‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 9 sur 152 · Doon de Mayence, éd. A. Pey, p · texte numérisé non relu

Doon de Mayence, éd. A. Pey, p

LES RÉCITS I GROUPE DE G-ARIN

Au même instant, la foudre tomba devant les trois palais où naissaient les trois enfants, et de chacune des fosses creusées par le tonnerre, jaillit, semblable à l'arbre de Jessé,

Un arbre long- et droit, flouri et verdoiant,

symbole des trois lignées glorieuses qui devaient sortir de Charlemagne, de Doon de Mayence, de Garin de Monglane.

Cette fiction est grande et belle; malheureusement, on chercherait en vain dans la biographie poétique de Garin de Monglane un second récit qui ait quelque beauté. Son fils, -Hernaut de Beaulande, n'a guère mieux inspiré les poètes. Ce personnage est ancien, ainsi que ses trois frères, Renier de Gennes, Milon de Pouille, Girard de Vienne, et nous montrerons ailleurs qu'ils furent dès une haute époque tenus pour les ancêtres de Guillaume d'Orange ; mais, si des poèmes anciens leur ont peut-être été consacrés, nous ignorons tout de ces légendes primitives. Qu'est-ce que le château de Monglane, berceau du lignage ? Qu'est-ce que Beaulande, où naquit Aymeri ? On en dispute 1 : mais, supposé que les plus anciens trouvères y aient vu des lieux réels et

1. Pour l'identification de Monglane, voir H. Suchier, dans la Bomania, t. XXXII (1903), p. 356. Pour l'identification de Beaulande, voir G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 80, et Demaison, en son introduction à Aymeri de Narbonne, p. ccxxiv.

qu'on puisse identifier, ce qui est sûr, c'est que, dans les romans que nous avons, toute géographie exacte est abolie et que ces châteaux se dressent en des pays fantastiques.

Je ne m'arrêterai pas aux trois romans, tous trois inédits, tous trois de la fin du xine siècle ou du commencement du xive, qui célèbrent Garin et ses fils : Les Enfances Garin *, Garin de Monglane 2, la Geste de Monglane 3. D'accord avec tous ceux qui en ont

1. Les Enfances Garin sont un poème de 5.000 vers environ, en alexandrins rimés, conservé par un seul manuscrit (B. N. fr. 1460). On en trouvera l'analyse dans Y Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 438-40, et dans L. Gautier, Les Épopées françaises, t. IV, p. 106-126 ; cf. K. Rudolph, dans l'ouvrage cité à la note suivante. Les Enfances Garin (voir G. Paris, Manuel, p. 71, et Rudolph, p. 66-74) datent de la fin du xnie siècle ou des premières années du xive.

2. Le roman de Garin de Monglane (15.000 vers décasyllabiques) est conservé dans trois manuscrits, plus un fragment (voir Rudolph, p. 7). IL appartient au xme siècle. Le même manuscrit qui contient les Enfances Garin en donne un remaniement abrégé. Voyez, outre les études de P. Paris {Histoire littéraire, t. XXII, p. 438-448) et de L. Gautier (Les Épopées françaises, t. IV, p. 126-171), Karl Rudolph, Das Verhàltnis cler beiden Fassungen in welchen die Chanson Garin de Monglane ùberliefert ist, nebst einer Untersuchung der Enfances Garin de Monglane, Marbourg (dissertation de doctorat), 1890.

3. C'est un roman du xme siècle, en alexandrins, dont un seul manuscrit (Cheltenham, bibliothèque laissée par Sir Thomas Philipps, 26092) nous a conservé la forme première. Il se compose essentiellement d'un remaniement de Girard de Vienne dont l'auteur a développé ce qui concerne les trolk autres fils de Garin. Ce poème a été mis en prose à deux reprises (remaniement du manuscrit de l'Arsenal 3351 et

LES RÉCITS : GROUPE DE GAP» IN

parlé, je n'y puis voir que de méchants romans d'aventures, et qui n'ont de traditionnel que les noms de quelques personnages. Je n'aurais garde de raconter les enfances persécutées de Garin (plagiées de Berthe au grand pied), ou son combat contre le géant Narquilus d'Alexandrie, oncle de Fierabras, ou sa victoire sur le traître Driamadan, époux de sa marâtre ; ou les bons tours que se jouent, en ces romans puérils, l'enchanteur Perdrigon et le géant Robastre, fils du lutin Màlatron ; ou les incidents (pris à l'ordinaire au roman de Durmart) qui mènent Garin à la conquête de la princesse Mabille et du château de Monglane ; et je n'aurais garde de raconter comment son fils Renier, ayant vaincu le géant Sorbrin, mérita la belle Olive et devint duc de Gennes ; ou comment

remaniement représenté par la série des imprimés qui ont pour titre Guerin de Montglave). On trouvera une analyse du roman, fondée sur le texte de l'Arsenal (L. Gautier ne connaissait pas le ms. de Cheltenham) dans les Épopées françaises (p. 192-217). L. Gautier y voyait une compilation de trois poèmes distincts : Girard de Vienne, plus deux poèmes qu'il intitulait Renier de Gennes, Emaut de Beaulandc. Ces vues ont été rectifiées par Gaston Paris dans VHistoire littéraire, t. XXVIII (article sur le poème de Galien) et dans la Romania (article intitulé Le Roman de la Geste de Monglane, t. XII, 1883, p. 1-13). Une étude plus détaillée de M. Karl Hartmann (Ueber die Eingangsepisoden der Cheltenhamer Version des Girard de Viane, 1889) a confirmé les conclusions de Gaston Paris. .

1. Voir Edm. Stengel, dans la Zeitschrift fur romanische Philologie, t. VI, p. 404, et A. Stoeriko, Ueber das Verhaltnis der beiden Romane Durmart und Garin de Monglane, Marbourg, 1888.

son fils Ernaut conquit la belle Fregonde et la cité de Beaulande. Je voudrais ne rapporter que les seules aventures qui ne pouvaient arriver qu'aux seuls membres du « fier lignage », seulement les scènes où ils apparaissent sous des traits qui sont à eux et rien qu'à eux. Sans doute, en ces trois romans, Garin de Monglane et Ernaut de Beaulande font déjà pressentir parfois ce que seront leurs descendants 1 ; comme eux, ils sont déjà aventureux et loyaux,

saige et hardi chevalier, Et combatant et nobile guerrier ;

mais, s'ils leur ressemblent, c'est par les traits les plus banals, et qui conviennent aussi bien à tpus les personnages sympathiques des autres chansons de geste. Je cherche en ce chapitre à mettre en lumière les scènes, et celles-là seulement, où les Narbonnais ne ressemblent qu'à eux-mêmes, ce par quoi ils forment à bon droit la « geste honorée » 2.

1. Voici le trait par quoi Garin de Monglane annonce le mieux (ou copie le mieux) ses descendants : comme fera Aymeri, comme fera Guillaume, il demande au roi pour son fief un château qu'il lui faudra conquérir :

Un castel me donez que tienent mescreant : Il n'i a crucefis ne autel en estant...

De plus, Garin de Monglane, comme plus tard Aymeri, envoie ses enfarfts « aux trois parts du monde » ; et ses fils, Hernaut, Renier, Milon, Girard, quittant le château paternel, s'en vont ensemble chercher fortune à l'aventure, comme feront, le temps venu, les Aymerides.

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