Chapitre Septième
De quelques Hérésies en matière d^Hagiographie
Bapport direct établi entre l'histoire du saint et sa légende. — Confiance exagérée dans les hagiographes. — Appel inconsidéré à la tradition locale. — Confusion entre un récit vraisemblable et tin récit véridiqne. — Importance excessive attribuée à l'élément topographique. — Mépris absolu de la légende.
Dresser le catalogue des principales erreurs commises par les hagiographes et les critiques depuis que dans le monde on s'occupe de la vie des saints serait une bien lourde tâche. Il n'est aucun genre de littérature que Ton aborde plus fréquemment sans préparation que celui qui nous occupe; et s'il est vrai que la bonne volonté suffit pour plaire aux saints, il est moins exact qu'il ne faille pas autre chose pour les louer dignement ou apprécier sainement la qualité des louanges qu'on leur donne. Les hagiographes ont, hélas ! beaucoup péché et l'on ne peut s'en consoler qu'en pensant qu'il leur sera beaucoup pardonné.
Mais s'il ne faut pas espérer les amener tous dans
les droits sentiers de la critique, essayons pourtant de les prémunir contre certaines erreurs énormes qui se sont accréditées parmi eux et qui rendent tous les jours plus graves les malentendus entre rhistoire et la poésie, plus aigu le conflit de la science et de la piété. Ces doctrines erronées circulent presque toutes à l'état vague. A la lumière des principes que nous avons essayé de poser, il sufflra, la plupart du temps, de leur donner une forme précise, pour en faire saisir aussitôt toute la fausseté.
La première erreur, et la plus répandue, consiste à ne point séparer le saint de sa légende. On admet un récit parce qu'il se rapporte à un saint bien authentique ; on met en doute l'existence d'un saint parce que les histoires qui le concernent sont peu croyables, voire ridicules. Le même principe, suivant l'école qui l'applique, conduit à ces deux conclusions également absurdes.
Nous n'avons pas à nous arrêter longuement à en montrer la fausseté. Toutes les parties de notre travail tendent à faire voir que la gloire des saints est trop souvent exposée à être compromise par la littérature, pour peu que le peuple d'une part, les hagiographes de l'autre, mettent beaucoup de zèle à les célébrer. D'ailleurs les documents qui les concernent sont livrés à tous les hasards de la transmission. Il n'y a donc aucune proportion directe entre la légitimité et la popularité du culte d'un saint et la valeur historique des monuments écrits qui en rendent
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témoignage. Tel martyr, dont le culte n'a jamais franchi les murs étroits de sa basilique, revit pour nous dans les actes authentiques d'une incomparable beauté. Tel autre, dont le tombeau attirait les foules du monde entier, n'est plus connu que par des récits moins intéressants que les Mille et une nuits, mais d'une importance historique sensiblement égale.
Oserai-je dire que la valeur des actes des saints est en raison inverse delà célébrité de leur culte? La proposition ne serait psis exacte, dans sa généralité. Mais il est incontestable que, la légende ayant travaillé davantage autour des saints les plus populaires, la tradition historique a été plus difficile à garder dans les sanctuaires les plus fréquentés que partout ailleurs. Et c'est bien ce que nous constatons dans les grands centres de pèlerinage. Sauf en certains cas très spéciaux, nous ne possédons sur leur origine et sur le patron qu'on y honore que des données fabuleuses.
Il est donc bien permis de se défier d'une légende, tout en ayant grande confiance dans le saint.
Je n'irai pas jusqu'à prétendre qu'il faut admettre l'existence du saint quelle que soit sa légende. N'est-il pas vrai que nous avons rencontré plus d'un récit hagiographique se rapportant à des personnages imaginaires et se présentant parfois sous des apparences de documents authentiques ? Il faudra, en conséquence, des arguments distincts pour établir la réalité de l'objet même du culte. S'il arrive que, dans
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le cours des siècles, toute autre trace s'en soit perdue, on peut raisonnablement élever des doutes. Lorsque nous affirmons qu'un salut n'a jamais existé, nous constatons simplement ce fait qu'il ne nous est connu que par une légende d'une autorité insuffisante à prouver son existence.
Une seconde erreur très commune, c'est d'avoir une confiance exagérée dans les biographes des saints. On semble reporter sur ces pieux écrivains quelque chose du respect que l'on a voué aux saints eux-mêmes, et cette phrase si souvent répétée : On lit dans la Vie des Saints^ sans que l'on prenne la peiae de spécifier le narrateur, montre assez que l'on reconnaît implicitement, à tous ceux de la catégorie, des qualités d'historiens hors de pair.
Si l'on insiste pour savoir sur quels motifs on attribue tant de crédit à l'auteur d'une vie de saint, on répond, par exemple, que, par sa piété, sa renommée, la dignité dont il était revêtu, il fut un des honunes remarquables de son temps. On oublie de dire si on a lieu de le croire bien informé et capable de tirer bon parti des sources qu'il a pu consulter. Cest ainsi que l'on juge les écrivains connus. Les anonymes — et la grande majorité des légendes ne s'autorisent d'aucun nom — bénéficient de la réputation de science et d'intégrité que l'on a faite à toute la corporation des hagiographes, réputation imméritée, nous le savons de reste.
Est-il besoin de beaucoup s'étendre sur le tort que
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l'on fait aux saints en citant, comme leurs paroles authentiques, les discours que tel scribe obscur leur a mis sur les lèvres après les avoir péniblement tirés du fond de sa médiocre intelligence ?
On me dira que ceci s'adresse à des lecteurs dépourvus de tout sens critique et de toute prétention. Non pas. Seulement, sur le terrain scientifique cette monstrueuse erreur prend un autre nom : c'est la confusion de l'authenticité avec la véracité. On commence par établir que des actes sont authentiques, p8ur exemple que saint Eucher est incontestablement l'auteur de la passion des martyrs d'Agaune; puis on se sert de cette passion comme d'un document de premier ordre, dont on encombre l'histoire des dernières persécutions. Et ainsi de suite.
Ce n'est pas sortir de notre sujet que de signaler encore l'illusion de ceux qui professent je ne sais quelle admiration aveugle pour le recueil, respectable, sans doute, des Ada Sanctorum et qui ont pris la fâcheuse habitude de le citer comme parole d'évangile. Que de fois n'avons-nous pas lu, à propos de quelque miracle étrange ou d'une révélation suspecte qu'il s'agissait d'accréditer, cette phrase naïve : <r Le fait est admis par les bollandistes. >
Un lecteur non prévenu doit comprendre qu'après l'avoir soumis à im examen minutieux, ces critiques impitoyables — l'épithète est de style — se sont laissé désarmer et que, devant l'évidence, ils n'ont pu nier l'exactitude du récit ni contester le caractère surnaturel de l'événement.
Faut-il faire remarquer qne ce serait faire trop d'honneur à n'importe qnel groupe d'éradits, qui appliquent simplement les méthodes connues et à la portée de tout le monde, que de leur reconniatre une autorité décisive dans des matières infiniment délicates et peu susceptibles d'une entière précision? Ni Bollandus, ni Papebroch, ni aucun de leurs successeurs n'ont jamais eu des visées aussi ambitieuses. Us se sont abstenus, généralement, d'essayer de résoudre les questions insolubles, regardant comme une tâche suffisante de classer les textes hagiographiques, de les publier scrupuleusement, de faire connidtre avec toute l'exactitude possible leur provenance, leurs sources, leur allure, et, s'il se peut, de caractériser le talent, la moralité et la probité littéraire de leurs auteurs.
Si donc quelque honnête écrivain éprouve le besoin, de se concilier du crédit auprès de son public en lui faisant savoir qu'il n'a pas négligé de feuilleter la vaste collection — l'épithète est encore de rigueur — des Acta Sanctorum, que du moins il n'en rende pas les rédacteurs responsables de tout ce qu'elle renferme. Qu'il se contente d'une formule comme celle-ci, qui ne compromet personne : « La relation du fait a été publiée par les boUandistes. » Mais inférer de là que les bollandistes en affirment la certitude, c'est tirer une conclusion qui dépasse les prémisses. € Si les bollandistes, dit l'im d'eux ^, croyaient
1. Cb. Dx Smedt, Des devoirs des éonvainseathoUgueSyBrÛTéïïw^
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positivement à tous les miracles et à tontes les révélations qu'ils publient, il n'y aurait pas d'hommes d'une orédulité plus robuste. >
Troisième erreur. Opposer aux conclusions solides de la recherche scientifique la tradition de l'église où le saint est spécialement honoré.
Parmi ceux qui se servent de cet argument, il en est qui confondent, sans beaucoup s'en apercevoir, la tradition apostolique, règle de foi pour tout chrétien, avec la tradition populaire de leur église. Ceux-là doivent être renvoyés à la classe de théologie et apprendre à ne se servir du mot c tradition > tout court que dans les matières dogmatiques.
Mais, sans aller à cet excès, il en est un bon nombre qui se croient fondés à contester les résultats de la critique en alléguant le respect des traditions locales. Malheureusement, ce que l'on décore généralement dn nom de traditions d'une église particulière, c'est la version courante de la légende du patron, et le genre de respect que l'on réclame pour elle, c'est de la considérer, sans plus, comme une tradition historique : prétention inadmissible, évidemment^ si l'on croit pouvoir se dispenser de peser la valeur des témoignages. Or, pour cela, il faut remonter à leur origine. Si l'histoire du saint, telle qu'elle est officiellement acceptée, appartient à l'une des trois premières catégories de textes hagiographiques énumérées plus haut, on peut dire que, dans ses grandes lignes au moins, la tradition locale est ime tradition
historique ; sinon, il n'est point permis d'en parler. La tradition historique est celle qui permet de remonter à l'événement même ; la tradition populaire s'établit souvent plusieurs siècles après et renverse parfois sans façon la tradition historique la mieux établie.
On savsdt par l'histoire que saint Procope de Oésarée appartenait au clergé; la légende, reçue partout en Orient, en fit plus tard un officier, et on ne le connut bientôt plus que sous le nom de Procopius dux.
La tradition courante fait mourir sur la croix le pape Xyste, et tout le monde connaît les vers de Prudence à propos de saint Laurent :
Fore hoo saoerdos dixerat lam Xystus adfixus cruci K
Pourtant, nous savons avec certitude, par une lettre de saint Cyprien, un contemporain celui-là et un contemporain bien renseigné, qu'il périt par le glaive *.
Sur sainte Agnès, il circulait, dès le iv® siècle, des versions discordantes qui toutes, probablement, contrediraient l'histoire, si l'histoire n'était malheureusement muette cette fois ^,
Les traditions des églises de France qui revendi-