INTRODUCTION
La multiplicité des formes que revêtent nos légendes fait bien comprendre dans quel esprit elles étaient lues, et permet d'apprécier le degré de respect qu'elles inspiraient au public d'alors. Tandis que les textes sacrés étaient reproduits avec une scrupuleuse fidélité, on en prenait à son aise avec ces récits merveilleux qui étaient loin d’être acceptés comme parole d'évangile et, sans compter la foule des rédacteurs, les simples scribes se croyaient autorisés à y mettre du leur. Évidemment, on ne s'accordait pas à les trouver entièrement satisfaisants au point de vue de la forme et même du fond. De là les entreprises réitérées en vue d'améliorer l’ensemble. On retranche, on développe, on interpole, on remanie avec une liberté, disons mieux, avec un sans-gêne qui a pour résultat de rendre l'étude de nos légendes singulièrement pénible. Le nombre des recensions et la profusion des variantes ἃ trop souvent dérouté les érudits en les empêchant de mettre la main sur l’exemplaire-type de chaque catégorie. Nous voudrions essayer de remédier quelque peu à la confusion en esquissant un système de classement dans lequel les textes se groupent suivant l’ordre du développement de la légende. Sous peine de se perdre dans le détail, 1] faudra s'arrêter à des groupements d’une certaine étendue. On pourra essayer plus lard de les subdiviser en étudiant de plus près les remaniements qui ont introduit dans cette branche littéraire une variélé si déconcertante, et, il faut bien le dire, si stérile.
Une des causes de l'obscurité qui règne encore dans la matière tient à ce qu'on n’a pas suffisamment isolé les versions primitives des traditions étrangères qui se sont oreffées sur elles. Si parfois, sortant du domaine de l'hagiographie grecque, nous avons recours aux légendes
latines ou orientales, ce sera seulement dans le cas où
ὃ LÉGENDES GRECQUES DES SAINTS MILITAIRES
elles marquent avec plus de sûreté la direction dans laquelle la tradition s’est développée.
Pour être traitées dans toute leur ampleur, les questions d'hagiographie, outre l'étude des documents relatifs à la vie des saints, exigent celle de leur gloire posthume. Les récits et les panégyriques ne nous apprennent que d'une façon très incomplète ce que le peuple chrétien pense de ses saints, et ce n’est ordinairement pas là qu'il ἃ consi- : gné ses plus précieux souvenirs. Pour essayer de toucher aux origines et rejoindre les temps mêmes où les saints sont entrés dans la gloire, il faut remonter un double courant : celui de la tradition littéraire qui, trop souvent, nous égare dans la fantaisie ou dans l'inconnu, et celui de la tradition vivante du culte, qui se transmet de génération en génération et nous ramène bien plus sûrement à la source. Quoique l'objet propre de ce travail ne comprenne que le côté littéraire du sujet, nous ne pouvons entièrement négliger l'histoire du culte des saints militaires. On ne saurait étudier avec fruit n'importe quelle légende, en faisant complètement abstraction de la réalité historique. Elle n’est autre, en hagiographie, que la dévotion traditionnelle des fidèles, nous ramenant, sans interruption, aux jours mêmes où la tombe du saint vient de se refermer sur lui. Ilest important de savoir jusqu'à quel point précis nous conduit cette enquête sur les premières manifestations du culte de chacun des martyrs dont nous aurons à nous occuper. Nous réunirons à cet effet les données essentielles, sans viser aucunement à tracer un tableau absolument complet, et après, comme avant notre esquisse, l'histoire du culte des grands saints militaires reste à écrire !.
1. Nous ne cherchons pas davantage à donner une bibliographie complète de chacun des saints militaires. Aucun travail important