Nous ayons parlé de la valeur des données topographiques
Qaant à Thistoire, Fintelligence populaire la conçoit dans le même esprit de naïve simplicité. Voyez, par exemple, quelle idée elle se fait des persécutions dans l'empire romain. Point de distinction d'abord entre les empereurs qui ont ordonné ou autorisé des poursuites contre les chrétiens. Il n'y a qu'une épitliète pour les désigner, impiissimus, qu'il s'agisse de Néron, de Dèce, de Dioclétien, ou de Trajan, de Marc Aurèle, d'Alexandre Sévère. Tous sont animés du même degré de fureur insensée contre le christianisme et n'ont d'autre préoccupation que de le détruire. Souvent c'est l'empereur en personne qui appelle à son tribunal les causes des chrétiens, dûton pour cela lui faire entreprendre des voyages dont l'histoire n'a point gardé le souvenir. Mais il est trop clair que le chef de l'État ne peut se trouver partout. Ce n'est pas un obstacle à sa rage. Il a ses émissaires qui parcourent tout Tempire et qui le remplacent dignement. Partout les chrétiens sont mis hors la loi, activement recherchés et conduits devant des monstres de juges, s'ingéniant à inventer des supplices épouvantables qui n'ont jamais été appliqués aux plus grands criminels. L'intervention divine qui empêche ces tourments raf&nés de nuire aux martyrs fait ressortir davantage la cruauté des persécuteurs, en même temps qu'elle explique par une cause sen-
des légendes hagiographiques dans les AnàUcta BoUandiana, t. XVI, p. 222-235, 243-244. Sur la ténacité de la mémoire du peuple en ce qui concerne les noms de lieux du pays qu'il habite> voir le P. M.- J. Laosaxoe, La méthode historique, surtout à propoê de VAnnen Testament, Paris, 1903, p. 188-192.
sîble et proportionnée le mouvement de conversion que la rage des bourreaux ne parvient pas à ralentir.
Tel est, en raccourci, le tableau des persécutions dans la légende populaire. Les variations de la législation et la diversité dans l'application des édita, l'individualité si tranchée des grands ennemis du christianisme, le caractère local de certains mouvements dont les chrétiens furent les victimes, tout cela n'effleure même pas l'intelligence de la multitude, qui aime mieux l'image simple, aux couleurs vives et aux contours bien tranchés, que des combinaisons de faits si nombreux et si complexes.
Faut-il ajouter que les séries historiques n'existent pas pour eue ? qu'on peut, sans éveiller son attention, dater indifféremment une passion du règne des impies Dèce, Numérien ou Dioclétien * ? Que le nom du juge lui est bien indifférent et qu'elle ne s'inquiète pas de savoir si le cruel Dacianus a pu opérer en même temps en Espagne et en Italie ? La longue liste des papes ne lui est pas familière, et le rôle joué par un pape Cyriaque ne suffisait pas à lui rendre suspecte la légende des onze mille vierges 2, pas plus que la mention d'un pape Alexajidre dai^s celle de saint Ouen ne provoquait son étonnement *.
1. Bappelons, parmi tant d'autres, le cas du martyre de sainte Cécile, dont la date est tantôt temporibua Alexandri imperatoriê, tantôt Marei Awrdii et Oommodi temporibus. Cf. Analecta BoUandianay t. XXH, p. 86-88.