‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 67 sur 152 · Ajoutez, entre autres traits de ressemblance, qu'Arcadius · texte numérisé non relu

Ajoutez, entre autres traits de ressemblance, qu'Arcadius

LE COURONNEMENT DE LOUIS

cuse, dira-t-on peut-être à M. Zenker, n'est pas Rome. — Non ; mais (p. 54) nous sommes en présence d'un « transfert épique », et (p. 44) M. Langlois a posé ce principe que « le siège du pape était un centre où venaient se grouper tous les événements qui se passaient au delà de Montjeu ; le fait avait eu lieu en Italie, donc ce pouvait être près de Rome ».

Déplus, le lecteur se rappelle que, dans le Couronnement de Louis, Guillaume va à Rome en pèlerin, escorté de quarante compagnons. Quarante, selon certains manuscrits, cinquante, selon d'autres, voire soixante. M. Zenker soutient en une longue discussion que le classement des manuscrits impose la leçon quarante [. Pourquoi M. Zenker tient-il tant à ce nombre? C'est que, en l'an 1016, quarante pèlerins normands, allant au Saint-Sépulcre, ont traversé Rome et qu'à leur retour ils se sont arrêtés à Salerne, se sont mis à la solde des petits princes lombards et ont

(p. 45) fut transpercé d'un coup de lance (haslili robore) ; de même Corsolt (Par mi le cors son reit espié li passe). Mais Arcadius fut tué de ce coup de lance, tandis que Corsolt ne fut que blessé et qu'il fallut l'achever d'un coup d'épée. « Aussi, dit M. Zenker avec une prudence critique recommandable, ne voudrais je pas attacher beaucoup d'importance à ce trait. »

1. Il se trompe d'ailleurs en fait, s'il faut en croire G. Paris (Romania, t. XXIX, p. 121), qui fait voir que le classement des manuscrits indique plutôt la leçon cinquante : si tant est qu'en pareille matière, s'agissant de nombres indifférents qui se substituent sans cesse les uns aux autres sous la plume des scribes, un classement de manuscrits soit habile à révéler la leçon primitive.

ainsi préparé l'établissement des Normands en Pouille et en Sicile. Ces quarante pèlerins normands sont pour le lecteur de vieilles connaissances : les critiques littéraires les lui ont déjà présentés. Ils étaient, selon M. Gloetta, les prototypes des quarante compag-nons de Landri dans l'épisode de Sinagon ; voici qu'ils deviennent en outre, selon M. Zenker, les prototypes des quarante compagnons de Guillaume dans le Couronnement de Louis. Est-ce donc que Guillaume, fils de Tancrède, aurait fait partie de la troupe des pèlerins de l'an 1016 ? Non, à la vérité, puisqu'il était alors au berceau. Néanmoins, selon M. Zenker, la poésie a associé le passage à Rome des pèlerins de 1016 et les exploits dufils de Tancrède, en Sicile, de 1 037 à 1039 : et c'est le sujet même, dit-il, de la branche II du Couronnement de Louis.

Ajoutez que, de l'an 1019 à l'an 1037, domina en Sicile un prince nommé Abou-Giafar, que les chroniqueurs grecs appellent 'AzoXaoap : Guillaume, fils de Tancrède, peut, selon M. Zenker, avoir eu affaire à ce personnag-e f . Or, le roi des païens dans le Couronnement de Louis s'appelle Galafre. Galafre doit être 'AiuoX«<pap. En effet, écrit M. Zenker (p. 47), « l'a initial pouvait facilement tomber [reste Pola/far] ; l'o a pu s'assimiler aux deux a des syllabes suivantes

1. Ce n'est pas sûr (p. 48), car Abou-Giafar ne prit nulle part aux événements des années 1038 et 1039, « qui forment essentiellement la base historique de la branche II »; mais, comme il a régné pendant dix-huit ans, son nom, dit M. Zenker, devait être bien connu.

LE COURONNEMENT DE LOUIS

[soit Palaff'ar] ; Palaffar, peut-être par assimilation au nom normand Galafra: a pu, non moins facilement, devenir Galaffar, Galafra, Galafre. »

Entre Guillaume, fils de Tancrède, et le Guillaume du Couronnement, M. Zenker croit trouver d'autres ressemblances encore. Nous laisserons au lecteur le soin de se reporter à son mémoire et d'apprécier si elles sont réelles.

Cet exposé suffît : le seul fait que l'on a besoin de combinaisons de cette nature prouve qu'il n'y a dans la branche II du Couronnement de Louis nulle trace d'événements historiques.

On y trouve pourtant le nom de Guaifier. Est-il tout à fait nécessaire que ce Guaifier soit Guaifier de Salerne ?

D'abord Guaifier, roi de Capoue, est appelé quelque part dans le roman Guaifier d'Espolice, c'est-k-dire de Spolète 4, ce qui n'a pas de sens, puisque jamais aucun duc de Spolète n'a dominé sur Capoue.

Pourquoi est-il dit d'Espolice ? C'est sans doute en vertu du même caprice qui a introduit dans les chansons de geste maints autres personnages, ceux-là certainement fictifs, appelés Enguerrand d'Espolice, ou

1. Au vers 2234. Naturellement, c'est, selon M. Langlois (p. xxxvin, n. 1) une fantaisie de remanieur, « dans un passage ajouté pour souder la quatrième branche aux précédentes ». Remarquons que le nom de Gaifier n'est prononcé que six fois dans tout le roman et qu'il n'eût pas été commode au versificateur d'introduire partout dans son vers les cinq ou six syllabes de Guaifier d'Espolice.

Guichard d'Espolice, ou Oton d'Espolice1. Si le surnom de notre roi de Capoue procède d une simple fantaisie, nous est-il interdit de supposer que son nom de Guaifier soit aussi de fantaisie?

Ce nom, nous dit-on, ne fut porté que par très peu de personnages connus dans l'histoire. — Il est vrai; mais, rare dans l'histoire, il ne Tétait pas dans la vie au temps de notre poète 2. Surtout il est fréquent dans les chansons de geste. M. Ernest Langlois, dans sa précieuse Table des noms propres contenus dans les chansons de geste, en compte jusqu'à dix-sept. Guaifier de Lombardie, Guaifier de Bocident, Guaifier de Valcler, rois, ducs, chevaliers et bourgeois, ils foisonnent dans ces romans3. L'un d'eux, dans Raoul de Cambrai, s'appelle même, comme celui du Couronnement, Guaifier d'Espolice4.

Dans X Aigle du Casque, V. Hugo écrit :

1. Voyez la Table des noms propres contenus dans les chansons de geste, publiée par M. Langlois.

2. Il se rencontre souvent dans les cartulaires etl'on trouve aujourd'hui dansleBottin bien des Gaiffe et bien des Gueflîer.

3. Je consacrerai ailleurs une étude au plus illustre d'entre eux, Guaifier de Bordeaux : c'est la célébrité de ce personnage, semble-t-il, qui a le plus contribué à introduire le nom de Guaifier dans l'usage courant des poètes en quête de noms de fantaisie.

4. Vers 1678. Il apparaît dans ce texte comme un prince lointain et fabuleux, qui sert seulement à fournir un alibi à un personnage épisodique. C'est le cas aussi dans un passage de Garin de Montglane (cité dans VHistoire littéraire, t. XXII, p. 445) : J'ai esté el servise du preu comte Gaifier, dit un jongleur.

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Tiphaine est seul ; aucune escorte ; aucune troupe ;

Il tient sa lance ; il a la chemise de fer,

La hache, comme Oreste, et, comme Gaïffer,

Le poignard

Et dans Aymerillot, un baron s'écrie :

« Moi, j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer; Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer. »

Où V. Hugo a-t-ilpris son Gaïffer? Dans le Pseudo- Turpin, ou dans une traduction de chanson de geste, chez Anquetil, ou ailleurs1. Par le même procédé, l'auteur du Couronnement de Louis a pu prendre son Guaifîer dans quelque autre chanson de geste. Beaucoup de ces personnages n'ont assurément rien de commun avec Guaifîer, prince de Salerne : faut-il nécessairement que celui du Couronnement soit Guaifîer, prince de Salerne?

Oui, dira-t-on, puisque, comme Guaifîer de Salerne, il a combattu les Sarrasins en Gampanie, ce qui n'est le cas ni du Gaïffer de V. Hugo, ni d'aucun des autres Guaifîers des chansons de geste : là est la véritable concordance, celle qu'il faut supprimer, si l'on prétend contester l'identité du personnage historique et du personnage légendaire.

1. [En fait, il l'a pris tout bonnement dans le Dictionnaire de Moreri, à l'article Aquitaine. Voir l'ingénieuse démonstration de M.Paul Berret, Le moyen âge européen dans la « Légende des siècles » et les sources de Victor Hugo, Paris, 1911, p. 173].

Sans doute ; mais cette concordance serait supprimée, chacun en conviendra, j'espère, et réduite au rang des coïncidences fortuites, si quelqu'un réussissait à mettre la main sur le roman où l'auteur du Couronnement de Louis a pris son Guaifier d'Espolice et s'il apparaissait que, dans ce roman, Guaifier d'Espolice est un roi fabuleux, qui n'a jamais combattu les Sarrasins en Campanie.

0r; quelqu'un y a déjà réussi, et c'est Gaston Paris : (( Il n'est pas du tout certain, a-t-il écrit, que l'intervention de Guaifier ne soit pas toute récente dans la branche II du Couronnement de Louis et étrangère à la première forme du poème. » Il se fonde sur une remarque qu'il a exprimée en une note très succincte 1 et qu'il convient de développer ici, pour qu'on en voie mieux la force.

Nous savons que le poète du Couronnement de Louis (j'entends l'auteur de la version remaniée que nous avons) a exploité et parfois plagié le Charroi de Nîmes2.

Or, dans la première scène du Charroi de Nîmes, Guillaume rappelle au roi, pour lui remontrer son ingratitude, les services qu'il lui a rendus jadis, c'est-

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