‹ Les légendes hagiographiquesChapitre 6 sur 129 · M, Du Camp, Grient et Italie, Paris, 1868, p · texte numérisé non relu

M, Du Camp, Grient et Italie, Paris, 1868, p

ne le voit, les proportions réelles des personnages. Tel est parfois l'éclat de l'apothéose que le héros y perd sa physionomie véritable et en sort complètement travesti. Virgile, par exemple, devenu l'idole du peuple napolitain, cesse d'être le poète inspiré pour se transformer en gouverneur de la cité ^ La tradition locale de Sulmone a fait d'Ovide tout ce qu'il n'a pas été en réalité : un mage habile, un grand marchand, un prophète, un prédicateur, une sorte de paladin, et même — qui le croirait ? — un grand saint *.

La réalît^ historique n'a plus rien à voir ici, puisqu'il est entendu que le héros vraiment populaire est mêlé à tous les événements importants ; que rien de ce qui est beau, noble et utile ne s'est fait sans l'intervention du grand homme qui a accaparé toutes les sympathies de la foule. Dans le domaine religieux, ce grand homme, c'est le saint spécialement vénéré dans la contrée. Ici, c'est saint Martin dont le nom se retrouve à chaque pas ; là, ce sera saint Patrice ^. L'enthousiasme des populations n'a point manqué d'élargir le cadre de leur histoire et d'y faire entrer une foule de traits détachés de leur souche

1. Le sujet a été largement traité et épuisé par D. Compa- Bxm, VirgiUo nd medio evo, 2» ediz., Firenze, 1896, 2 vol. in-S».

2. A. De Noto, Ovidio ndla iradizwne popolare di Suhnona, Casaibordino, 1886, p. 1.

3. BuLuoT, La mission et le culte de saint Martin diaprés leslégendes et Us monuments populaires dans le pays Éduen^ Autun, 1892; Sheabicait, Loca patriciana^ Dublin, 1879; W. G. Wood- Maktw, Traces ofthe elder Faiths of Irdand, London, 1902, t. T^ p. 163, 245; t. n., p. 20,88.

Le travail de la légende. 23

historique ou de dépouiller, à leur profit, des héros désormais éclipsés.

N'allez point, surtout, demander au peuple de distinguer entre les homonymes. Les grands hommes sont si rares ! Quelle apparence qu'il s'en soit trouvé deux du même nom? C'est un raisonnement de ce genre qui a persuadé aux habitants de la Calabre que saint Louis, au retour de sa première croisade, a séjourné dans plusieurs de leurs villes, alors que, en fait, il n'a jamais mis les pieds dans la contrée. Le roi Louis, qui traversa les provinces napolitaines avec les débris d'une armée de croisés, est Louis Vil. Lorsque la sainteté de Louis IX eut fait pâlir la renommée de tous ses prédécesseurs, il se substitua tout naturellement à l'autre Louis dans le souvenir des populations i. Un simple cas d'attraction a fait entrer, dès le iv® siècle, des traits empruntés à l'histoire de Oyprien d'Antioche dans celle de Cyprien de Carthage *. Il était presque inévitable que l'illustre martyr héritât du Cyprien plus obscur de la légende. C'est ainsi qu'Alexandre le Grand et Charlemagne ont absorbé tous leurs homonymes ^.

1. P. Lenobmakt, a trœcers VApulie et la Lueanie, Paris, 1883, 1. 1, p. 323.

2. Les témoins de cette confusion sont saint Grégoire de Nazianze, Prudence et Macaire de Magnésie. Voir Th. Zahk, Ct/prian von Antioehien^ Erlangen, 1882, p. 84.

3. On sait que Ton a fait honneur à Alexandre le Grand des fondations d'Alexandre Sévère, et que le nom de Charlemagne a attiré les faits attribués par l'histoire à Charles Martel. P. Bajha, Le origini dclV epopea francese, Firenze, 1884, p. 199.

On le voit, le peuple n*est point, comme nous, gêné par la chronologie. Il n'était point choqué d'entendre lire, par exemple, que saint Austremoine, sous le règne de l'empereur Dèce, fut envoyé en Auvergne par saint Clément *. Il lui paraissait tout naturel que, sous ce même empereur, il y eût des ducs et des comtes; et comment eût-il soupçonné que l'on pût commettre un anachronisme en donnant le titre d'archidiacre à saint Etienne et à saint Laurent, eux qui n'étaient certes point du commun des diacres ?

La géographie ne le préoccupe pas davantage, et les distances n'existent point pour lui. Il écoute sans sourciller des histoires où l'on confond la Césarée de Philippe avec celle de Palestine *, où il est parlé d'une guerre entre cette dernière ville et Carthage ^, La caravane de soixante-dix chameaux envoyée par le préfet de Périgueux Isquirinus, dans le désert, à la recherche des soixante-dix moines qui y mouraient de faim, ne lui paraît pas moins intéressante parce que ce désert est situé sur les bords de la Dordogne *. Je le croirais plus exigeant sur la topographie de son propre pays, celle qui lui est imposée par la vue immédiate des lieux. Car, à distance, comment s'en inquiéterait-il s ?

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