‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 88 sur 152 · Romania, t. XXVI (1897), p · texte numérisé non relu

Romania, t. XXVI (1897), p

DES D1VÉRS SYSTÈMES

fiction romanesque, sans fondement historique, et que les prétendus Guillaumes du Nord n'ont jamais existé.

En ce poème qui fut si souvent écartelé et mis en pièces, osons pour la première fois admirer l'unité de structure 1 et reconnaître que c'est le même Louis, le même Guillaume qui y agissent d'un bout à l'autre de l'action. Allant plus loin, osons reconnaître que c'est le même Louis, le même Guillaume, qui agissent aussi dans tous les autres poèmes du cycle ; qu'en un mot, le Couronnement de Louis, loin d'avoir vécu d'abord d'une existence isolée, à l'écart de la soi-disant légende méridionale, n'a de sens et n'a de beauté, n'existe que par la solidarité qui le lie et qui dès l'origine le lia aux autres poèmes du cycle.

En effet, si, tâchant d'écarter de notre esprit tant d'hypothèses accumulées, nous lisons avec simplicité le Couronnement de Louis, il apparaît que nous avons entre les mains un roman très simple, et, pourrait-on dire, trop simple.

Deux personnages : un roi tout jeune, faible et lâche, un vassal fidèle. Le vassal a pris le roi sous sa tutelle et a promis qu'il le défendrait loyalement envers et contre tous : il tient bien sa promesse, et c'est tout le sujet. La faiblesse et la lâcheté du roi en leur contraste avec la prouesse et le dévoûment du vassal, c'est la seule idée que le poète veuille mettre

1. M. Hugo Saltzmann a publié en 1897, à Kônigsberg (« Programme » du gymnase de Pillau), un mémoire intitulé : (( Die innere Einheit in Li coronemenz Looïs. » C'est un beau titre : je l'emprunte à M. Saltzmann, sans d'ailleurs rien lui emprunter de ses arguments et de ses théories.

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en œuvre ; et, pour y réussir, il n'aura qua imaginer quelques incidents tels que le dévoûment du vassal s'y déploie sous des aspects aussi variés que possible.

Il a d'abord imaginé — de la façon la plus simple et, à tout prendre, la plus naïve — que son héros, obligé par un vœu de pèlerin de quitter pour un temps son pupille, trouve occasion, au cours de son pèlerinage, de conquérir une terre et une femme ; à seule fin qu'il fasse à son seigneur le sacrifice de lune et de l'autre. C'est l'épisode de Guaifier, c'est la soidisant branche IL

11 a ensuite imaginé — de la façon la plus simple et la plus prévue — que le départ du protecteur a mis le protégé en péril et il a inventé l'histoire mélodramatique d'une rébellion des vassaux : le jeune roi prisonnier, jeté au fond d'un moutier, secouru, délivré, vengé, — à seule fin que son protecteur ait occasion de le protéger. C'est l'épisode d'Acelin et de Richard, c'est la soi-disant branche III.

Il a encore imaginé que le protecteur défend aussi le protégé contre ses ennemis du dehors et qu'il l'entraîne dans une guerre lointaine pour y faire son devoir de roi. C'est l'épisode de Gui l'Allemand, c'est la soi-disant branche IV.

Enfin, dans les quarante derniers vers (la soi-disant branche V), parun bref récit d'une rébellion nouvelle vite réprimée, le poète a montré que le roi est irrémédiablement couard et le vassal irrémédiablement dévoué ; après quoi il s'est arrêté, parce qu'il avait à peu près épuisé la série des services qu'un vassal peut rendre à son seigneur.

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Mais qui est ce vassal qui, nous assurait-on, serait un homme du Nord, plusieurs hommes du Nord à la fois, sans relations avec le Méridional Guillaume, fils d'Aymeri de Narbonne ? Le héros nous répond luimême :

1568 « Veir, dist Guillelmes, ja orrez vérité,

Qu'ainz por nul home ne fu mes nons celez : Ge sui Guillelmes de Narbonne sor mer. »

Erreur, lui disent les érudits. Vous êtes Guillaume Tête-d'Etoupe, ou plutôt sachez que plusieurs Guillaume se sont incarnés en vous, tous personnages septentrionaux; par conséquent vous n'eûtes jamais affaire à Narbonne-sur-mer.

Il réplique, obstiné :

817 « J'ai nom Guillelme le marchis, a nom Dé, FUI Aymeri, le vieil chenu barbé, Et Hermenjart, ma mere o le vis cler, Frère Bernarl de Brebant la cité Et frère Hernalt de Gironde sor mer, Frère Guarin, qui tant fait a loer, De Commarchis Buevon le redoté, Frère Guibert d'Andernas la cité, Si est mes frère li gentilz Aïmers. »

L'ignorant ! reprend le chœur des érudits. Ne voit-il pas que dans le Couronnement de Louis il est, comme l'un de nous l'a si bien dit, « un orphelin épique » , — qu'Aymeri ne peut pas encore être devenu

son père, — que Bovon, Guibert, Hernaut et les autres ne peuvent pas encore être devenus ses frères, puisqu'il n'a pas enc ore traversé le pont du Charroi de Nîmes ? Et ne voit-il pas que pour l'instant il nous débite des vers interpolés par un remanieur ?

Il faut, en effet, selon ces érudits, que le héros du Couronnement de Louis n'ait aucun rapport avec « le fier lignage » ; et pourtant dans ce roman, aussi bien que dans les autres, ce n'est pas Guillaume seul qui est en scène, c'est tout son « lignage » avec lui. Dès le début de l'action, quand Gharlemagne remercie Guillaume d'avoir secouru son fils, il remercie en sa personne « le lignage » :

148 Sire Guillelmes,granz merciz en aiez : Vostre lignages a le mien eshalcié. »

Lorsque, au moment de combattre, le Sarrasin Gorsolt lance à Guillaume des injures épiques, ce n'est pas à lui seul qu'il en veut, c'est aussi au « lignage » :

833 « Culverz Franceis, or as tu trop duré, Quar tes lignages a mort mon parenté, »

et, comme le Sarrasin déteste « le lignage », il l'admire aussi :

859 « Car tes lignages est molt de halte gent. »

Quand le roi est jeté en prison par les vassaux

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révoltés, ce n'est pas vers Guillaume seul que se tourne l'espoir des hommes restés fidèles, c'est vers « le lignage » :

1471 « Ou sont alé li chevalier gentil

Et li lignages al pro conte Aimeri ?

Icil soleient lor seignor maintenir ! »

s'écrie un pauvre pèlerin, et de même le portier de Tours :

1541 « Ou sont alé li vaillant chevalier Et li lignages Aimeri le guerrier, Qui si soleient lor dreit seignor aidier ? »

Vers d'interpolateurs, nous dit-on . — Credat Judaeus Apella ! La vérité, c'est que Guillaume est le même dans le Couronnement , le même dans les autres romans du cycle, et qu'ici comme ailleurs une part de sa beauté lui vient de ce qu'il est le fils de son père, le frère de ses frères, l'un des membres du « lignage » . Le loyalisme des Narbonnais, leur dévoûment soit à Charlemagne, soit à Louis son fils, c'est là l'une des deux ou trois idées, non pas historiques, mais poétiques, qui soutiennent les poèmes du cycle ; c'est elle aussi qui est le levain du Couronnement de Louis.

Ici comme ailleurs, Tépée de Guillaume s'appelle Joyeuse (vers 1049, 2600, 2571) :

2500 II ceint Joiose a son senestre flanc, Que li dona Charles li combatanz ;

c'est-à-dire que le poète connaît et exploite la donnée des Enfances Guillaume et des Narhonnais, selon laquelle Charlemagne, vieux, sachant l'imbécillité de son fils et la loyauté des Narbonnais, délègue Guillaume pour aider à sa place Louis à faire sa besogne de roi. Gomment il l'y aide, c'est le sujet du Couronnement ; mais ces récits du Couronnement n'ont de sens et de force tragique que parce que nous prévoyons que ce dévouement sera payé d'ingratitude :

Li reis fu riches, Guillelme n'en sot gré ;

c'est le dernier vers du Couronnement de Louis : il en donne le sens. Ces épisodes, où Guillaume expose pour le roi son repos et son corps, n'ont de valeur que parce que nous savons que le roi oubliera ces bienfaits, c'est-à-dire parce qu'ils annoncent et préparent le Charroi de Nîmes, et parce que d'avance nous voyons Guillaume abandonné à la bataille d'Aliscans. Réciproquement, quand le vaincu d'Aliscans vient à Laon implorer le secours du roi et qu'il lui reproche de l'avoir abandonné, cette scène n'est belle que parce que nous nous rappelons que jadis, lui, Guillaume, il s'est sacrifié pour le roi.

En un mot, ces chansons se soutiennent mutuellement, sont associées par des correspondances intimes et multiples, s'appellent et se répondent, et profondément retentissent les unes sur les autres. Les considérer chacune isolément, c'est un procédé d'analyse permis. Mais prétendre les séparer définitivement et les ramener à des formes où le Couronnement de

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Louis n'avait encore rien avoir avec la Prise d'Orange ou avec Aliscans, c'est devenir la dupe de ce procédé d'analyse.

Dirons-nous qu'un seul poète a conçu toute la série? Ce n'est ni nécessaire, ni vraisemblable, ni vrai. Dirons-nous même qu'un seul poète a conçu d'emblée le Couronne ment de Louis sous la forme où nous l'avons ? Non, ce n'est qu'un remaniement. La plupart des chansons du cycle ne sont que des remaniements.

LES FORMES PRIMITIVES DES POÈMES DU CYCLE

I. En quelle mesure est-il possible de reconstituer, pardelà LES TEXTES QUE NOUS AVONS, DES FORMES PLUS ARCHAÏQUES DE NOS POÈMES il) De LA FORME PRIMITIVE DE LA Prise

d'Orange ; 2) De la forme primitive du Couronnement de Louis.

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