‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 87 sur 152 · En cet alinéa, je ne traduis pas, je résume · texte numérisé non relu

En cet alinéa, je ne traduis pas, je résume

« Cette double épopée (Charroi de Nîmes et Prise d'Orange) fournit désormais aux poètes un nouveau théâtre où pourront se déployer les exploitsde Guillaume :lesrives du Rhône. Or le hasard voulut que dans la vallée de l'Hérault, non loin de la route du pèlerinage de Saint-Gilles, l'abbaye de Gellone, fondée par Guillaume de Toulouse, entrât en conflit avec l'abbaye-mère d'Aniane. Pour en faire une arme de combat, mais aussi pour édifier les pèlerins, les moines de Gellone fabriquèrent, vers 1125, une Vie de leur fondateur, qu'ils honoraient comme un saint. Sur l'existence, pourtant glorieuse, que leur Guillaume avait menée dans le siècle, ils n'avaient aucun renseignement ; avec quelle joie ne durent-ils pas accueillir les données que leurfournissait le poème, composé dans la France du Nord, sur la prise d'Orange et sur les luttes contre le roi sarrasin Tibaut ! Sans hésiter, ils en firent butin, et désormais Guillaume ne fut plus seulement le protecteur de l'enfant Louis, le vainqueur de Gorsolt et de Gui l'Allemand, le conquérant de Nîmes et d'Orange ; il devint en outre le saint, reconnu par l'Église, qui avait terminé à Gellone sa vie riche en exploits, qui avait construit le pont sur l'Hérault, qui avait précipité le Démon dans le torrent, comme les pèlerins pouvaient encore le voir.

« Cette conception nouvelle, que l'adoption par l'Eglise de la légende épique consacra, réagit à son tour, et fort heureusement, sur la légende épique. Un jongleur, qui avait visité Gellone et qui connaissait les poèmes plus anciens sur Guillaume (Couronnement de Louis, Charroi, Prise d'Orange) composa le Moniage Guillaume : ce poème dut être écrit vers le milieu du xne siècle K

« Vers le même temps, un poème qui ne nous est encore

1. [Cette phrase n'est qu'un résumé d'un passage où M. Becker énumère les différents épisodes du Moniage].

DES DIVERS SYSTÈMES

connu que parles suites qui lui furent données introduisit dans notre cycle de légendes un ton inconnu jusque-là, un ton douloureux et tragique. Le sujet de ce poème était une bataille sanglante livrée à l'Archant, où de nombreux chrétiens étaient morts héroïquement, où d'autres avaient été faits prisonniers, tandis que Guillaume, vaincu et désespéré, avait dû prendre la fuite. Ce développement de la légende de Guillaume semble avoir été provoqué parla nécropole d'Aliscans, près d'Arles, où les pèlerins contemplaient la plaine couverte d'antiques sarcophages et pouvaient invoquer dans sept églises l'appui des martyrs et des confesseurs qui y reposaient.

« Naturellement cette défaite appelait une revanche. Deux poètes se chargèrent d'y pourvoir. L'un d'eux raconta de nouveau la mort de Vivien tombé victime de son vœu téméraire, décrivit la fuite de Guillaume, sa venue à la cour de France pour y implorer du secours, et la grande bataille où prennent une part glorieuse tous les membres du lignage et Rainoart. C'est le poème que nous appelons Aliscans...

« L'autre donna une suite différente à la chanson perdue : c'est Foucon de Candie... (Suivent, dans l'ordre de leur composition, la Chevalerie Vivien, prologue composé après coup d' Aliscans ; puis les Enfances Vivien, prologue composé après coup de la Chevalerie ; puis se développe le cycle d'Aymeri consacré aux frères et au père de Guillaume). »

Le système de M. Becker, on le voit, ne ressemble guère par aucune de ses combinaisons au système de Gaston Paris : ils sont pourtant identiques en leur fond, en ce qu'ils distinguent deux groupes de légendes — un groupe septentrional, un groupe méridional, —

qui auraient été sur le tard reliés l'un à l'autre. « Le Charroi et la Prise d'Orange, dit M. Becker, font en quelque sorte un pont entre deux domaines légendaires séparés l. » C'est la même idée qui commande les travaux, soit de M. Langlois, soit de M.Jeanroy: « Le Charroi de Nîmes, écrit M. Langlois 2, est le pont qu'on jeta entre les deux rives du cycle. » De même, M. Jeànroy 3 : « Le Charroi de Nîmes n'est autre chose qu'un pont hardiment jeté entre deux légendes originairement distinctes. » Et la métaphore, qui est de Gaston Paris, est aussi hardie que ce pont ; mais, à vrai dire, on n'a jamais proposé d'autre explication générale de la formation du cycle que cette théorie du pont. Au Nord delà France, les Guillaumes du Nord groupés dans le Couronnement de Louis ; au Midi de la France, d'autres légendes célébrant des Guillaumes méridionaux : entre les deux groupes, le « pont » duCharroi de Nîmes.

L'unité du Couronnement de Louis.

Mais ce pont n'est qu'une bâtisse vaine, si pour nous il n'a plus rien à relier, si nous avons réussi à montrer que le Couronnement de Louis n'est qu'une

Page 1