‹ Les légendes hagiographiquesChapitre 50 sur 129 · Act. SS., ian., t. H, p · texte numérisé non relu

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prétendent, par ordre supérieur, ils ont pris bravement le seul parti qui leur restât, en usant largement de la méthode de développement en usage dans les écoles, ou bien en recourant à l'emprunt.

La première manière est la plus naturelle, et elle nous a valu bien des récits incolores et insipides. Avec plus ou moins d'imagination et de faconde, d'iimombrables hagiographes se sont résignés à suppléer au silence des sources, en racontant, sur la matière, ce qui leur paraissait vraisemblable : omnia, quae in re praesenti accidisse credibile est, comme dit Quintilien (VI, 2). Il s'agit, par exemple, d'un martyr. Le cadre de la narration est nettement dessiné. D'abord, une description plus ou moins détaillée de la persécution. Les chrétiens sont partout recherchés ; un grand nombre tombent aux mains des soldats, et parmi eux le héros du récit; il est arrêté et jeté en prison. Mené devant le juge, il confesse sa foi et endure d'affreux supplices. Il meurt, et son tombeau devient le théâtre d'une foule de prodiges ^

Tel est à peu près le plan qui s'impose au rédacteur. Chacime de ses parties se prête à des dévelop-

1. Le prooédé de déyeloppement « d'après les Traisemblances > n'est pas abandonné par les hagiographes de nos jours. Un saint, dont le nom est inscrit au martyrologe hiéronymien au 18 ou au 19 avril, sous la rubrique Mélitinae in Armenia, saint Expédit, doit à cette méthode d*être devenu « le vaillant chef de la légion fulminante >. Voir dom BiRxweiEB, Saint Expédit, martyr en Arménie et patron des causes urgentes, dans Missions catholiques^ t. XXVm, 1896, p. 128-131. Cf. Analecta BoUandiana, t. XVHI, p. 425; t. XXV, p. 90-98.

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pements, dont les éléments sont aisés à recueillir dans les historiens qui ont raconté des faits analogues, dans d'autres légendes qui ont servi de modèle, dans Fanalyse même des situations ; et, la plupart du temps, ces amplifications sont pleines de ces exagérations qui sont le propre des rhéteurs, toujours préoccupés de faire valoir ce qu'ils ont à dire. C'e.st ainsi que le tableau de la persécution est toujours poussé au noir i ; l'empereur ou le juge y apparaissent généralement comme des monstres à face humaine, altérés de sang, n'ayant d'autre souci que la destruction de la nouvelle religion, et cela par toute la terre. Voilà donc un premier thème à lieux communs.

Il ne faut pas s'y laisser prendre, alors même qu'on croirait découvrir la formule d'un édit. Eien de plus facile à imiter qu'un édit, comme, de nos jours, un texte de loi ou un arrêté ministériel, surtout lorsqu'on s'adresse à un public médiocrement exigeant sur les minuties du protocole ^.

1. La description oratoire de la persécution par saint Basile dans le panégyrique de saint Gk>rdius peut servir de modèle. GAmrasB, t. n, p. 143-144.

2. Les édits sont fréquents dans les romans hagiographiques, «t des savants ont quelquefois pris la peine de les discuter. Voir, par exemple, celui de la Peissio 8, Procopii, auquel M. GK>odspeed a consacré plusieurs pages dans V American Journal ùfFhilology, t. XXTTT, 1902, p. 68 et suiv. Cf. Analecta BoUandiana, t. XXTT, p. 409. M. P. Fbakchi dk' Gatalubi, I mariirii di S' Teodoto e di S, Ariadne^ p. 105, en cite d'autres exemples. Bemarquer que la Passif 8. Ephysii est calquée sur celle de saint Procope.

L'interrogatoire du martyr est un des thèmes préférés de rhagiographe^ et c'est sur cette partie du récit qu'il compte surtout pour atteindre la longueur normale du morceau. Si encore il usait du dialogue pour mettre en relief les beaux sentiments ou le caractère du martyr, ainsi que faisaient les anciens, qui parsemaient leurs œuvres historiques de discours de convention, comme les modernes y mettent des portraits. Mais il est bien rare que, dans cette suite de questions et de réponses, on puisse saisir quelque trait personnel et caractéristique. Ce sont des dissertations sur l'absurdité du paganisme et la beauté de la religion chrétienne, des discours d'une incroyable invraisemblance et qui seraient mieux placés dans la bouche d'un prédicateur que sur les lèvres d'un accusé devant le tribunal au cours d'une rapide instruction. L'éloquence triomphante du martyr reçoit ordinairement comme repoussoir l'ignorance ou la banalité du juge, à moins qu'ail n'étale une connaissance des livres saints et de la religion chrétienne assez étendue pour provoquer quelque savante réplique du martyr.

L'hagiographe n'a souvent pas pris la peine de composer la harangue qu'il fait prononcer par son héros ; il trouve plus commode de transcrire un chapitre ou des extraits de quelque traité convenable ment choisi *, par un procédé analogue à celui qui

1. H n'existe pas de trayail d'ensemble sur ce sujet. Voici deux contributions ntUes, de date récente : G. Mbbcati, Note ai letteratura bibUca e cristianti â^ntica^ dans Studi e teatiy t. V^Boma,

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nous a conservé l'apologie d'Aristide dans l'histoire des saints Barlaam et Joasaph. Pour quiconque a lu les actes authentiques des martyrs, il est superflu de faire remarquer combien cette rhétorique sonne faux et quelle distance il y a entre les brèves et touchantes réponses des martyrs, où brille la sagesse de l'esprit de Dieu, et ces déclamations étudiées qui sont tout au plus un exercice d'école.

Le thème des supplices du martyr est, avec les discours, celui qui se prête le mieux à l'amplification. La simplicité de l'acte final de la tragédie dans les récits authentiques, par exemple dans la passion de saint Cyprien, ne saurait plaire à nos pieux rhéteurs, qui ne voient pas autrement le moyen de faire valoir l'héroïsme du martyr qu'en lui faisant subir des tourments longs et raffinés. Us multiplient les supplices sans beaucoup se préoccuper de la limite d'endurance de la nature humaine ; car on fait intervenir la puissance divine pour empocher le saint de succomber à l'excès des souffrances et permettre à l'kagiographe d'épuiser sur lui tous les tourmenta que son imagination ou le souvenir de ses lecture» lui suggèrent.

Le chef-d'œuvre du genre est, sans contredit, la

1901,p. 218-226 ; Bidbz, iSf^r dioerses citations et notamment swr trois passages de MahUas retroumés dans un texte hagiographique, dans Byzantinische Zeitschrift,XLj 1902, p. 388-394. J. Fuiîhbbb, dans les Mittheilungen des k» d, ar<^aeoîogischen Instituts, Boem. Abth., t. yn, 1892, p. 159, a signalé des emprunts faits k Clément d'Alexandrie par Fauteur de la passion de saint Philippe d^éraolée (Bibl. hag, lat., n. 6834).

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passion des saints Clément d' Ancyre et Agathange* Le théâtre de leurs combats se transporte successiyement d'une ville non indiquée de la Galatie à Bome^ à Nicomédie, à Ancyre^ à Amisos, à Tarse, puis de nouveau à Ancyre. Ce martyre ambulant, entrecoupé des prodiges les plus extraordinaires, ne se prolonge pas moins de vingt-huit ans, et voici la liste des tourments que les persécuteurs, qui sont les empereurs Dioclétien et Maximien, et les préfets Domitianus, Agrippinus, Curicius^ Domitius, Sacerdon, Maximus, Aphrodisius, Lucius, Alexandre font subir à Clément et aussi à son compagnon Agathange. D'abord Clément est suspendu et déchiré avec des ongles de fer, sa bouche et ses joues sont meurtries à coups de pierres ; on l'attache à la roue, on le frappe à coups de bâton et, au moyen de couteaux, on lui porte d'affreuses blessures ; des stylets lui sont enfoncés dans la figure, ses mâchoires sont brisées et ses dents arrachées, ses pieds sont serrés dans des entraves de fer. Puis les deux martyrs ensemble sont fouettés avec des nerfs de bœuf et suspendus à une poutre ; des flambeaux allumés sont promenés sur leurs flancs et on les expose aux bêtes. Des alênes rougies au feu sont enfoncées sous leurs ongles et on les ensevelit sous la chaux vive, où ils demeurent deux jours ; après quoi on leur taille des lanières dans la peau et de nouveau on leur applique des coups de bâton. Ils sont étendus sur des lits de fer portés à l'incandescence, puis jetés dans un four allumé ; ce dernier supplice se prolonge un jour

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et une nuit. Ensuite^ on leur laboure encore une fois les flancs avec des crocs de fer ; on dresse une sorte de herse armée de pointes de fer contre lesquelles les martyrs sont précipités. Agathange, pour son compte^ subit, en outre, le supplice du plomb fondu qui lui est versé sur la tête ; une meule au cou, il est traîné à travers la ville et lapidé. De nouveau, Clément seul a les oreilles transpercées d'aiguilles rougies au feu, est brûlé avec des torches ardentes et on lui donne sur la bouche et la tête des coups de bâton. Enfin, après avoir reçu plusieurs jours de suite cinquante coups de fouet, il a la tête tranchée en même temps qu'Agathange *.

Les hagiographes n'ont que bien rarement poussé aussi loin la naïveté ou, pour mieux dire, Taudace, et les récits des souffrances des martyrs n'atteignent pas ordinairement ce degré d'invraisemblance. Mais, pris isolément, chacun des chapitres de la passion de saint Clément d'Ancyre représente assez bien le genre, et ce n'est qu'à bout de ressources que le narrateur se décide à faire mourir le héros. Après tant de tourments extraordinaires, saint Clément a simplement la tête tranchée, et c'est là un dénouement si ordinaire des passions les plus terribles et les plus merveilleuses, que quelques érudits se sont demandé sérieusement comment il se fait que la hache ou le glaive ait été l'instrument de martyre le plus constamment efficace, lorsqu'une foule d'autres moyens

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