P. Frai?chi, op. cit„ p
Béminiscences et survivances païennes. 221
indice — que sa fête a été transportée chez les Grecs au 16 octobre ; voyons plutôt la légende elle-même. Le saint succombe après 16 jours de souffrances; le dauphin rapporte son corps le 16® jour ; il meurt le lendemain de l'Epiphanie qui est le 16 du mois de Dionysios ; et remarquez qu'à Héliopolis sa fête se célèbre la veille qui est précisément le 16 du mois de tishri^
Et que signifie le dauphin ? C est un des attributs de Dionysos. Pourquoi l'a-t-on associé au souvenir de saint Lucien ? Parce que sa fête coïncidait avec la fête de Dionysos qui se célébrait en Bithynie le 16 du mois de Dionysios. Voilàdoncune fête païenne, que le peuple n'avait pas oubliée et qu'il a associée à un anniversaire chrétien. Le dauphin de la légende de saint Lucien est un témoin de l'attachement des nouveaux convertis à leurs anciennes superstitions.
Tel est le résumé de ces savantes déductions.
On devrait, naturellement, discuter des résultats de cette importance, si l'on savait d'ailleurs que, en fait, la grande solennité en l'honneur de Dionysos se célébrait le 16 du mois, coincidant avec le 7 janvier, et qu'une légende de Dionysos, ayant cours en Bithynie, fut une des nombreuses répliques de l'histoire du dauphin ramenant le cadavre de Mélicerte. Mais non. Cest dans la légende même de saint
1. Dans le martyrologe syriaque. Voir Db Bossi-Duchbsnx, Ma^rologiumHUrcnymianvim^ dans Acta 88., noy.,t. II, p. [ui].
Lucien que l'on va précisément chercher les preuves pour établir ces faits ^
Que penser de tout cet échafaudage d'arguments, si ce n'est qu'il manque de point d'appui et que, non seulement on ne voit nulle part saint Lucien s'allia à Dionysos, mais qu'en y regardant d'un peu près, Dionysos disparaît complètement de la scène, pour nous laisser en présence d'un des phénomènes les plus communs du folklore de tous les pays ? Il parait superflu d'insister sur la faiblesse de l'argument — disons mieux de l'indice — tiré du chiflfre 16, qui n'est pas même attesté avec une entière certitude. Le commentaire arien sur Job, qui semble être l'écho des mêmes traditions que la passion de saint Lucien porte un autre chiflFre : Hic namque heabus dviodecim diebus supra testas pollinas eoctensus, tertia décima die est consummatus ^.
La légende de saint Lucien ne rend donc nullement témoignage contre les chrétiens de Bithynie. On ne saurait s'en autoriser pour suspecter la pureté de leur foi ou pour prouver qu'ils eussent plus de peine que d'autres à oublier Dionysos. Il
1. «Durch die Légende des Lukianos wissen wir das die Bithynier die Epiphanie des Dionysos am xv des auf wintersonnenwende folgenden monats Dionysios feierten. Wir wissen daraus auch, unter welchen mythischen bilde die erscheinnng des gottes gesckant wurde. Als entseelter anf dem rûcken eines gewaltigen delphin zum lande gebracht, das war das bild Bithynischer Epiphanie. > TJseiœb, t. cit., p. 178.