‹ Les légendes hagiographiquesChapitre 122 sur 129 · Eptat. LXXX, Hàbtbl, t. m, p · texte numérisé non relu

Eptat. LXXX, Hàbtbl, t. m, p

8. Pio Fbakchi de' Cavaluebi, 8, Agnese neUa traditione e néUa leggenda, p. 26.

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quent une origine apostolique remontent à l'époque où furent acceptées les légendes sur lesquelles s'appuient leurs prétentions. Cette époque se détermine dans presque tous les cas sans difficulté, et c'est simplement faire un cercle vicieux que de cherclier à autoriser la légende par la tradition dont elle* même est la source.

Mais on insiste. Ignorez- vous, vient-on nous dire, « ce qui eut lieu dans les églises, aux v« et vi® siècles, lorsque, pour répondre à l'empressement des fidèles qui désiraient entendre lire les actes des martyrs dans les assemblées saintes, on rédigea de toutes parts, dans im style plus suivi et plus oratoire, les antiques et vénérables récits de l'âge précédent ? Les nouveaux rédacteurs, écrivant sous les yeux des évêques, se seraient gardés, sans doute, d'introduire dans leur narration des circonstances importantes, qui jusqu'alors auraient été inouïes du peuple fidèle ^»

Cette manière de concevoir les choses ne répond nullement à la réalité.

On suppose, ce qu'il faut démontrer dans chaque cas particulier, que les passions de basse époque dérivent directement d' « antiques et vénérables récits de l'âge précédent ». Nous savons combien rarement l'hypothèse se vérifie.

On suppose encore que les actes des martyrs étaient

1. [DoM Guébangeb], Les actes des martyrs depuis Vorigine de Véglise chrétienne jusqu^à nos temps,t, I, Paris, 1856, p. xxxiv.

las généralement à l'office liturgique. Nous savons que^ dans la très grande majorité des églises, oe n'était pas le cas, et qu'il ne faut pas, en conséquence, compter sur la vigilance des éyéques, ni sur les oreilles chatouilleuses des fidèles pour le maintien des traditions historiques concernant les martyrs.

Le contrôle épiscopal sur l'hagiographie locale et l'attachement du peuple à une version reçue de l'histoire du saint sont donc des faits à établir et nullement une hypothèse qui s'impose.

Or, lorsqu'il nous arrive de pouvoir assister aux diverses phases de la genèse d'une légende^ nous constatons, sans hésitation possible, l'absence de cette double influence conservatrice. Le cas de saint Procope, que nous avons étudié en détail, est, à cet égard, suffisamment concluant. Dirait-on que les pasteurs et les fidèles du diocèse de Lyon veillent jalousement sur la mémoire du curé d'Ars, s'ils accordaient quelque crédit à un biographe qui le représenterait non pas dans son presbytère, mais à la tôte d'une armée ?

Les légendes hagiographiques de l'antiquité appartiennent incontestablement à la littérature populaire. Non seulement elles ne portent point l'estampille officielle, mais ce que nous savons de leur origine et de leur formation ne nous donne aucune garantie de leur valeur historique. Les fidèles y trouvaient matière à s'édifier, et leur préoccupation n'allait point au delà. Combien de gens se contentent, aujourd'hui, 'S déplorables compilations que sont les Petits

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BoUandistes ou la Grande Vie des Saints, dans lesquelles l'histoire tient une place médiocre, mais dont les récits peuvent fournir im aliment à la piété !

Quatrième erreur. Déclarer historique un récit hagiographique par le seul fait qu'il ne renferme aucune invraisemblance.

Je dirai tout de suite que les hagiographes du moyen âge, préoccupés surtout de frapper leurs lecteurs par le merveilleux et l'extraordinaire, ont tellement encombré les passionnaires d'histoires fabuleuses, que l'absence de l'élément extravagant crée une présomption favorable. Si l'on n'allait pas plus loin, nous ne trouverions rien à redire.

Encore faut-U examiner sous quelle forme nous est parvenu le document. Beaucoup de passions de martyrs nous ont été transmises dans des textes d'étendue différente, les uns développés, les autres notablement abrégés ou même réduits à une brève leçon. Or, les textes abrégés ont souvent beaucoup meilleure mine que l'original, les développements dans lesquels se trahissait la manière du rédacteur ayant, en grande partie, disparu. On pourra comparer, par exemple, la passion brève de saint Théodote avec le long texte qui nous a été conservé ^ Sur le résumé seul, on jugerait peut-être de tout autre façon l'hagiographe et son œuvre. Il sera facile de

1. Tous les deux ont été publiés par M. Pio Fbanchi db' GavazjBBiy I maMrii di 8, Teodoto e di 8. Ariadue, dans Studi e teaii, t. VI, p. 85-87, 61-84.

faire subir une épreuve du même genre à beaucoup d'autres récite abrégés dont le modèle existe.

Mais la concision dn vrai avec le vraisemblable s'est traduite fréquemment dans des procédés de haute critique au moyen desquels on a prétendu reconnaître, sous le fatras légendaire, la relation historique qui se dérobait aux regards. Supposons que toutes les invraisemblances d'un récit soient des interpolations ; il suffîra de réduire cet élément étranger pour ramener le document à son état primitif.

Le procédé peut paraître naïf. Il a été pratiqué par des hommes qui ne l'étaient nullement. Je citerai simplement, comme cas intéressant, celui d'un savant comme Lami, composant, à l'aide d'un certain nombre de traits convenablement choisis dans la légende fabuleuse de saint Minias, une histoire raisonnable, mais aussi peu véridique que l'autre ^

Si les historiens ne se livrent pas tous les jours aussi ostensiblement à des exercices de ce genre, ils appliquent souvent la méthode sans s'en douter. CTest ce qu'ils font; par exemple, en s'appuyant sur certaines pièces suspectes, pour cette raison spécieuse qu'elles renferment « de bonnes parties >. C'est ce que Le Blant pratiquait, sur une large

1. Sanctae ecdesiae Florentinae monumenta, t. I, Florentiàe, 1768. Voici comment il s'exprime, p. 589 : Eiua actia inaineeris et apocryphis fidea adkiberi ah homine cordato non potesi; tentare nune iwoat an ea defaecare^ etfaheïUSj quihua scatent^purgare et ad verosimUem historiam redigere, mihi res eccleaiae Florentinae inhutrare -^-^esBo fortunate Uceat,

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éohelle, lorsqu'il cherchait des « suppléments à Euinart ». Si ce» « bonnes parties » sont autre chose que les restes de la source historique dont s'est servi le rédacteur, elles ne peuvent servir — qui ne le voit ? — à réhabiliter la pièce.

Cinquième erreur. Classer une pièce parmi le» documents historiques parce que l'élément topographique en est reconnu exact.

Cette faute a été cent fois commise, et il faut avouer que, dans bien des cas, l'argument que l'on tire de l'exactitude en cette matière offre une apparence séduisante. Que de fois n'arrive-t-il pas que le seul côté saisissable de certains morceaux soit précisément celui-là ! Il se trouve être de bon aloi; quoi de plus naturel que de conclure à l'excellence de l'ensemble ?

Et pourtant, on irait loin si l'on attachait beaucoup d'importance au critère topographique ! Nous pourrions citer bien des romans à donnée purement psychologique et dont il est facile de suivre les héros dans leurs courses à travers Paris. Il faudra donc, quand on aura oublié que Bourget écrivait des romans, prendre ses récits pour de l'histoire réelle; et la question de savoir si David Copperfield est brodé sur des mémoires autobiographiques sera tranchée par ce fait que les voyages du héros peuvent se vérifier sur la carte. Tout ce qu'il est permis, en bonne critique, de tirer d'un récit topographiquement exact, c'est que l'auteur était familiarisé avec les lieu? dans

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lesquels il fkit mouvoir ses personiuigeS; ce qui voudra dire, ordinairement, qu'il écrivait à Some, à Alexandrie, à Constantinople, suivant les connaissances spéciales dont il fidt preuve; qu'il avait vu le tombeau ou la basilique dont il donne la description.

n n'est pas difficile de saisir, d'après cela, la portée de certaines découvertes archéologiques qui ont semblé donner raison aux actes, longtemps suspects, de certains martyrs. On a réussi à prouver que ces actes avaient été écrits, ce qui n'est pas étonnant, dans le voisinage des sanctuaires dont ils étaient censés raconter les origines ; l'autorité du récit n'y a rien gagné, et, après comme avant la « confirmation > fournie par les monuments, on peut affirmer qu'il est sorti tout entier du cerveau d'un poète.

On mena grand bruit, il y a peu d'années, autour d'une découverte qui, disait-on, réhabilitait les actes des saints Jean et Paul. Voici comment l'appréciait M. Le Blant ^ : « Peu de crédit s'attachait à un texte procédant en partie, croyait-on, d'actes originaux, mais corrompu par l'introduction de certains détails insoutenables. La tradition du martyre subi par les deux saints dans leur maison était cependant restée vivace. Elle désignait même le point précis où ils avaient été décapités, et l'on avait, au xyi« siècle, placé, vers le milieu du pavé de l'église, un marbre portant les mots suivants : Locus martyrii 88. loannis

1. Les peraécuteurs et les martyrs, p. m. Voir aussi P. Axlabd, La maison des Martyrs, Paris, 1895. Bxtrait du Correspondanty 89 pages.

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et Pauli in aedihus propriis. L'un des religieux Paslionistes qui desservent ce sanctuaire, le B. P. Dom Germano, dont on ne saurait trop louer l'intelligente initiative, voulut savoir si la disposition des lieux s'accordait avec la croyance dont témoigne cette inscription. H fouilla, explora le sous-sol de régHse et ses premiers efforts rouvrirent, sous le grand autel^ deux cliambres d'une [maison qui, par ses matériaux de construction, par sa décoration intérieure, devait être attribuée au commencement du IV® siècle, si ce n'est à la fin du m®. L'église était donc bien, comme le dit la PassiOj construite sur une habitation antique. >

Inutile de poursuivre la citation, car c'est bien là le seul résultat de ces fouilles. Elles n'ont nullement tranché la question de savoir si le texte hagiographique procédait d'actes originaux tout en étant corrompu par c certains détails insoutenables >. La preuve a été faite depuis lors que la passion des saints Jean et Paul ne dépend point d'une source historique, mais n'est qu'ime adaptation de l'histoire des saints Juventin et Maximin ^, et, malgré tout l'intérêt que présente « la maison des martyrs », aucune des difficultés de la légende ne se trouve résolue. La seule solution qui ne se heurte à aucune objection sérieuse, c'est que les patrons du titre de Pammachius sont les saints apôtres Jean et Paid,

1. P. Fbanchi db' Cayaliebi, Nuove note agiografiehe, dans 8tudi e U9ti, t. IX, Borna, 1902, p. 65^. Cf. Analecia BoUandianaj t. XXn, p. 488.

dont la légende fit de bonne heure des officiers de la cour de Julien, comme elle avait, ailleurs déjà, opéré d'autres transformations du même genre.

Nous venons de signaler au lecteur quelques vices de méthode, en le mettant surtout en garde contre une confiance excessive dans les légendes hagiographiques. C'est le point de vue historique qui nous a exclusivement préoccupé, et l'on doit reconnaître que l'histoire des saints n'a été que trop souvent obscurcie par la légende. Mais ce serait une autre erreur de croire que la légende des saints — j'entends ici la légende en général — ne mérite aucune attention. Une comparaison le fera saisir.

Mettons en présence d'im tableau religieux, œuvre d'un grand maître italien ou flamand, un artiste et un archéologue.

L'artiste admirera sans réserve la beauté de la conception, l'art du groupement, l'intensité de Texpression, la profondeur du sentiment religieux.

Si l'archéologue est de ceux à qui manque le sens esthétique, il se livrera, devant le chef-d'œuvre, à ime série de critiques, peut-être justes en ellesmêmes, mais qui auront le don d'exaspérer l'artiste. Voilà un paysage de pure fantaisie en contradiction avec ce que nous savons de la nature physique de la contrée ; ce style d'architecture est inconnu chez ce peuple ; ces costumes ne sont ni du temps ni du pays, n sera choqué de voir saint Laurent, en dalmatique, devant le tribunal, et il rira peut-être de cette

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jolie scène qui représente saint Pierre prêchant à Borne, sur la place publique, dans une chaire, et à ses pieds saint Marc assis, sténographiant le sermon et trempant sa plume dans l'encrier que lui présente respectueusement un disciple à genoux.

Voilà comment notre archéologue est capable d'apprécier Fra Angelico, Van Eyck, le Pérugin. Il s'arrêtera vraisemblablement avec curiosité devant les costumes des saintes femmes au tombeau, les armes des soldats qui mènent le Christ au Calvaire, les constructions qui bordent la route, parce qu'il y reconnaît des documents contemporains de l'époque du peintre, et il s'indignera peut-être contre l'admirateur des merveilles de l'art, indifférent à ces fantaisies d'antiquaire et tout entier à ce qui constitue la valeur propre de l'œuvre, l'expression de l'idéal.

Lequel des deux est le plus sage appréciateur de la légende en images, de l'enthousiaste qui cherche à pénétrer dans l'âme inspirée de l'artiste ou du pauvre homme qui éprouve exactement les mêmes sentiments en présence d'un chef-d'œuvre et devant une vitrine d'antiquités ?

Je n'oserais appliquer cette comparaison dans toute sa rigueur aux deux camps qui se sont formés autour de la littérature hagiographique du moyen âge, celui des lecteurs simples et des admirateurs sincères, et celui des contempteurs de la légende. H faut bien avouer que les pieux narrateurs de la vie des saints n'ont pas été, en général, aussi heureux que les peintres et qu'ils ont produit peu de chefs-

d'œnvre, peu d'œuvres même qui, par elles-même^ et dans leur isolement, attirent le regard et fixent l'attention.

Et pourtant, qui oserait nier qu'à travers les ignorances de la technique et les maladresses de l'exécution, il se dégage non pas de chaque légende en particulier, mais du trésor des légendes médiévales^ quelque chose de cette poésie mystérieuse et sublime qui pénètre les murs de nos vieilles cathédrales et qu'elles expriment, avec une vigueur sans pareille, la beauté de l'âme chrétienne et l'idéal de la sainteté?

n y a souvent, remarquons-le bien, un notable écart entre ce que nos bons hagiographes ont voulu dire et ce qu'ils disent en effet. Leurs amplifications sont souvent froides, les attitudes de leurs personnages gauches ou compassées, les situations invraisemblables. Mais la pensée qui les dirige est noble et élevée ; ils ont les yeux fixés sur cette beauté supérieure que l'antiquité païenne n'a point connue, la beauté de l'âme ornée de la grâce de Dieu, et leur impuissance même à la rendre dans toute sa splendeur la fait mieux estimer.

Bien longtemps on a traité la Légende Dorée, qui résume si exactement l'œuvre hagiographique du moyen âge, avec un superbe dédain, et les savants se sont montrés durs pour le bon Jacques de Voragine. « L'homme qui écrivit la Légende, disait Louis Yivès, avait une bouche de fer et un cœur da plomb. »

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On n'en dira jamais assez s'il est admis qu'un livre populaire doit être jugé d'après les exigences de riiistoire critique. Mais on commence a s'apercevoir que c'est là une méthode peu judicieuse, et ceux qui ont pénétré dans l'esprit de la Légende Dorée se gardent bien d'en parler en termes méprisants ^

J'avoue qu'il est souvent difficile, en la lisant, de s'empêcher de sourire. Mais ce sourire est bienfaisant et sympathique, et il ne gâte point l'émotion religieuse que fait naître le tableau des vertus et des actions héroïques des saints.

Dans ce tableau, les amis de Dieu nous apparaissent comme ce qu'il y a de plus grand sur la terre ^ ce sont des êtres élevés au-dessus delà matière et des misères de l'humanité. Les rois et les princes les respectent, les consultent et se confondent avec le peuple pour baiser leurs reliques et implorer leur protection. Us vivent, dès ici-bas, dans la familiarité de Dieu, et Dieu leur communique, avec ses consolations, quelque chose de sa puissance ; mais ils no s'en servent que pour le bien des hommes, et c'est à eux que les hommes ont recours pour être délivrés des maux de l'âme et du corps. Les saints pratiquent toutes les vertus d'une façon surhumaine : la douceur, la miséricorde, le pardon des injures, la mortification, le renoncement, et ces vertus, ils les rendent aimables et ils invitent les chrétiens à les pratiquer. Leur vie est, en eflTet, la réalisation con-

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