‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 68 sur 152 · Romania, t. XXX (1901), p. 182, n · texte numérisé non relu

Romania, t. XXX (1901), p. 182, n

2. Les deux romans ont des vers et des phrases identiques (Charroi, v. 377-8 — Couronnement de Louis, v. 111-112 ; — Ch., v. 732-3 =z C. L., v. 205-6 ; — Ch., v. 744-6 = C. L., v. 1959-63, etc.). Dans ces passages il ne semble pas possible de décider de quel côté est l'imitation. Mais il en est deux autres {Ch., v. 16 et suiv. — C. L., v. 114 et suiv., et Ch., v. 642 et suiv. = C. L., v. 2255 et suiv.) qui montrent que le Charroi est le modèle.

LE COURONNEMENT DE LOUIS

à-dire qu'il résume Faction du Couronnement de Louis, mais d'une version du Couronnement plus ancienne que celle qui nous est parvenue i. Venu à la branche II, il la résume en ces termes :

134 « Looys sire », dit Guillelmes li ber,

« Dont ne te membre du grant estor champel

Que ge te fiz par desoz Rome es prez ?

La combati vers Gorsolt l'amiré,

Le plus fort home de la crestienté... »

Guillaume raconte ce combat, comment le Sarrasin lui trancha le nez, quelles railleries lui attira cette blessure, etc. Il résulte des mots Que ge te fiz que c'était, dans la version primitive, un combat livré pour Louis, sans doute en sa présence, donc en des circonstances tout autres que celles que relate le Couronnement actuel. De Guaifîer, nulles nouvelles.

D'autre part — et c'est ici le point, — dans un autre passage, Guillaume, reprochant au roi la misère où il le laisse, lui dit : « Il n'aurait pourtant dépendu que de moi de te quitter et de devenir un seigneur riche et puissant :

96 « Bien a un an que t'eusse lessié, Que de Police me sont venu li brief Que me tramist li riches rois Guaifîers, Que de sa terre me donra un quartier,

1. J'aurai occasion de justifier en un autre chapitre cette opinion, qui est d'ailleurs généralement acceptée.

Avec sa fille, tote Tune moitié, Et, se je ai la grant terre a baillier, Le roi de France peùsse guerroier. »

Bien a un an \ il n'y a qu'un an que Guaifier d'Espolice a offert sa fille à Guillaume, tandis que le combat contre Gorsolt remonte à un passé plus reculé, et l'offre que Guaifier fait par lettre de sa fille et de sa terre à Guillaume n'est pas la récompense de son combat contre Gorsolt. Il n'y a pour l'auteur du Charroi nul rapport entre Corsolt et Guaifier ; Guaifier n'est pour lui qu'un roi lointain et puissant, dont le nom permet à Guillaume d'exercer sur le roi une sorte de chantage en lui disant : « J'ai quelque part un refuge contre toi ; chez le roi Guaifier d'Espolice, j'aurais pu trouver naguère, peut-être puis-je trouver encore une femme, une terre, et de quoi te guerroyer. »

L'auteur du Couronnement de Louis travaille, ayant sous les yeux une version archaïque du Couronnement où il trouve l'histoire de Gorsolt (la branche II), sans Guaifier d'Espolice ; et en même temps il a sous les yeux le Charroi de Nîmes où il trouve Guaifier d'Espolice, sans relations avec Gorsolt et qui n'apparaît que comme le beau-père éventuel de Guillaume.

C'est lui qui combine les deux épisodes, imaginant que Guaifier d'Espolice a été pris par les Sarrasins à Capoue (ce qui est historiquement et géographiquement absurde), et que, délivré par Guillaume, il lui donne sa fille en récompense ; Guillaume abandonne sa fiancée par dévoûment pour le roi, et le poète a de la sorte réussi à allonger la liste des obligations de Louis à l'égard de son vassal.

LE COURONNEMENT DE LOUIS

Nous sommes en présence d'une simple combinaison de romancier, et le seul rapport qui subsistait entre le siège de Salerne en 871 et la branche II du Couronnement de Louis disparaît. Il n'y a rien de commun entre Guaifier de Salerne qui s'est battu contre les Sarrasins et le Guaifier d'Espolice du Charroi qui n'a jamais vu les Sarrasins. Le Guaifier du Couronnement de Louis, étant pris au Charroi, est, aussi bien que le Gaïffer de Victor Hugo, un personnage de fantaisie.

Si cette explication n'est pas vraie (je ne vois pourtant pas comment on la contesterait), il restera qu'il a pu exister un poème français du xie ou du xne siècle où le Guaifier historique, celui du siège de Salerne, jouait un rôle '/A cepoème, Fauteur du Couronnement

1. Il ne me coûte rien en effet d'admettre l'existence de ce poème hypothétique et l'identification des deux Guaifier, du moins dans les termes où l'ont fait MM. Mario Roques et Gaston Paris (Romania, t. XXX, p. 170). D'après eux, la branche II ayant uniquement pour sujet une attaque dirigée contre Rome par les Sarrasins, s'il s'y reflète un événement historique, ce ne peut être que celui d'une invasion de Sarrasins qui,, en 846, pillèrent le trésor de Saint-Pierre de Rome; — puisqu'il est dit que Capoue a été prise aussi par les Sarrasins, ce peut être un souvenir de la prise de Capoue par les Sarrasins, soit en 840, soit en 871 ; — et puisque Guaifier y est nommé, ce peut être un souvenir de Guaifier de Salerne. Mais, selon l'opinion très saine de M. Roques, il n'est pas nécessaire de supposer que de très anciens poèmes français aient mis en œuvre ces faits historiques : ces vagues souvenirs peuvent avoir été recueillis par l'auteur du Couronnement de Louis en des circonstances quelconques ; il a pu les tenir par exemple d'un des nombreux pèlerins qui, visitant Saint-Pierre de Rome, y apprenaient des sacristains les anciennes déprédations sar-

de Louis aura pris le nom de ce personnage, la moitié de son nom pour mieux dire, et rien d'autre.

Troisième branche

(Vers 1430-2224)

C'est Thistoire des vassaux rebelles châtiés par Guillaume, qui, revenant de Rome, arrive à Tours le jour même où les conjurés voulaient couronner Acelin, fils du duc Richard de Normandie. Il retire le jeune roi Louis de la crypte du moutier où on l'avait enfermé, chasse à coups de bâton les clercs et les moines qui l'ont trahi, combat les rebelles dans les rues de Tours, tue l'usurpateur Acelin, humilie cruellement, en le tonsurant, le vieux Richard. Puis, pendant trois ans et plus, il ne cesse de guerroyer pour soumettre à Louis divers pays, le Poitou, Bordeaux, Annadore, Pierrelate, Saint-Gilles. Il réduit finalement et fait prisonnier le duc Richard de Normandie.

On prévoit qu'il sera difficile de proposer une explication historique d'un récit aussi fantasque.

Jamais Tours n'a été le théâtre d'événements qui rappellent en quoi que ce soit les incidents du poème. — Jamais, à Tours ni ailleurs, aucun roi de France, qu'il s'appelât Louis ou autrement, n'a été le prison-

rasines ; — il a pu les tenir d'un des nombreux Français qui vivaient au xne siècle dans l'Italie méridionale, alors à demi française, etc.

LE COURONNEMENT DE LOUIS ' 271

nier des moines d'un monastère. — Jamais aucun Guillaume n'est venu, de Rome ni d'ailleurs, délivrer de captivité aucun roi de France. — Jamais aucun roi de France, prisonnier de vassaux rebelles, n'a été tiré de prison par un combat livré dans les rues d'une ville quelconque. — Jamais aucun personnage, qu'il se nommât Guillaume ou autrement, n'a entrepris pour un roi de France quelconque la conquête du Poitou; — ni celle de Bordeaux et de son roi fabuleux Amarmonde ; — ni la conquête de Saint-Gilles et de son comte chimérique Julien ; — ni celle de la terre inconnue d'Annadore ; — ni celle de Pierrelate et de son roi au nom singulier, Dagobert de Cartilage.

Tout cela est purement imaginaire et chacun le reconnaît. Si chacun le reconnaît, quelle place peut rester pour l'histoire dans ce conte bleu? Nous sommes pourtant en présence de trois théories : selon la première, le roi Louis de la branche III est Louis IV d'Outre-Mer (936-953) ; — selon la seconde, c'est Louis V (986-987) ; — et selon la troisième, c'est Charles de Lorraine (-j-992).

Première théorie. Le roi Louis est Louis IV cl Outre- Mer. C'est la théorie imaginée par Jonckbloet, diversement développée par MM. L. Gautier, Langlois, Willelms, Philippe Lauer1.

S'il est un roi carolingien qui ressemble mal au roi imbécile et couard du poème, c'est l'énergique Louis

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