‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 66 sur 152 · Ouvr. cité, p · texte numérisé non relu

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LE COURONNEMENT DE LOUIS

M. Langlois et M. Willelms n'ont oublié qu'un détail : c'est que, dans l'épisode découpé par eux et intitulé par eux la Branche II du roman, on ne trouve aucun Louis. La donnée en est que Guillaume, venu en pèlerinage à Rome, vainc les Sarrasins sans le secours de l'empereur Louis ni de ses troupes ; Louis et son père Charlemagne sont restés paisiblement en France ; ils ne descendent pas en Italie ; ils ignorent ce qui s'y passe 1 . Si dans la branche II du roman Louis ne tient aucune place, comment peut-on dire qu'il y a pris la place d'un autre Louis et que « cette unification a substitué Guillaume à Gontier » ?

Supposer ces états intermédiaires perdus entre la version primitive (représentée par la Chronique de Salerne) et la version du Couronnement de Louis, c'était une tentative pour masquer les divergences qui séparent notre roman de l'histoire. Maintenant, on ne voit que mieux ces divergences 'et sous un jour plus cru :

Dans l'histoire 2, le théâtre de l'action est Salerne ;

1. Si quelqu'un allègue le v. 136 du Charroi de Nîmes, d'où il résulte que, dans une version plus ancienne du Couronnement, Louis prenait part à l'expédition d'Italie, la thèse de M. Langlois en souffrira plus encore : de cette version plus ancienne, c'est Guaifier qui disparaît.

2. Pour autant que la Chronique de Salerne peut être regardée comme véridique : l'enfant Gontier a-t-il jamais existé ? et le Salernitain Pierre? etc. Mais je fais ici comme si la Chronique de Salerne était toujours digne de foi, puisque M. Langlois a raisonné comme s'il en était ainsi.

J. Béoier. — Les légendes épiques.

dans le poème, Salerne n'est pas même nommée et l'action se déroule toute sous les murs de Rome.

Dans l'histoire, toute la question est de savoir si Guaifîer réussira à vaincre les Sarrasins, et il les vainc : dans le poème, il est vaincu et fait prisonnier avant même que l'action ait commencé .

Dans l'histoire, le chef de l'armée des Francs est l'empereur Louis II ; dans le poème, aucun Louis ne vient combattre les Sarrasins.

Dans l'histoire, le héros de la principale aventure est un enfant de douze ans, Gontier ; dans le poème, c'est un homme fait, Guillaume.

Dans l'histoire, le héros triomphe en bataille rangée et meurt en pleine victoire ; dans le poème, il triomphe en combat singulier ; il ne meurt pas ; il n'est que légèrement blessé.

Nonobstant ces légères divergences, c'est l'héroïsme de Guaifîer, selon M. Langlois, qui aurait inspiré d'abord les poètes : « La durée du siège, écritt-il, l, l'énergie avec laquelle résistèrent les Salernitains. les longues souffrances qu'endurèrent les assiégés,... les combats multiples qui se livraient tous les jours sous les murs de la ville,... ont dû donner a cet événement un «rand retentissement dans le inonde chrétien, et en particulier dans l'Italie et dans la Gaule. Mais la renommée grandit en voyageant. Le récit, grossi par l'imagination populaire, offrait en arrivant chez les Francs un beau sujet de chanson, dans ce pays et à cette époque où les trouvères étaient si nombreux

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LE COURONNEMENT DE LOUIS

et où le peuple écoutait avec enthousiasme les chants de guerre. » — Or, ces chants de guerre écoutés avec enthousiasme, ces belles chansons consacrées à l'héroïsme du roi Guaifier et à ses exploits admirables se sont transformés, hélas ! en un récit où Guaifier n'accomplit plus aucun exploit, vu qu'il est enfermé dès le début dans la prison des Sarrasins : le triste sire n'en sort qu'à la fin du poème, rien que pour se jeter aux pieds de Guillaume et lui offrir sa fille. « C'est l'altération fatale de l'histoire par la légende », ou le couteau de Jeannot. J'entends bien. Mais, comme il faut que ces a chants primitifs » aient été de piètres choses, pour que les « remanieurs » en aient éliminé tout ce qui les constituait ! Ici, du poème primitif (supposé conforme à la Chronique de Salerne), ils ont éliminé tous les héros : Louis II, Abdila, Abimelec, Pierre, Landemar, Suavius, Gontier, — et toutes les péripéties :1a guerre en Gampanie, le siège de Salerne, le message de Landolf, — tout.

Ce n'est pas merveille, dit un autre critique, M. Rudolf Zenker 1 ; la branche II du Couronnement de Louis est riche de réalité historique, elle en est même chargée ; si les souvenirs historiques y semblent rares, c'est que M. Ernest Langlois n'a pas su les discerner tous. Les guerres des Sarrasins en Gampanie, Guaifier et consorts, ont fourni quelque chose à

1. R. Zenker, Die historischen Grundlagen der zweiten Branche des Couronnement de Louis, dans les Beitrâge zur romanischen Philologie, Festgabe fur G. Grôber, Halle, 1899 ; tirage à part, 62 pages.

notre épisode, mais non le principal. Les chants épiques consacrés aux événements de 871-3 se sont mêlés à d'autres chants consacrés, eux, à des événements des années 1016, 1037 à 1039 ; la branche II du Couronnement retrace à la fois le siège de Salerne et un certain siège de Syracuse qui eut lieu cent soixantecinq ans plus tard ; ce qui forme principalement la base historique de ce récit, c'est la conquête de la Pouille et de la Sicile parles Normands au xie siècle.

Ici reparaît, inlassable, Guillaume Fièrebrace, fils deTancrède de Hauteville, le Guillaume de M. Cloetta. On Fa vu au chapitre précédent : ce Guillaume se disait le héros de « l'Epopée nationale des Normands » et prétendait avoir inspiré, dans le Montage, l'épisode de Sinagon. M. Zenker n'y contredit pas1 ; mais il veut en outre qu'il ait inspiré en même temps, dans le Couronnement de Louis, la branche II.

En effet, dit M. Zenker, comme dans ce roman Guillaume tue en combat singulier, devant Rome, le géant sarrasin Gorsolt, de même, en l'an 1037, Guillaume, fils de Tancrède, tua en combat singulier, devant Syracuse, un prince sarrasin nommé Arcadius. — Arcadius, répondra-t-on peut-être à M. Zenker, n'est pas Corsoit. — Non ; mais Arcadius (Zenker, p. 46) est pour Al c/aïcl et ce personnage pouvait donc s'appeler Al c/aïd Corsoltou quelque chose d'approchant 2. — Syra-

1. A telles enseignes que, s'il fallait l'en croire, ces mêmes événements auraient fourni en outre pour une bonne part l'élément historique de deux autres chansons de geste, le poème de Sinagon et la chanson de Gormond et Isembard .

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