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De la forme primitive de la Prise d'Orange

Constatons d'abord 1 que le point de départ de la légende d'Orange est et demeure un mystère. Pourquoi Guillaume conquiert-il Orange plutôt qu'une autre ville ? Pourquoi son ennemi s'appelle-t-il Tibaut, nom qui surprend, porté par un roi sarrasin ? Il est impossible de trouver à ce récit le moindre fondement dans l'histoire.

Cette légende, dont l'origine est inexplicable, est ancienne : trois témoignages nous apprennent que,

1. Voir surtout, pour diverses tentatives de reconstruction de la Prise d'Orange, H. Suchier, Ueher die Quelle Ulrichs von dem Tùrlin und die atteste Gestalt der Prise d'Orange, Paderborn, 1873; — A. Jeanroy, dans la Romania, t. XXVI, p. 9-22; — Becker, Die Wilhelmsage, p. 99-101 ; Der sudfranzôsische Sagenkreis, p. 32-8; Der Quellenwert der Storie Nerbonesi (1898), p. 18-30; — Raymond Weeks, The Messenger in Aliscans (Studies and Notes in Philology and Literature, Harvard University, vol. V, Boston, 1897, p. 127-50); The Primitive Prise d'Orange [Publications of the Modem Language Association of America, t. XVI, 1901, p. 361-71); Origin of the Covenant Vivien (The University of Missouri Studies, t. I, avril 1902); — Alfred Fichtner, Studien ûher die Prise d'Orange und Prûfung von Weeks' Origin of the Covenant Vivien (dissertation de doctorat, Halle, 1905).

dès la première moitié du xne siècle, il existait un ou plusieurs poèmes qui la retraçaient : ce sont les textes déjà analysés précédemment de la Vita sa net i Wilhelmi, d'Orderic Vital et du Guide des Pèlerins de Saint-Jacques.

Ces trois témoignages ne nous renseignent pas sur le contenu du poème ou des poèmes auxquels ils se réfèrent . Les textes d'Orderic Vital et du Guide tiennent en deux lignes, et nous n'en pouvons rien tirer; quant à la Vita sancti Wilhelmi, nous ne pouvons faire fond sur sa brève narration, parce que l'hagiographe de Gellone a pu et a dû modifier les données du poème qu'il connaissait pour les mettre d'accord avec les données historiques ou pseudo-historiques de la vie de saint Guillaume, telle qu'il avait intérêt à la raconter l.

Pour des raisons analogues, il ne convient d'atta-

i. M. Jeanroy, au contraire, estime que le résumé de la Vita est exact et il reconstruit en conséquence une forme primitive de la Prise d'Orange où, au rebours de ce qui se passe dans le poème conservé, Guillaume, vassal de Charlemagne et non de son fils Louis, et envoyé par Charlemagne, s'emparait d'Orange, non point par un heureux coup de main et à la tête de quelques hardis compagnons, mais soutenu par une armée immense. En outre, au dire de la Vita, c'est directement de la cour de Charlemagne et non pas de Nîmes qu'il part pour mettre le siège devant Orange : M. Jeanrov induit de là que le poète de la primitive Prise d'Orange ignorait la tradition du Charroi de Ximes. Enfin, Fauteur de la Vita ne fait pas allusion à cette donnée de nos poèmes que Guillaume « avait déjoué un complot tramé contre le fils de Charlemagne et placé la couronne sur la tète du souverain légitime »; si l'auteur se tait d'une

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cher aucune importance au fait que l'auteur du Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem introduit Guil-

action « si honorable pour Guillaume », c'est, dit M. Jeanroy, qu'il ignorait la tradition du Couroîinement de Louis. — Aucune de ces inductions ne me semble assurée. Supposé que l'auteur de la Vita eût connu le poème du Couronnement de Louis, il lui était bien interdit d'y faire allusion : ses documents (Ardon, les chartes de Gellone) lui imposaient de dire que Guillaume s'était retiré du siècle du vivant de Charlemagne, en 806 : comment, dès lors, aurait-il pu raconter que Guillaume avait couronné Louis le Pieux huit ans plus tard ? — De même, supposé qu'il eût connu un Charroi de Nîmes et une Prise d'Orange en tout point semblables aux poèmes conservés, il lui était impossible d'y faire allusion et de représenter Guillaume comme un aventurier qui s'empare de ces villes à la tête d'une troupe de fortune. L'auteur tenait, en effet, pardessus tout, à authentiquer une relique de la vraie croix que Guillaume était censé avoir portée à Gellone, l'ayant reçue des mains de Charlemagne. Comment aurait-il pu expliquer que le puissant comte Guillaume, l'ami de l'empereur, avait été réduit à la destinée misérable d'un aventurier? Comment auraitil pu motiver cette singularité, sinon en racontant l'ingratitude du roi Louis ? Par là, il serait retombé dans la même difficulté que tout à l'heure : il aurait été obligé de prolonger jusqu'au temps de Louis la vie séculière de Guillaume, et il n'aurait pu raconter l'histoire du bois de la croix. Certes, il aurait pu mentionner en termes vagues la prise de Nîmes et bien d'autres faits légendaires encore. Mais l'argument ex silentio ne prouve rien à son égard ; du fait qu'il ne mentionne, de tous les exploits de Guillaume, que la prise d'Orange, il ne suit pas qu'il ait ignoré les autres ni surtout que les autres légendes ne fussent pas encore formées de son temps, car son court récit est un résumé qu'il a voulu vague, de tour oratoire, et qu'il n'a introduit que par prétérition : « Quant à vous raconter les autres exploits de Guillaume,... je pourrais le faire, mais ce serait la matière d'un grand volume. » En fait,

laume d'Orange parmi les compagnons de Charlemagne 1 .

il s'est bien gardé de les raconter. Les ignorait-il ? Gela se peut; mais, eût-il connu toute la geste de Guillaume aussi bien qu'un critique d'aujourd'hui, le plan de son ouvrage l'aurait empêché de faire état de ses connaissances. Ce qu'il voulait, ce n'était pas faire concurrence aux jongleurs de son temps ni fournir des instruments critiques aux érudits du xxe siècle; c'était simplement édifier ses contemporains, tout en combattant les prétentions de l'abbaye rivale d'Aniane, et attirer des pèlerins au sanctuaire de son héros. A cet effet, il avait besoin d'autoriser en quelque manière les chansons des jongleurs, et c'est pourquoi il a fait dans son récit quelque place à leurs fables ; mais il ne voulait pas se porter garant de toutes leurs fables, et c'est pourquoi il ne leur a accordé dans son ouvrage qu'une place mesurée.

1. Dans ce roman, qui n'est pas d'ailleurs plus ancien que le Couronnement de Louis (voyez Jules Coulet, Étude sur Vancien poème du Voyage de Charlemagne en Orient, Montpellier, 1907), Charlemagne emmène avec lui en pèlerinage trois des fils d'Aymeri, Guillaume, Bernard, Aimer, que le poète se représente visiblement comme ayant le même âge que Roland et Olivier ; et, ce qui nous intéresse ici directement, Guillaume y est appelé Guillaume d'Orange. Si l'on prenait ce texte au pied de la lettre, il en résulterait que l'action de la Prise d'Orange se déroulait primitivement au temps de Charlemagne : de là cette conséquence grave qu'il faudrait se représenter deux états successifs du cycle, un état primitif, où, du vivant de Charlemagne, les fils d'Aymeri conquéraient les villes sarrasines, où, tout au moins, Guillaume, du vivant de Charlemagne, conquérait Orange; — un état postérieur, caractérisé par un déplacement chronologique des légendes (Charlemagne meurt quand les fils d'Aymeri sont encore des adolescents ; l'idée centrale de la geste est désormais qu'ils conquerront par leur seule prouesse les terres sarrasines, sans

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Ces quatre témoignages sont pour nous comme s'ils n'étaient pas. Se réfèrent-ils à des versions de la Prise d'Orange différentes de celle qui nous est parvenue ? Il se peut. Ou toutes semblables à celle-ci ? Il se peut aussi bien.

Dans le résumé de la Vita sancti Wilhelmi un trait pourtant offre de l'intérêt. On y lit que Guillaume, après avoir chassé les Sarrasins d'Orange, a par la suite supporté dans cette ville et pour elle bien des maux, que les ennemis lui firent endurer : postea in ea et pro ea (urbe) multos et longos ah hostibus labores pertulit . Nous n'avons pas ici de raison de douter du dire de l'hagiographe, que confirment au contraire divers indices.

En effet, la version de la Prise cVOrange qui nous est parvenue se termine de la façon la plus singulière : le poète a raconté longuement (v. 1255-1323) comment le Sarrasin qui domine à Orange, Aragon, menacé par les chrétiens, envoie des messagers quérir en Afrique son pèreTibaut; comment Tibaut rassemble une flotte

compter sur le faible roi ; de là une transformation profonde des légendes et notamment de la Prise d'Orange.) — Par malheur, il se peut aussi bien que le poète du Pèlerinage de Charlemagne ait pris presque au hasard, dans le personnel des chansons de geste, pour en faire des compagnons de Charlemagne et des contemporains de Roland, Guillaume, Bernard, Aimer, sans se préoccuper de la chronologie [de leurs aventures. Il aura appelé Guillaume Guillaume] d'Orange, sans remarquer l'anachronisme, simplement parce que ce surmon était répandu. Il ne travaillait pas dans le cycle des Narbonnais; il ne lui faisait qu'un emprunt accidentel.

immense et cingle vers la France. Pourtant cette flotte n'arrive j amais à destination ; Aragon est tué dans Orange sans crue Tibaut ni personne L'ait secouru ; Guillaume vainqueur épouse paisiblement la belle Orable : de Tibaut et de sa flotte immense, nulles nouvelles. La Prise d'Orange, telle qu'elle est, suppose une deuxième partie, un Siège d'Orange, qui ne se trouve nulle part *.

Il est fait allusion pourtant à ce siège d'Orange en des vers souvent cités de la Chansoti de la Croisade :

4105 Senhors, remembre vos Guilhelmet al cort nés, Co al seti d'Aurenca suffri tans desturbiers.

De ces indices 2 on est autorisé à conclure qu'il a existé une forme plus archaïque delà Prise d'Orange.

Pour la reconstituer, nous ne pouvons recourir ni au poème récent d'Ulrich de Tùrheim, l'Enlèvement

1. Un seul manuscrit, celui de Berne C* , comble l'évidente lacune : il ajoute, vaille que vaille. 651 vers de remplissage qui décrivent l'arrivée de Tibaut et ses vaines entreprises contre Orange; M. Alfred Ficbtner les a récemment imprimés ouvr. cité, p. 2-20;. Ils sont l'œuvre d'un scribe qui les a composés stans pede in uno. Ce rimeur devait écrire à la fin du xme siècle ^remarquer le v. 437, où il parle de Saladin comme d'un personnage d'une époque très reculée .

2. Ajoutez un passage d'un troubadour cité par L. Gautier, Les épopées françaises, t. IV, p. 15), qui sêmble faire allusion à un roman où Guillaume, assiégé dans Orange par Tibaut, était secouru par le roi Louis.

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d'Orable, ni (sauf pour un détail) au récit ennuyeux, et plus récent encore, d'Andréa da Barberino en ses Storie Nerbonesi : ce sont deux narrations fantaisistes, sans valeur traditionnelle, et négligeables, puisque nous en avons les sources *.

Dès lors, pour toute entreprise de reconstruction, nous ne disposons plus que de quelques bouts de textes, qu'il est impossible, comme on va voir, de concilier entre eux et d'accorder avec le poème conservé :

1° Dans la Chanson de Guillaume, Vivien charge son messager Girard de rappeler à Guillaume divers services de guerre qu'il lui a rendus : jadis, Vivien a combattu sous Orange pour Guillaume et il a tué de sa main Tibaut :

668 « Sez que diras Guillelme, le bon Franc ? Se lui remembre de la bataille grant Desuz Orenge, de Tiedbalt Festurman ; En la bataille u venquirent li Franc, Jo vinc al tertre od Bernart de Bruban. .. Cele bataille li fis jo veintre el champ; Iluec ocis dan Tiedbalt Testurman... »

1. Je ne reviens pas sur des discussions périmées. M.Suchier a montré depuis longtemps qu'Ulrich de Tùrheim a fondé son récit sur quelques données prises au Willehalm de Wolfram d'Eschenbach ; et quant à la relation des Storie Nerbonesi (1. IV, c. 2-13), c'est une combinaison arbitraire et médiocre de la Prise d'Orange, telle que nous l'avons, et d'Aliscans, tel que nous l'avons. Je me range à cet égard à l'opinion de MM. Becker, Fichtner, etc.

J. Bédier. — Les légendes épiques.

2° Dans Foucon de Candie un païen énumère au roi Tibaut les méfaits de Guillaume en ces termes :

« Li cuens Guillelmes a mes diz abaissiés ; En vostre terre est il mal herbergiés ; Orange a prise et tes fils detranchiês, Ta femme escosse, si s'est o li couchiés. »

3° Andréa da Barberino, au dénoûment de son récit de la Prise d'Orange, quand il en vient à rapporter le mariage de Guillaume et d'Orable, écrit ces lignes curieuses :

« Et quand les mariés furent rentrés au palais, plusieurs rapportent que Guibourc précipita du haut du balcon un fils de Tibaut, qui était encore petit. Pourtant, je ne crois pas que ce récit soit véridique, et pour plusieurs raisons : la première est que ni le comte Guillaume, ni Bertrand ne l'auraient supporté ; mais ils auraient plutôt renvoyé cet enfant à son père; en second lieu, Guibourc était sage et noble et n'aurait pas commis une telle action, par horreur de la cruauté et par crainte de la honte qui en aurait rejailli sur elle; et ma troisième raison est que je ne lis nulle part que cette cruauté ait jamais été reprochée à aucun Narbonnais : pourtant on rapporte cette histoire. Guillaume a épousé la dame ; les noces furent grandes, etc. 2 »

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