Romania, t. XXV, p
DES DIVERS SYSTÈMES
dernière laisse du poème, en ce vers où l'on voit Guillaume emporter à Laon l'enfant Louis, qui est alors un homme de ving-t-cinq ans :
2676 II prent l'enfant que il ot a guarder, Si l'en porta a Loon la cité i.
Il faut avouer que l'expression est étrange, mais on peut se rappeler que Pénélope reste une femme jeune et belle jusqu'à la fin de YOdyssée, et Berthe pareillement jusqu'à la fin de Girard de Boussillon. Surtout doit-on prendre Ven porta au sens le plus concret et entendre que Guillaume a emporté l'enfant dans ses bras, ou sur l'encolure ou sur la croupe de son cheval? Quoi qu'il en soit, lisons tout au long le passage :
2676 II prent l'enfant que il ot a guarder, Si Ven porta a Loonlacité ; A cels dedenz le fait molt bien guarder Et cels defors et ardeir et preer...
Dedenz un an les ot il si menez Que quinze contes fîst a sa cort aler, Et qu'il lor fist tenir les eritez De Looïs, qui France ot a guarder, Et sa seror li fist il esposer.
Gomment l'enfant que Guillaume était obligé d'em-
i. C'est le texte de la rédaction A. La bizarrerie disparaît en B : Lors fist le roi erraument cheminer, Droit a Loon Ven a il fet aler ; mais elle reparaît dans le ms. D : Looïs porte a Loon la cité. Dans le manuscrit C, le passage manque.
J. Bédier. — Les légendes épiques. . 19
porter à Laon est-il bon à marier un an plus tard ? La contrariété n'existe pas seulement, comme on voit, entre le vers Si Ven porta a Loon la cité et le début du poème ; elle existe encore, et aussi forte, entre ce vers et ceux qui le suivent immédiatement. Pourtant personne ne voudrait en conclure que les neuf vers que nous venons de transcrire ont été écrits les uns par un poète, les autres par un autre.
Troisième disparate. — G. Paris1 veut prouver que l'épisode de Guaifier-Corsolt (la branche II) a d'abord formé un poème indépendant : « Le sujet de la branche II, écrit-il, c'est la délivrance de Rome par les Sarrasins, faite par un chevalier français, appelé Guillaume, qui du même coup délivre un prince chrétien, prisonnier des infidèles, et plus tard épouse sa fille » ; et à la note : « Il a dû exister un poème où un Guillaume, mandé par le duc Guaifier, le délivrait des Sarrasins..., puis épousait sa fille. »
— Cette hypothèse me semble inutile : la principale beauté du récit, tel que nous l'avons dans le Couronnement de Louis, réside précisément en ceci que Guillaume n'épouse pas la fille de Guaifier, mais renonce à l'épouser par amour pour son seigneur, et c'est ce sacrifice qui sauve le récit de la banalité. Est-il nécessaire de reconstruire sur un patron plus vulgaire, comme le demande G. Paris, un hypothétique poème perdu, exprès pour introduire le thème du mariage accompli, c'est-à-dire exprès pour que