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les synaxaîres de l'église grecque par un portrait fort détaillé et d'une précision qui semble révéler un témoin oculaire. En y regardant de près, on constate que les descriptions sont empruntées à ces manuels de peinture où les artistes byzantins retrouvaient tous les traits de la physionomie immuable de leurs saints ^ Faute d'en reconnaître la provenance, on pourrait attacher à ces portraits une importance exagérée.
Voilà donc ce que la tradition, sous toutes ses formes, peut fournir à l'hagiographe : une image plus ou moins fidèle du passé et une certaine physionomie des personnages. Mais le passé nous a parfois laissé quelque chose de lui-même, un édifice, un instrument, im acte authentique. Des saints également nous possédons souvent autre chose que le souvenir : ce sont leurs reliques, leur sanctuaire, parfois leurs écrits. De tout cela l'historien s'inspire ; l'hagiographe, bien souvent, n'a point d'autres documents que ces débris du passé, ce corps saint, ce tombeau visité par les pèlerins, cette fête célébrée chaque année à l'anniversaire de sa mort. Mais il sait que c'est trop peu pour l'avide curiosité de la foule. Si, malgré cela, il se croit obligé de la satisfaire, on devine ce qu'il est capable de produire.
Nous venons d'énumérer les sources ordinaires de l'information de l'hagiographe. Supposons-le abon-
1. Voir Synaxarium eeeleaiae Conatantinopoîitanae, Propi/laeum ad Aeta S8. Naoenibris, p. lxvi.
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damment pourvu et essayons de le voir à l'œuvre. Sa trempe d'esprit va s'affirmer dans le choix des documents et des informations, dans l'interprétation qu'il en donne, dans les combinaisons qu'il en saura faire.
Tout d'abord, n'attendons pas de notre lettré, obligé de se borner et de manifester ses préférences, un choix bien judicieux. Il n'a point appris à peser les témoignages, et toutes les sources sont pour lui de valeur sensiblement égale. Aussi mêle-t-il sans discernement l'élément historique et les traits légendaires, et ce ne sont pas ces derniers qui seront le plus généralement sacrifiés, lorsqu'il n'y a pas moyen de tout dire.
Deux collections hagiographiques qui virent le jour l'une à l'aube du moyen âge, les livres de Grégoire de Tours sur les martyrs et les confesseurs, l'autre à son point culminant, la Légende dorée, permettent de saisir sur le vif le procédé des écrivains pieux obligés de se restreindre dans leurs récits. L'un et l'autre disposaient de nombreux matériaux. Us ont dédaigné ceux qui nous auraient intéressés davantage, pour s'attacher de préférence aux traits extraordinaires et d'un caractère légendaire fortement accentué ^
En cela, ils n'ont fait que suivre le goût du peuple,
1. La même préférenoe s'accuse bien clairement dans la vie grecque de saint Grégoire le Grand, faite, ainsi que nous avons essayé de le montrer, au moyen d'extraits choisis, envoyés à Gonstantinople par les moines grecs du Célius. Anaîecta Boïlandiana. t. XXin, p. 449-454.
instinctivement attiré, nous l'avons vu, vers tout ce qui est merveilleux et sensible, et c'est peut-être à cette tendance qu'il faut attribuer la perte des actes d'un bon nombre de saints qui ont pourtant joui d'une très grande popularité. Ainsi, sans vouloir affirmer qu'il ait jamais existé des relations écrites de la mort des célèbres martyrs Théodore et Menas, dont le culte est parfaitement localisé, il est bien naturel que l'intérêt extraordinaire manifesté par les foules pour les récits fabuleux qui circulaient à leur sujet ait encouragé les hagiographes à négliger toujours davantage l'élément plus austère de leurs actes, et même à l'éliminer entièrement. Cest d'ailleurs un fait constant^ révélé par l'étude des manuscrits, qu'entre une pièce purement historique et un remaniement orné de développements de fantaisie et farci de fables, le public du moyen âge n'hésitait point. Cest presque toujours la rédaction la moins simple qui s'est conservée dans un plus grand nombre de manuscrits, tandis que la composition primitive se retrouve souvent à l'état d'exemplaire unique ^
La valeur historique d'une œuvre ne dépend pas uniquement du choix des sources, mais encore de l'interprétation qu'on en donne et du traitement qu'on leur fait subir. Nous pourrions dire ici, si
1. La vérification du fait est aisée au moyen des catalogues de manuscrits hagiographiques latins et grecs publiés par les bollandistes dans presque chacun des volumes des AnaXecta BoUandiana, depuis 1882, et séparément.
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nous ne redoutions d'être entraîné bien loin, ce que les hagiographes ou leurs auxiliaires ont été capables de tirer parfois de celles dont l'interprétation n'exige aucune aptitude spéciale. Les textes les plus clairs peuvent être mal compris et servir de point de départ aux déductions les plus inattendues. Nous nous contenterons de quelques exemples.
On sait que les martyrs Scillitains ont subi la mort le 17 juillet 180, au commencement du règne de Commode. Le texte des actes le disait fort clairement dès le début : Praesente bis et Condiano consulibus XVI hal, Augustas. Le premier nom fut mal compris, et je ne sais qui le prit pour un participe. Ce participe fut remplacé par un autre équivalent ou jugé tel : pramdente, praestante, exsistente. Condianus devient Claudianus, puis Claudius, lequel fut identifié avec le consul de ce nom de l'an 200. Or, à cette date, il y avait deux empereurs associés. L'imperator mentionné dans le texte se laissa facilement corriger en imperatores. Il ne restait qu'à ajouter les noms des empereurs. Sévère et Caracalla. C'est ce qu'on fit, sans se douter, naturellement, de la perturbation que cette correction, si justifiée en apparence, introduisait dans la chronologie des persécutions. Et voilà ce qu'il en coûte de ne pas distinguer un nom d'un participe ^ !
Si Ton a donné le nom d'Amphibalus au saint
1. Cette suite d'altérations a été fort bien exposée par M. P. Monceaux, Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, t. I, Paris,1901, p. 62.
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confesseur sauvé par saint Alban de Verulam, c'est que GeoflEroy de Monmouth a pris une chasuble pour un homme ^
Dans la passion de saint Fructuosus et de ses compagnons se lit cet intéressant dialogue entre le juge Aemilianus et le martyr : Episcopus es ? Fructuosus episcopus dixit : 8um, Aemilianus diodt: Fuisti. Et iussit eos suai sententia vives ardere. Un copiste n'a pas saisi le sarcasme du juge, et a lu fustïbus, à la place de fuisti. Mais ce mot isolé ne veut rien dire. Notre hagiographe a suppléé bravement : Fustïbus eos sternite, infligeant ainsi un nouveau supplice au martyr pour se tirer d'une mauvaise lecture *.
C'est peut-être aussi une très légère erreur de copiste qui a transformé en un miracle un incident naturel raconté dans les actes de sainte Marciana. Un lion lancé dans l'arène sauta sur elle avec violence, se dressa ©t lui posa ses griflfes sur la poitrine ; puis, l'ayant flairée^ il la laissa sans lui faire de mal : martyris corpus odoratus eam ultra non contigit ^. L'auteur d'une hymne en l'honneur de sainte Marciana a été amené à confondre adorare avec odorare, à moins qu'il n'ait lui-môme retouché le tableau de l'hagiographe en écrivant :
Léo perciirrit peroitns
Adoraturus veniens
Non comesturus virginem *.
1. J. LoTH, Saint Amphibalus dans Bévue Oeitigue, t. H, 1890, p. 348-349.