fait historique toutes les fois que l'histoire et la légende nous offriraient en commun un trait si particulier qu'il n'ait pu aisément se produire deux fois, une fois dans la réalité de la vie, une autre fois dans l'imagination d'un conteur ? Et n'est-ce pas ici le cas ? — Peutêtre.

Réservant le fait de l'identité des noms, comparons d'abord le récit du Couronnement de Louis à ce que l'histoire nous apprend de Guaifîer de Salerne. L'histoire est ici principalement représentée par la Chronique de Salerne écrite vers 978. Le fond en est véridique ; mais le clerc de Salerne qui l'a composée, un siècle après les événements, y a brodé, comme on verra, maintes fables :

Guaifîer était prince de Salerne depuis 861. Un jour qu'il traversait la place du marché pour aller aux bains, un Sarrasin nommé Arrane admira une étolfe de soie dont, le prince avait couvert sa tête, et Guaifîer lui en fît présent.

M. Langlois (p. xxxii-lii) ; de même MM. Ph.-Aug. Becker (Die Wilhelmsage, p. 16-18), L. Willelms (ouvr. cité, p. 10-17), A. Jeanroy (Ro mania, t. XXV, p. 357), etc.

1. Publiée dans les Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. III ; voyez surtout les pages 528-33.

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Il fut bien récompensé de sa largesse : car, à quelque temps de là, rentré dans son pays, Arrane, reconnaissant, lui lit savoir en secret que les Sarrasins équipaient une grande flotte pour descendre en Italie et pour attaquer Salerne. Guaifîer se mit sur ses gardes et fortifia sa ville. En 871, en effet, le roi sarrasin Abdila, à la tête de soixantedeux mille hommes, descendit en Galabre, pilla Naples, Bénévent, Gapoue, et dressa ses tentes devant Salerne. Guaifier s'y défendit bravement, n'osant pas affronter en bataille rangée un ennemi trop nombreux, mais le fatiguant par des sorties et des coups de main. Le siège traîna en longueur ; aussi le chroniqueur y a-t-il mêlé des épisodes romanesques, inventés pour la plus grande gloire des saints de la région : l'histoire, par exemple, du forfait commis par le roi Abdila, qui, dans l'église Saint-Fortuné, aux portes de la ville, se fait dresser un lit sur l'autel et y couche de force une jeune fille d'une grande beauté ; mais une poutredétachée du toitparla main des anges s'abat et écrase le sacrilège ; le roi Abimelec lui succède. Ailleurs, c'est un combat singulier d'un Salernitain nommé Pierre contre un géant sarrasin, devant une église dédiée aux saints Gosme et Damien : ces saints font triompher leur champion. Puis les Salernitains ont à combattre contre quatre autres géants, les fils d'Helim : un héros, Landemar, les tue tous quatre. Pourtant, la famine tourmente les assiégés : la femme du prince Guaifier parcourt elle-même les remparts, portant aux hommes d'armes des vivres et des exhortations. Enfin l'évêque de Gapoue, Landolf, part pour Pavie demander du secours à l'empereur Louis II. Discours pathétique, supplications de l'évêque : l'empereur conduit une armée en Gampanie. Venu à Gajanello près de Gapoue, il tient un conseil de guerre où un sien neveu, un enfant, nommé Gontier (Contart), se jette à ses pieds et implore la permission de combattre : il n'a que douze ans,

l'empereur hésite ; il cède enfin et le confie à un comte, nommé Suavius. Une grande bataille s'engage près de Gapoue par unjour de brouillard : les combattants s'égorgent sans se voir. Neuf mille Sarrasins y périrent ; mais l'enfant Gontier fut tué. Cependant, une autre armée, commandée par les comtes Ardignus et Remedius, battait aussi les Sarrasins près de Bénévent. Enfin, ils levèrent le siège de Salerne et remirent à la voile.

Il s'agit de montrer que ceci est sorti de cela, le récit du Couronnement de Louis des événements de 871-3. A première vue, il n'y a guère de ressemblance. Mais, dit M. Ernest Langlois, «c'est l'altération fatale de l'histoire par la légende ». Opérant sur le texte de la Chronique de Salerne, il s'efforce donc d'expliquer les modes de cette altération.

Il suppose à l'origine « un premier poème perdu, qui racontait la délivrance de Salerne par les Francs » ; dans ce premier poème, conformément à la vérité des faits, les principaux héros devaient être Guaifier, Louis II et Gontier, cet enfant « qui trouva la mort dans les bras de la victoire » ; le théâtre de l'action était Salerne.

Gomment, se demandera-t-on, Salerne est-elle devenue Rome ? — C'est que dans un second poème, pareillement perdu, un remanieur aura introduit le pape. « Pour les trouvères, écrit M. Langlois, le siège du pape était un centre où venaient se grouper tous les événements qui se passaient au delà de Montjeu. Le fait avait lieu en Italie, donc ce pouvait être près de Rome. »

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Gomment, se demandera-t-on, le lieu de la scène ayant été changé, les personnages à leur tour ont-ils été changés? — Selon M. Langlois, c'est que, dans un troisième poème, pareillement perdu, un autre romancier confondit Louis II avec son homonyme Louis le Pieux, et « cette unification substitua Guillaume à Gontier ».

Ce sont là, jusqu'ici, des combinaisons purement arbitraires. Mais M. Langlois tente de les appuyer par une preuve de fait. Certaines inconséquences du poème prouveraient, dit-il, que la scène n'était pas à l'origine près de Rome, mais en Gampanie. En effet, au début de l'action, personne à Rome, ni Guillaume, ni le pape, ne songe aux Sarrasins ; ceux-ci sont à Gapoue. Tout à coup, dans la même journée, les chrétiens entrent en pourparlers, puis en lutte avec les Sarrasins, aux portes de Rome : « Dans la première partie du récit, Gapoue et Rome sont assez distantes pour que dans celle-ci on ignore ce qui se passe dans l'autre ; dans la seconde partie, au contraire, les deux villes sont à peu près confondues. »

Mais M. Roques a excellemment montré 1 que cette incohérence reprochée au poète du Couronnement de Louis n'est pas réelle. « Il n'est pas exact qu'audébut de l'action les infidèles soient à Gapoue : on nous apprend seulement qu'ils y ont été et qu'ils ont pris la ville, le roi et les habitants. Mais dès que commence la chanson, c'est bien Rome qu'ils menacent... En

1. En un article de la Bomania, t. XXX (1901), p. 178, auquel j'ai emprunté aussi les quatre lignes qui précèdent.

aucun passage on ne peut retrouver de traces du changement supposé de Capoue en Rome. D'un bout à l'autre de la chanson, le lieu de l'action est Rome et rien que Rome ; la prise de Capoue est du passé sur lequel on ne revient pas. » Dès lors, l'hypothèse de M. Langlois reste un jeu purement logique; rien n'indique en fait qu'il ait existé une forme du récit où l'action se déroulait ailleurs que devant Rome.

Il en est de même de cet état supposé du récit où Louis Ii aurait été confondu avec son homonyme Louis, fils de Charles. M. Langlois exprime ainsi les conséquences de cette confusion : « Gontier subit une transformation parallèle à celle de son souverain Louis II, et quand celui-ci céda la place à Louis, fils de Charles, lui-même fut absorbé par Guillaume. » Et M. L. Willelms enchérit en ces termes *. « Comment l'épisode du siège de Salerne a-t-il pu s'intercaler dans notre poème ? Incontestablement par la confusion de Louis II, empereur, avec Louis le Débonnaire. Mais Louis II est un prince allemand, régnant en Italie, qui n'a eu que peu de rapports avec la France ; comment son nom se retrouve-t-il dans une épopée française ? A nen pas douter, parce que Louis II succéda en Provence à Charles, voici en quelles circonstances. Le jeune roi de Provence, l'épileptique Charles, mourut, le 14 janvier 863; il n'était pas marié... » et M. Willelms saisit cette occasion de raconter la vie de Charles de Provence.

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