‹ Les légendes thébaines dans l'épopée et la tragédie grecquesChapitre 17 sur 39 · L^ŒDIPODIB ET LA THEBAÏDE · texte numérisé non relu

L^ŒDIPODIB ET LA THEBAÏDE

Nous touchons ici au point de suture entre les deux légendes, celle d'Œdipe et celle des Frères Ennemis : elles apparaissent si peu liées dans les poèmes homériques qu'elles n'ont pas pu ne pas être distinctes dans le principe. On a vu d'ailleurs (i) qu'elles ont vraisemblablement une origine différente, Œdipe personnifiant sans doute un mythe naturaliste, les frères ennemis représentant des guerres de race. Mais il est aisé de comprendre qu'elles se soient soudées avec le temps, puisque Tune et l'autre marquaient une époque de crimes et de calamités pour Thèbes. Sans rechercher inutilement dans quelles conditions et à quelle époque cette soudure s'opéra, notons qu'en un passage de VIliade elle parait être connue, et qu'en tout cas elle est sûrement acceptée par la Thébaîde et par VŒdipodie.

Mais appliquons maintenant à la légende des Sept (a) la méthode dont nous venons d'user avec la légende d'Œdipe. Ici encore Homère sera notre guide.

Puisque dans les anciennes légendes Œdipe était étranger à la guerre d'Argos et de Thèbes, inutile de rechercher s'il en a été la cause ou le témoin (3). D'après une indication de VIliade (XXIII, 679), traduite plus haut, on voit que selon les poèmes homériques il était mort avant la guerre, puisque Argos envoya un fils de Talaos à ses funérailles. La Thébaîde

marque une nouvelle tentative de faire accorder VIliade et la Thébaîde : Jokasté aurait bien donné des fils à Œdipe, mais non ceux que l'épopée a célébrés, Été »cle et Polynice. — On ne sait d'ailleurs d'où Phérékyde a tiré celte légende; mais, quoiqu'en dise Wecklein (op. cit,, 681), elle ne saurait venir de VŒdipodie^ non plus, comme on le verra, que la mention d'une troisième femme, Astymedusa, épousée par Œdipe après la mort d'Eurygané.

(1) Voir plus haut, page 3 sqq.

(2) Il vaut mieux dire : la légende des Frères ennemis^ car dans \sl Thébaîde môme, ainsi qu'on le démontrera, il y avait plus de sept chefs ; donc les poèmes homériques ignorent ce nombre.

(3) Une Iradition rapportée par Malala {F.B.G., IV, 545^ 8) dit qu'Œdipe se tua, tandis que Jokasté se pendait. C'est bien ainsi que pouvait se terminer la primitive légende d'Œdipe.

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donnait la même version, ainsi que le confirment Eschyle {Sept, 710 sqq. ioo4) et Sophocle (Antigoney 49 sq.); de même, x^onime il sera démontré plus loin, VŒdipodie, bien que, dans les Phéniciennes qui se rapprochent parfois de cette dernière épopée, Euripide fasse survivre Œdipe à ses enfants (i).

Les attaches de Thèbes avec Argos, dont parle V Iliade,

prouvent-elles la liaison entre la légende d'Œdipe et la

légende de frères ennemis? Cela est incertain pour les poèmes

homériques, comme on le sait déjà, mais cela est sûr pour les

épopées thébaines postérieures. Un des fils d'Œdipe s*était

exilé à Argos, y avait épousé la fille du roi Adrastos, et, ne

pouvant obtenir de bon gré sa part d'héritage après la mort

de son père, avait déchaîné la guerre : voilà la légende

commune à la Thébaide et à VŒdipodie; mais il est très

difficile de retrouver sur ce point la version particulière de

chacune des deux épopées. Les légendes thébaines primitives

donnaient le bon droit à Étéocle et les torts à Polynice,

comme le prouvent et Tétymologie des noms principaux

(Étéocle : vraie gloire, Polynice : le querelleur), et les

présages funestes envoyés par Zeus (cf. //. IV, 38i) et la ruine

totale de l'expédition argienne (îft.,409). Comment donc

expliquaient-elles les causes de la guerre? Un fragment

d'Hellanikos, traduit dans les sources, nous met sur la voie :

Œdipe ayant maudit ses fils (a), et souhaité qu'ils se parta-

(1) Bethe croit {op. cit., 165 sqq.) que dans VŒdipodie^ comme dans la Thébaide (distincte selon lui de V Amphiaraïde)^ OEdipe survivait à ses fils.

(2) Pourquoi cetle malédiction? Le motif de la Thébaide est connu {fr. 2 et 3. Cf. Eschyle, Sept, 770 sqq.); mais on ignore celui de VŒdipodie. Ce n'est assurément pas, comme le veut Wecklein {op. cit. 681), une tentative de violence exercée par Étéocle et Polynice contre Astymédusa, la troisième femme d'OEdipe, selon la version du Se. de 1'//. {IV, 376) et de Phérékyde (Se Eur. Ph. 53). Outre que Wecklein (681), après Bethe (op. cit. 26) corrige abusivement le texte du scoliaste d'Homère (cf. W. Ricbter, op. cit., 29 sqq.), celui-ci contredit formellement le témoignage de Pausanias parlant de VŒdipodie même (IX, 4, 2). VŒdipodie,

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gent son trône le fer à la main, les deux frères décident de se séparer, Étéocle gardant le trône (i), Polynice s*exilant avec une partie des richesses de son père, notamment le collier et le péplos d^Harmonie. Mais après la.moi*t d' Œdipe, Polynice réclame sa part du royaume, qui lui est justemeik refusée, et la guerre éclate.

Remarquons que ce n*est certes pas là la légende primitive, puisque, pour celle-ci, Œdipe était étranger à la guerre et que, d'autre part, Homère encore ne parle pas de collier ni de péplos, mais d'or précieux (Od. XI, 3a5, XV, 247)* Mais il est certain qu'à l'origine Étéocle et Polynice avaient pris des arrangements violés par Polynice.

La Thébaïde, poème évidemment favorable à Argos (cf. le début /r. i, l'embuscade tendue à Tydeus, etc.), n'accepta pas cette version. Pourtant elle assigna aussi la malédiction d'Œdipe comme cause à l'exil de Polynice, et même elle admit la légende du collier emporté par Polynice, puisque ce collier devait entraîner Amphiaraos à la guerre.

en effet, faisait voir Eurygané pleurant sur le cadavre de ses fils, donc leur survivant. Or, le se. d'Homère corrigé laisse entendre, et Phérékyde dit clairement, qu'OEdipe n'épousa Astymédusa qu'après la mort d'Eurygané^ C'est donc une Iradition postérieure à VŒdipodie. Je croirais plutôt que VŒdipodie donuait pour cause aux malédictions prononcées par Œdipe de mauvais traitements infligés par les fils à leur père: petit être l'enfermaient-ils dans un cachot, comme le dit Euripide {Ph. 64). On se demande, il est vrai, comment Sophocle, dans son Œdipe à Colone, n'a accepté ni l'un ni l'autre des motifs indiqués par les deux épopées; mais pour la raison invoquée par la Thébaïde^ le scoliaste d'Œdipe à Colone (1375) nous apprend qu'elle était jugée basse et triviale; et pour celle que nous attribuons à VŒdipodie, elle ne pouvait évidemment convenir à une tragédie dont le sujet était Œdipe exilé.

(1) Il semble bien que dans toutes les épopées Ihébaines, les fils d'Œdipe devenus grands aient régné ensemble pendant quelque temps, leur père leur ayant laissé son trône (cf. Hygin, fab. 67. Stace, Th. I, 74, 77). Parmi les tragiques, Sophocle est le seul qui donne l'interrègne à Créon (0. C. 376). Tous les autres laissent entendre ou bien que les fils d'Œdipe étaient déjà grands lorsque se découvrirent les crimes de leur père, ou qu'Œdipe continua de régner lui-môme jusqu'à leur adolescence, et qu'alors 11 leur céda son trône. Cf. Sénèque, Phœn. 214 sqq.

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IMaîs elle ne pouvait pas considérer les trésors livrés à Polynice comme la part définitive de celui-ci à Théritage paternel; tout au plus en faisait elle une compensation à son exil, et sans doute elle montrait Texilé frustré de son lot légitime à la mort de son père. Si d'ailleurs elle acceptait les bonnes relations entre Thèbes et Argos jusqu'à la fin d'Œdipe, comme il est dit dans V Iliade^ on n'en peut rien savoir.

Quant à YŒdipodie, sur ce point comme sur la naissance ^ d'Étéocle et de Polynice, elle s'efforçait vraisemblablement de revenir aux premières légendes, sans toutefois prendre le contre-pied de la Thébaïde^ trop connue. Elle attribuait donc, elle aussi, Texil de Polynice à la malédiction paternelle (i); elle montrait sans doute Thèbes et Argos liées d'amitié à la suite du mariage de Polynice avec Argie, fille d'Adrastos, puisque selon le scoliaste du Townleianus {ad IL XXIU, 679) un poème hésiodique, qui est peut-être YŒdipodie même, envoyait Argie et plusieurs Argiens aux funérailles d'Œdipe (a); enfin elle faisait dater du partage définitif la brouille entre les deux frères (3). Il paraît probable aussi qu'elle donnait plus de torts à Polynice qu'à Étéocle, car / 1

par son origine même elle devait être de tendances moins t' V favorables à Argos que la Thébaïde: et par suite il est , possible que la version d^Hellanikos dont on a parlé plus haut fût précisément extraite de YŒdipodie (4).

(1) Sur la cause de cette malédiction, voir p. 46, note 2.

(2) Si la version que nous attribuons ici à VŒdipodie est bien la vraie, la mort d'OEdipe avant la guerre s'ensuit nécessairement.

(3) En tout cas, la tradition d'un double partage est bien appuyée, puisque, en dehors du témoignage probable d'Homère, on a celui d'Hellanikos confirmé par Pausanias, IX, 5, 12.

(4) Dans cette hypothèse toutefois, il semble étrange que tous les * poètes tragiques (à l'exception d'Eschyle) et toute la fradition mythographique aieât donné les torts à Étéocle, le bon droit à Polynice : ïŒdipodie aurait-elle donc eu si peu d'influence? C'est pourquoi l'on peut aussi supposer qu'Hellanilios reproduit moins la version de VŒdipodie que ces légendes thébaines dont parle quelquefois Pausanias (l, 39, 2; iX, 18,

1 sqq , etc.), et qui natureilement attribuent le bon droit h leur patrie.

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Arrivons à la guerre même. Selon Homère, Zeus envoie aux Argiens des signes déiavorables (//. lY , 38i) (i). G est un détail évidemment ancien, car les Thébains avaient intérêt à montrer que Zeus reconnaissait la justice de leur cause. Mais la Thébaïde Ta conservé nécessairement pour prouver de son côté que c'étaient les dieux mêmes qui avaient vaincu les vaillants Argiens. Quant à VŒdipodie, nous n'avons plus à nous en occuper, car il est très vraisemblable qu'elle ne parlait pas de la guerre, ou n'en faisait qu'un très bref résumé.

Malgré les menaces de Zeus, les Argiens partaient cependant, mais ils périssaient tous, comme nous l'apprend encore Y Iliade (IV, 409). Homère ne fait pas même exception pour Adrastos, et la raison en est simple : il reproduit la vieille légende qui connaissait d'autant moins Adrastos, que

(1) Les Mycéniens, selon Homère, obéissent à Zeus. Pourquoi? Simplement peut-être pour expliquer que les ancêtres d'Agamemnon, le roi des rois, n'aient pas brillé sous Tbèbes, comme le père de Tydeus et le père de Sthénélos. Mais, peut-être aussi parce que les vieilles légendes s'étaient formées à une époque où Argos était plus célèbre que Mycènes. En tout cas, il est vraisemblable que la Thébaïde cyclique ne conduisait pas non plus les Mycéniens sous Thèbes; et Stace dans son poème (Tkéb., IV, 20^ sqq.) dit à son tour qu'ils ne prirent nulle part à l'expéditiOD. De même, au dire de Pausanias (IX, 9, 4), les Corinthiens s'abstinrent lors de la première guerre, et participèrent seulement à la seconde. On en voit aisément la raison : au moment où naquit la légende, Corinthe n'existait pas ; à l'époque mycénienne c'était encore, sous le nom d'Éphyra, une ville sans importance ; en revanche, au vu* siècle, Mycènes avait presque disparu, et Corinthe, grâce sans doute aux Phéniciens, était devenue une grande cité. Cf. Hall. The old cioil. of Greece^ 288 sqq. On s'explique donc quelle n*ait joué aucun rôle dans la première légende ni même probablement dans la Thébaïde, mais qu'elle apparaisse dans VŒdipodie et ies Épigones, épopées plus récentes. — Par suite aussi on voit que primitivement il n'a pas pu être question d'OEdipe élevé à Corinthe, mais à Sicyone qui est une ville plus ancienne. Plus tard, Corinthe accapara Polybe et (Edipe, comme Argos avait accaparé Adrastos ; donc il est à croire que la Thébaïde gardait la tradition d'OEdipe à Sicyone, mais que VŒdipodie le transporte à Corinthe.

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primitivement ce héros était, comme on rayu(i), Sicyonien. Mais comme à une époque indéterminée, Argos, très vieille et très forte cité, antérieure et postérieure à Mycènes (a), absorbe tous les héros du Péloponnèse et notamment Adrastos, ce roi, dans les légendes nouvelles écloses probablement à Argos, dut entrer dans l'expédition, et selon toute apparence, survivre à ses compagnons d'armes. La Théhaïde accrédita bien entendu cette version qui fut dès lors acceptée par toute la Grèce.

Du reste elle ne se borna pas à ce changement : elle tâcha de jeter Todieux sur les Thébains, et c'est dans cette intention que furent imaginés d'abord Fépisode de Tydeus lâchement attaqué pendant une ambassade (7Z. IY,376sqq.)(3), puis quelques atrocités thébaines dont nous parlerons bientôt avec plus de détails.

Quoi qu'il en soit, nous pouvons distinguer dès mainte- nant dans les épopées thébaines trois ou quatre assises d'origine et d'époque diverses. Dans les légendes primitives, , très anciennes, l'histoire d'QEdipe et la guerre des deux frères sont étrangères l'une à Tautre : on raconte seulement que sa naissance a été maudite, qu'il a tué son père, épousé sa mère, et probablement qu'il s'est tué avec elle ; de la guerre

(1) Donc Bethe (op. cit. 57 sqq., 65 sqq.) n'a pas tort de croire qu'originairement aucun Argien n'échappait à la mort ; mais il se trompe en disant qu'Adrastos lui-même périssait, selon une prétendue Àmpfiiaraïde. Bethe a tout confondu, faute de distinguer l'évolution des légendes thébaines.

(2) Selon Hall (op, cit, 283-4), Argos, ou du moins Larisa, existait longtemps avant Tiryns et Mycèaes et elle est de fondation pélasgique, comme le prouve sa déesse Britomartys, ou Diktynna. Elle resta forte pendant la conquête dorienne, parce qu'elle commençait à éclipser Mycènes et que les Dorions, la trouvant plus facile à défendre, en firent le siège de leur pouvoir. — Le même auteur pense aussi (ib, 232 sqq.) que Thèbes est antérieure aux Phéniciens, si même les Phéniciens s'y sont jamais fixés« De fait, quand bien même Kadmos représenterait un groupe phénicien, les vieilles légendes paraissent bien attribuer à un autre que lui, à Amphiôn fils de Zeus, la fondation de Thèbes, Cf. Odyssée, XI, 263.

(3) Nous reviendrons avec plus de détail sur cet important épisode.

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d'Argos et de Thèbes, on dit qa*elle éclata entre Etéocle et Polynice, deux frères peut-être, que les Thébains avaient pour eux le droit, et que par suite Zeus Tavait déconseillée aux Argiens, qui y périrent tous.

Mais Argos et peut-être Thèbes enrichirent et altérèrent ces deux légendes, commençant déjà à les* relier Tune à l'autre, inventant de nouveaux héi*os et de nouveaux épisodes : c'est dans les indications décousues de V Iliade qu'on peut chercher les traits principaux de cette forme modifiée de la légende.

Parut la Thébalde qui expliqua par l'amour contre nature de Laîos la malédiction appesantie sur Œdipe, son mariage avec Jokasté sa mère, la naissance incestueuse de ses enfants, les crimes de ceux-ci et surtout d'Etéocle, Texpédition des Argiens commandés par Adrastos qui seul se sauve.

UŒdipodie vint à son tour, et composée dans un pays et un esprit diQ'érents, elle assigna une autre cause à la malédiction qui frappe Œdipe et sa race, fit voir toutefois Œdipe meurtrier de son père et époux de sa mère, mais ne voulut pas faire naître de celle-ci Etéocle et Polynice. Voilà quel a été dans ses grandes lignes le développement de la légende. Il nous reste à préciser plusieurs points particuliers de VŒdipodie et surtout de la Thébalde, que nous n'avons fait qu'effleurer.

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