Analecta Bollandiana, t. XYI, p. 2-7 et suiv
Le travail de la légende. 46
s'en dégage un tableau qui n'a point été préparé, mais qui ne laisse pas que d'être imposant; et s'il se fût trouvé un poète pour mettre en œuvre la matière brute de ces récits informes, il en eût fait ressortir l'épopée de la Eome chrétienne depuis la fondation de la mère et maîtresse des EgUses par saint Pierre, à travers les luttes sanglantes des persécutions, jusqu'au triomphe sous Silvestre et Constantin. Mais l'homme de génie qui aurait pu nous donner cette œuvre d'art n'a point paru, et le sentiment que nous avons de la grandeur du sujet fait mieux comprendre la pauvreté des légendes qui nous restent et le manque d'inspiration et d'originaUté des créations populaires.
§11. — Prédominance des sens sur Tintelligenoe. — Localisations et empreintes. — Origine littéraire de quelques-unes d*entre elles. — Légendes iconographiques. — Étymologie populaire. — Merveilleux. — Passions de l'âme populaire. — Énergie de l'expression. — Exagération des sentiments. — Ambitions des Églises particulières. — Moralité de la foule. — Revendications locales.
Le cerveau de la multitude est donc étroit, incapable de porter l'empreinte d'un grand nombre d'idées, même de n'importe quelle idée complexe, incapable aussi de se livrer à des raisonnements subtils ou suivis, tout préparé, au contraire, à recevoir les impredsions des sens. Le concept s'efface aisément, l'image est durable; c'est le côté matériel des choses qui attire le peuple, et c'est aux objets sen-
sibles qu'il attache toutes ses pensées et ses sentiments. En cela encore, il ne dépasse pas le niveau intellectuel de l'enfant, qui, lui aussi, indifférent aux abstractions, se porte d'instinct vers tout ce qçi brille et impressionne les sens; toutes ses idées et ses souvenirs sont indissolublement liés aux choses matérielles et palpables.
C'est ainsi que les grands hommes vivent bien moins dans la mémoire du peuple que dans les pierres, les rochers, les édifices auxquels il lui plaît de lier leurs noms. Car, d'une part, l'esprit populaire a besoin de précision. Il ne se contente pas de savoir qu'un grand homme a passé par le pays. Il désigne l'endroit exact où il a mis les pieds, l'arbre qui l'a ombragé, la maison où il a séjourné. Ce sera le chêne d'Alexandre, comme celui que l'on montrait au temps de Plutarque, près du Céphise, pour marquer la place où il avait dressé sa tente à la bataille de Chéronée ^ ; la maison d'Horace à Venosa, ruine antique que la foule désigne de nos jours encore sous ce nom, bien qu'aucune tradition historique ne la rattache au poète ; la maison de Virgile à Brindisi, une masure du xvi® siècle ^.
D'autre part, le peuple éprouve le besoin d'expliquer l'origine ou la destination de tout ce qui frappe