CHAPITRE DEUXIÈME Le Travail de la Légende
§ I. — Déformations inconscientes de la vérité par l'individn.
— Parla foule. — Niveau de l'intelligence de la fonle. — Tendance à la simplification. — Ignorance. — Substitution de la forme abstraite au type individuel. — Pauvreté d'invention. — Emprunts et transmission de motifs légendaires. — Exemples.
— Antiquité de quelques-uns de ces motifs. — Groupements artificiels de faits et de personnages. (Dycles.
Le travail de la légende est, par définition, une opération inconsciente ou irréfléchie s' exerçant sur la matière historique. C'est Fintroduction de Félément subjectif dans la réalité.
BecueilleZ; au lendemain d'une bataille, les récits des témoins. L'action vous sera racontée de vingt manières différentes, et les mêmes détails seront présentés sous les aspects les plus divers avec le même accent de sincérité. L'étendue de l'information, les sentiments et les impressions du narrateur, le camp auquel il appartient, tout cela influe sur sa version, qui ne sera ni entièrement conforme à la réalité, ni absolument fausse. Chacun vous racontera sa UoMm/le. La résultante de ces récits divergents sera
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une légende encore, et si vous cherchez à en dégager la vérité historique pure, il faudra vous cont^iter de retenir deux ou trois faits saillants qni semblent établis avec certitude. Suppléez au reste par une série de déductions, et vous ferez, à votre manière, l'histoire de la bataille. En réalité, vous créez une nouvelle légende, et il faudra bien s'en contenter si Ton ne veut pas se résoudre à ignorer.
Tout le monde est convaincu de la difficulté particulière qu'il y a à faire le récit exact d'une action très compliquée et malaisée à embrasser d'un coup d'œil. Il n'en faudrait pas conclure qu'en dehors de ces cas extraordinaires, rien n'est plus aisé ni plus commun qu'une relation fidèle. En fait, dans la vie quotidienne, nous assistons continuellement à ce travail inconscient qui crée la légende, et chacun de nous a eu cent fois l'occasion de constater combien il est difficile de rendre, avec une entière exactitude, la perception d'un fait quelque peu complexe.
D'abord, il est rare que nous le saisissions dans tous ses détails et que nous ayons constaté l'enchaînement de toutes ses parties ; plus rarement encore nous en voyons clairement les causes sans qu'il reste aucun doute sur les mobiles qui font agir les personnages. Or, nous suppléons d'instinct aux lacunes de l'information. Par une série de rapprochements intuitifs, nous rétablissons la continuité de l'action et nous affirmons notre manière de voir sur les influences qui ont amené tel ou tel résultat. Si nous sommes sous l'empire d'une passion ou d'im senti-
ment qui a troublé la claire vue des choses, si nous désirons secrètement que tel fait constaté ne se soit point passé ou ne soit point connu, ou qu'une circonstance, que nous n'avons point remarquée, se soit réellement produite, s'il nous plaît que les acteurs aient obéi à une impulsion déterminée, voilà que, sans trop réfléchir, nous laissons une partie du tableau dans l'ombre, ou que nous forçons les couleurs selon que l'intérêt nous y pousse. A moins donc d'une attention extrême à la rigueur de nos raisonnements et d'une discipline parfaite de nos impressions, nous sommes exposés à donner dans nos récits une large place à l'élément subjectif, au détriment de la vérité. L'expression exacte de la réalité complexe exige des facultés solides et exercées, un effort notable, et, par suite, un stimulant proportionné au but qu'il s'agit d'atteindre.
On accordera qu'en dehors d'un milieu exceptionnel, la moyenne des hommes n'est point douée de la vigueur intellectuelle nécessaire à cet eflfet. L'habitude de démêler ses sentiments et de commander aux moindres mouvements de son âme au point d'être habituellement en garde contre ce penchant naturel qui porte à mêler ce que l'on imagine à ce que l'on sait est le privilège du petit nombre. Ceux-là mêmes qu'une nature exceptionnelle et une éducation supérieure élèvent au-dessus de la moyenne ne mettent point toujours leurs facultés en exercice.
Je suppose que vous ayez vu se dérouler sous vos yeux quelque drame sanglant. Vous en racontez à vos
amis les émouvantes péripéties avec les plus minutieux détails, et rien ne vous a échappé de ce qui concerne le criminel et sa victime.
Mais vous voilà cité comme témoin devant la cour d'assises, et de votre déposition, faite sous la foi du serment, dépend la vie d'un homme. Quelle différence entre les deux versions du même fait ! Le récit est bien moins clair et moins complet et il est loin d'offrir cet intérêt palpitant que, dans l'intimité, vous saviez lui donner. C'est que, dans une circonstance aussi grave, on pousse bien plus loin le scrupule de l'exactitude, et qu'on n'est point tenté de céder à la petite vanité de paraître bien renseigné et d'être intéressant. Car voilà comment il arrive à l'homme le plus véridique et le plus intègre de créer, sans s'en apercevoir, de petites légendes en introduisant dans ses récits ses impressions, ses raisonnements, ses passions, et de ne présenter la vérité qu'embellie ou défigurée, selon les circonstances.
Ces sources d'erreurs, il faut à peine le dire, se multiplient avec le nombre dejs intermédiaires. Chacun d'eux a compris le récit d'une certaine façon et le répète à sa manière. Soit inattention, soit défau t de mémoire, quelqu'un oublie de mentionner une circonstance importante qui rompt la suite de l'histoire. Un narrateur plus réfléchi s'aperçoit du défaut et cherche, dans son imagination, le moyen de le réparer. Il invente quelque nouveau détail, en supprime un autre jusqu'à ce que la vraisemblance et la logique lui paraissent sauves. Elles le seront ordi-
nairement au détriment de la vérité, car il ne s'aperçoit point qu'à la version primitive il en a substitué une autre d'un caractère fort différent. Parfois encore, le récit sera recueilli par un témoin qui s'en trouve gêné, et qui saura aussi, par quelque tour imperceptible de la pensée et de l'expression, contribuer à le déformer notablement.
Cela est de tous les jours, et que nous soyons témoins oculaires ou simples intermédiaires, notre intelligence bornée, notre négligence et nos passions, même et surtout peut-être nos petites passions conspirent contre l'exactitude de l'histoire quand nous nous mêlons de la raconter.
Ce fait banal devient beaucoup plus intéressant et plus gros de conséquences lorsqu'il se passe dans la multitude, et lorsque à l'intelligence et aux impressions de l'individu vous substituez l'intelligence et les impressions d'un peuple ou d'une foule. Ces facultés collectives et, en quelque sorte, abstraites sont d'une nature toute particulière, et leurs opérations sont soumises à des lois que l'on a beaucoup étudiées de nos jours, jusqu'à leur assigner une branche spéciale de la psychologie ^ Celles que l'on a formulées sont vérifiées par des milliers d'exemples
1. Lazabus und Stbikthal, Z&iUchrift fîi/r Vôlkerp$ychologie und Sprachwisaenschaft, Berlin, Leipzig, 1, 1860 — XTX, 1889. L'onvrage de G, Le Bon, Psychologie des fotUes, Paris, 1895, conçu à un point de vue très spécial, renferme, avec quelques notables exagérations, des remarques utiles.
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fournis par la littérature populaire de tous les pays. La littérature liagiographique en présente un grand nombre qui les confirment pleinement.
Pour ne point compliquer la question, nous ne ohercherons pas à déterminer les degrés de capacité respectifs des principales couches populaires. Bien, du reste, n'est plus difficile à fixer, et dans les matières qui nous intéressent, des éléments fort divers s'ajoutent pour combiner leur action. Au moyen âge, le peuple entier s'intéresse aux saints. Tout le monde les invoque, les célèbre et aime à entendre leurs louanges. Le milieu populaire dans lequel s'élaborent les légendes est très mêlé ; il n'exclut nullement, chez quelques-uns, certaines prétentions littéraires. Je me hâte de dire que les saints n'y ont rien gagné.
En effet, l'intelligence de la multitude se manifeste partout comme extrêmement bornée, et ce serait ime erreur de croire qu'elle subisse, en général, l'influence de l'élite. Celle-ci, au contraire, se trouve forcément déprimée par le contact et il serait peu logique d'attribuer une valeur spéciale à une tradition populaire parce qu'elle se serait formée dans un milieu où l'on signale quelques bons esprits. Dans la foule, toute supériorité s'efface et la moyenne de l'intelligence descend bien au-dessous de la médiocrité. Le meilleur point de comparaison pour en déterminer le niveau est l'intelligence de l'enfant.
En effet, tout d'abord, le nombre des idées dont le cerveau populaire peut recevoir l'empreinte est
très limité; et ces idées sont très simples. Simples aussi sont ses déductions; qu'il opère au moyen d'un petit nombre de principes intuitifs et qui se réduisent souvent à de simples associations de concepts ou d'images.
La nature simpliste du génie populaire se manifeste avec éyidence dans les légendes qu'il crée. Ainsi, le nombre des personnages et des événements dont il garde le souvenir est ordinairement fort restreint ; les héros ne se juxtaposent point dans sa mémoire, mais se remplacent, et le dernier venu hérite de toutes les grandeurs des précédents.
L'antiquité nous a légué des exemples fameux de ce phénomène d'absorption. Cest sous les murs de Troie que se concentrent les luttes de plusieurs siècles ; c'est à Selon et à Lycurgue que l'on fait honneur d'une longue évolution législative à Athènes et à Sparte ^ Dans des temps plus rapprochés, c'est Alexandre, c'est César, c'est Charlemagne ^ qui, sui-
1. Sur cet exemple et d'antres analogues, voir Waghsicuth, Ueber die QueUen der Qesehichtsfàlsehung (Berichte Ûber die Verhandhingen der K. Sàchsichen GeséUschafù der Wissensehaffen gu Leipzig), Phil.-Hist. Classe, t. Vm, 1856, p. 121-153. H n'est pas inutile de rappeler que des légendes dn même genre se forment de nos jours. « La Légende a fait du Code civil la Bévolution ramassée en deux mille articles au commandement du premier consul. Dans ce raccourci d'histoire, le code n'est plus le résultat des efforts séculaires de la royauté et du parlement, de la bourgeoisie dans ses communes et dans ses corporations; il ne subsiste que la pensée de l'empereur : c'est le code Napoléon.» H.Leboy, Le centenaire du Code civil, dans Bévue de Paris, X*^ octobre 1903.