‹ Les légendes thébaines dans l'épopée et la tragédie grecquesChapitre 18 sur 39 · DE LA LÉGENDE UŒDIPE · texte numérisé non relu

DE LA LÉGENDE UŒDIPE

SELON VŒDIPODIE

' '"'i'». — Origine des malheurs de Laïcs et de sa rage.

Selon le pseudo-Pisandros, c'est l'amour coupable de Laïos pour Chrysippos, fils de Pélops, qui provoqua la colère d'Héra et les maux de Thèbes (i). Selon Pindare et les

(1) Cf. Apd. III, 5, 5,12 et Overbeck, Her. GalL, I, 1.

l'cedipodie et la thbbaîde 5i

Tragiques, c^est au contraire la Tiolation par Laîos d'an ordre d'Apollon défendant au roi de Thèbes d'avoir un fils (Pind. OL II 38 sqq. ; cf. le prétendu texte de Foracle donné dans Targument d'Œdipe-Roi et des Phéniciennes) (i).

Mais il est remarquable que dans les Sept d'Eschyle (751 sqq.) et dans le texte de Toracle donné par le scoliaste à' Œdipe-Roi et des Phéniciennes (s), les deux causes sont fondues en une seule, Apollon s'appuyant précisément sur les malédictions de Pélops, père de Chrysippos, pour défendre à Laîos de mettre au monde un enfant. Comme les Sept d'Eschyle sont habituellement inspirés de la Thébaïde^ il est possible que cette épopée ait elle-même mélangé déjà les deux versions ; mais elle devait donner la plus grande part à l'amour coupable de Laîos pour Chrysippos, ainsi qu on l'a vu plus haut (3). UŒdipodie, au contraire, composée en Europe et à une date où la renommée de l'oracle de Pytho se répandait partout, a dû insister principalement sur le mépris d'Apollon ; mais il n'est pas invraisemblable qu'elle ait fait aussi quelque allusion à Héra, puisque Euripide, dont les Phéniciennes rappellent parfois VŒdipodie, parle d'Héra {Ph, 24)» et est précisément le seul poète qui se souvienne de la déesse à cette occasion (4). ^

Au surplus ni VŒdipodie ni surtout la Thébaide ne

(1) « Laîos, fils de Labdakos, tu demandes des enfants; tu enfanteras un fils, mais ta destinée sera de périr de la main de ton enfant ; car Zeus a ratifié les malédictions cruelles de Pélops, dont tu as enlevé le fils, et Pélops a appelé ces maux sur la tête. »

(2) Le pseudo-Pisandros mêle aussi des souvenirs de Toracle de Delphes à des souvenirs de Khrysippos ; mais le scoliaste Ta extrait avec tant de maladresse qu'on saisit très mai les raccords entre les deux légendes.

(3) Page 39.

^ (4) Et pourtant, alora que la tradition la plus répandue attri|)ue à Héra la terreur répandue par la Sphinx (voir page 40, n. 4) Euripide dit que le monstre fut envoyé par Dionysos {fragm. 178 Nauck*); il n'aurait donc pas très probablement parlé ici d'Héra si un modèle, qui doit être VŒdipodie (puisque dans les Phéniciennes il revient, bien plus que ses prédécesseurs, à VŒdipodie) n'avait fait mention d'Héra.

5a L*ŒDIPODIE BT LA THÉBAIDR

s'étendaient sans doute sur cette origine première (i); il convient donc de ne pas insister outre mesure sur un point trop diilicile à élucider. Signalons toutefois Terreur de Bethe qui attribue à YŒdipodie le rapt de Ghrysippos {op. cit. i5), et à la ThébaïdeXe mépris d'un oracle delphique : on montrera bientôt que Bethe a confondu l^épopée de Kinaethon avec la primitive légende d'Œdipe, et cette confusion Ta conduit à des reconstructions extrêmement fausses.

2'^ — CEdipe a Sicyone ou a Corinthe.

Selon la tradition la plus répandue, CEdipe était exposé les pieds percés sur le Githéron et porté à Corinthe chez le roi Polybe qui Télevait comme son fils : cf. Sophocle dans Œdipe-Roi, ApoUodore III 5, 7, Pausanias, X, 5, 3 (2).

I^Mais une autre version, que nous connaissons par le pseudo-Pisandros, par Androtion (Se. Odyss, XI, 271) et par Hygin (67, variante Avl Palimpseste Vatican,, éd. Schmidt p. XLIX) (3), le montre élevé par Polybe, roi de Sicyone (4). /

(1) Bethe (op. cit.^ 15) juge les malédictions de Pélops nécessaires à Tépopée. Wilamowitz Moell. {De Trag. gr. fr., comm. 10, 1) estime au contraire qu'elles n'en faisaient point partie parce que, dans l'épopée tout dépend des dieux et non des malédictions des hommes ni des oracles. L'observation de V^ilamowitz parait bien scolastique et bien peu acceptable ; quelle règle pouvait empêcher l'auteur de YŒdipodie de citer un oracle d'Apollon, quand toute la Grèce en retentissait?

( (2) De l'avis d'Eschyle on ne sait rien : Euripide ne nomme nulle part la ville ni l'épouse du roi Polybe^ non plus que Diodore de Sicile dont la principale source est d'ailleurs le prologue des Phéniciennes. \

(3) C'est la scène même représentée sur un vase peint découvert par M. Poltier {Monum. gr. 1889, p. 48, pi. 8), où l'on voit Hermès (père de Polybe, Paus. II, 6, 6) apportant à Péribée, femme de Polybe, un enfant dans une corbeille; la présence d'une Néréide indique le voisinage de fa mer. Nous étudierons ailleurs cette peinture.

(4) 11 s'agit de Sicyone ville du Péloponnèse, et non d'une Sicyone béotienne imaginée par Unger {Theb. paradoxn, 399 sqq), sur la fol du scoliaste de Pindare {ad 01. XIII, 148) el de Polémon (ap. Glem. Alex., 108) qui disent : Sicyone (ville) de Béotie. Strabon (IX, 2, 31) et Eustatbe (ad

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La seconde version est la plus ancienne et date assurément, comme on Ta déjà pensé, d'une époque où Corinthe n'existait pas encore (i). La première est très vraisemblablement celle de VŒdipodie (2), écrite près de Corinthe et lorsque Corinthe était florissante. Mais la Thébaïde a dû dire son mot sur la question, et comme on ignore le degré de prospérité de Corinthe au moment où ce poème fut composé (3), on ne sait trop à quelle ville elle a confié les premières années d' Œdipe. D'ailleurs une nouvelle difliculté siirgit d'une indication donnée par Hygin (66) et par le scoliaste d'Euripide (Phén, 26), selon laquelle Œdipe aurait été livré aux flots et aurait abordé à Sicyone entre les bras de Péribée, épouse de Polybe. On peut se demander en effet si la Thébaïde connaissant Corinthe, mais voulant garder la tradition d' Œdipe élevé à Sicyone, n'aurait pas imaginé d'exposer Tenfant sur les flots et de l'amener ainsi à Sicyone que Corinthe séparait par terre de la Béotie. Mais on verra que dans ses Fables Hygin suit surtout Euripide ou les tragiques postérieurs, et nul doute que la scène représentée sur le vase Pottier ne soit inspirée par une tragédie remontant tout au plus à Euripide. D'autre part, si la Thébaïde fait venir Œdipe à Sicyone par voie de mer, elle sacrifie donc et son exposition sur le Cithéron, et peut-être le rôle d'Héra protectrice du mariage adorée sur le Cithéron,

/^., p. 269, 17), au lieu de confirmer son opinion, la ruinent complètement. Unger aurait pu citer encore le mot d'un scoliaste d'Euripide {ad Phœn. i28 : Polybe. . . roi d'une autre région de la Béotie), et n'aurait pas été plus avancé.

(1) Voir plus haut, page 48,n.l. II semble du reste que toutes les légendes primitives de Thèbes aient ignoré Korinthe ; ainsi lorsque Antiopé fuit sa patrie, c'est à Sékyône qu'elle se réfugie, non à Korinthe (Apd. III, 5, 5).

(2) Cf. Wecklein, op. cit. 673.

(3) D'autant que la Thébdide a été composée en lonie, non dans la Grèce d'Europe, et que, par suite, elle pouvait ignorer les accroissements de Corinthe. Au surplus, si l'on en croit Pausanias (IX, 9, 4), elle n a pas fait participer Corinthe à la l'« expédition argienne ; c'est donc sans doute qu'elle ne la connaissait pas.

54 l'œDIPODIE BT la THÉBAIDB

et peut-être encore Potnies comme lieu du meurtre de Laios,

car on démontrera que le meurtre de Laios à Potnies est lié

à l'exposition d^Œdipe sur le Cithéron, et à la haine d*Héra

protectrice du mariage contre Laïcs ; or on démontrera aussi

I que la Thébaïde faisait tuer Laïos à Potnies. 11 paraît donc

ijplus probable qu'elle faisait voir Œdipe exposé sur le

,1 Cithéron et emporté à Sicyône par un berger du roi

iPolybe (I).

3o. — Le meurtre de Laïcs.

Une tradition plaçait le meurtre de Laïos à Potnies (ou du moins entre Thèbes et le Cithéron), une autre dans un \ carrefour de Phocide. La première est donnée par Eschyle { (fr, 173, Nauck) (2), et aussi par le pseudo-Pisandros, puisque d'après celui-ci, c'est dans un voyage de Thèbes au Cithéron qu' Œdipe montre à Jokasté l'endroit où il tua un homme. La seconde est donnée par Sophocle {Œd. R. 733 sqq.), par Euripide (Phén, 38), et par toute la tradition des mythographes et des scoliastes. Mais la première est évidenmient la plus ancienne, car Laïos n'a pu être tué entre Thèbes et le Cithéron que s'il allait au Cithéron, non à Delphes, c'est-à-dire, si l'on admettait la légende d'une offense à Héra Gamostolos, non à Apollon ; et même elle a continué de

(1) Wecklein hésite aussi entre les deax formes de la seconde version, mais semble préférer celle qui fait venir CEdipe à Sicyone par mer (op,

. cit., 670). W. I^ichter {op. cit.y 26 sqq.) nie que cette légende de la corbeille flottant sur la mer appartienne à la Thébdide et l'attribue à Praxilla de Sicyone (cf. page 17, note 1).

(2) Il y a une curieuse exception : Nicolas de Damas (F, H. G., 336, 15) \ raconte qu'CEdipe, allant acheter des chevaux à Orchomène, rencontra

au mont Laphystios Laios qui allait à Delphes, et le tua à cet endroit. Tout son récit sur les aventures d'CEdipe est d'ailleurs très différent de celui des tragiques et de la tradition commune ; G. MûUer pense qu'il l'a ) tiré de la Minyade ou des poèmes de Ghersias d'Orchomène, et nous ' reviendrons nous-mêmes sur cette question en parlant des poèmes généalogiques; mais il faut citer ici l'idée bizarre de W. Richter (op, cit., 27) qui fait honneur à la Thébaïde de cette version de Nicolas de Damas!

l'œdipodie et la thébaîde 55

subsister à leur insu chez des auteurs qui cependant suivent la version la plus récente; ainsi Apollodore (III, 5, 8) et Pausanias (X, 6. 4)> tout en admettant que Laîos fut tué en Phocide, disent qu^il fut inhumé par Damasistratos, roi de Platées (i). Cette antiquité et cette persistance, cette liaison de Potnies avec Toffense à Héra du Githéron et aussi l'opinion d'Eschyle prouvent sans conteste que la Thébaîde plaçait le meurtre à Potnies (a).

De même YŒdipodie faisant d* Apollon le dieu offensé a conduit Laîos en Phocide et a par conséquent placé le meurtre près de Daulis, au carrefour traditionnel (3). Il ne semble pas qu'on puisse élever de difficulté sérieuse contre ces deux attributions, mais il est moins aisé de préciser les circonstances du meurtre et notamment de savoir si, comme le dit Sophocle {Œd, R. 771 sqq.), Œdipe tua Laîos en revenant de consulter l'oracle et sans le dépouiller, ou si, comme le veulent Euripide (Ph. 44 sqq.), le scoliaste d'Euripide (arfPAœ/i. io43), le pseudo-Pisandros et Antimaque dans sa Lxdé (Se. Eur. Phœn. 44)» CEdipe tua son père en allant consulter l'oracle, et enleva son char pour le ramener à Laîos. Ce point importe peu pour la Thébaîde qui n'entrait nullement dans les détails (4), mais il est de conséquence pour VŒdipodie, car il permet d'expliquer comment Œdipe fut reconnu plus tard pour le meurtrier de Laîos. Il semble

(1) Malgré cette ressemblance, on ne peut pas croire qu'Apollodore et Pausanias aient puisé aux mêmes sources que le pseudo-Pisandros; car celui-ci dit que Laîos fut enterré par Œdipe lui-même, les autres par Damasistratos.

(2) Cf. Wecklein, op. cit. 670. — Bethe, au contraire, hypnotise par sa reconstruction de VŒdipodie et sa distinction entre VAmphiaraide et la Thébaïde-Épigones, assure que la Thébaîde (sa Thébaïde-Épig .) plaçait le meurtre en Phocide.

(3) Cf. Wccklein, op. cit. 673, 4.

(4) Du reste dans la Thébaîde ce n'était pas du char de Laîos que venait la reconnaissance, mais du récit que faisait C£dipe à Jokasté lors de leur voyage au Githéron. Cf. Wecklein {op. cit, 670) et W. Ricliter (op. cit. p. 27);

56 l'obdipodie bt la thebaîdb

qu*il faille accepter la version d*Eiiripide plutôt que celle de Sophocle, celui-ci ayant négligé ce détail parce qu'il voulait opérer d'une autre façon la reconnaissance, Euripide, au contraire, n'ayant aucune raison d'altérer la légende dans ses Phéniciennes : du reste la version d'Euripide est appuyée par nombre de témoignages, et surtout par celui d' Antimaque, grand amateur des vieux poèmes ; celle de Sophocle, au contraire, n'est confirmée expressément par aucun poète ni par aucun mythographe.

4®. — Œdipe et la Sphinx. — Son mariage avec Jokasté. — Ses enfants. — Découverte de ses grimes.

Ce moment de la légende est le plus important peut-être de la Thébaïde et de YŒdipodie, mais c'est aussi le mieux connu de VŒdipodie, grâce aux fragments conservés. L'Œdipodie faisait certainement tuer la Sphinx par Œdipe, qui, pour prix de sa victoire, obtenait la main de Jokasté et le trône de Thèbes. Cette intervention de la Sphinx dans l'histoire d'Œdipe est fort ancienne, comme on Ta déjà vu et peut-être se trouvait-elle déjà dans la légende primitive; car ainsi que Ta bien montré Welcker(Z)er^/>. Cyk, II, Si^*), il arrive assez souvent dans l'antiquité que c'est par le meurtre de quelque terrible ennemi qu'un héros se révèle et acquiert la royauté. Mais on ignore la nature précise du monstre selon VŒdipodie et selon la Thébaïde (i).

Peu après le mariage d'Œdipe et de sa mère Jokasté, le crime se découvrait, selon VŒdipodie {Odyssée, XI, 254* Paus. IX, 5, 10): Jokasté se pendait, tandis qu'Œdipe se crevait les yeux (îi). Mais comment le crime se découvrait-il ? Vraisemblablement de la manière qu'a exposée Wecklein (op. cit. 672 sqq.) (3) : Œdipe ayant tué son père ramenait

(1) Voir pour plus de détails, p. 40 sqq.-

(2) Voir page 41.

(3) D'aprà3 Schneidewin, selon V^. Richter (op. cit., 25) qui d'ailleurs n'approuve pas cette reconnaissance.

l'œdipodib et la thébaïde 5^

son char à Corinthe et en faisait don à Polybe, puis il retournait à Delphes pour interroger Toracle sur sa naissance : la réponse du dieu le ramenait à Thèbes dont il devenait roi, et sans doute, sa renommée étant parvenue j usqu'à Corinthe, Polybe ou Péribée venaient le voir sur le char de Laïos, que reconnaissent Jokasté et les Thébains.

En effet si les choses ne se passaient pas ainsi dans le poème, pourquoi tant de détails sur le char de Laïos, et pourquoi ce retour d' Œdipe à Corinthe et un nouveau voyage à Delphes (i)?

Après la mort de Jokasté, Œdipe aveugle épousait Eurygané, ou Euryganéia, fille d'Hyperphas» ou Périphas, et en avait quatre enfants, Étéocle et Polynice, Antigone et Ismène. C'était là sans doute un des gros changements introduits par Kinaethon dans la version de la Thébaïde^ qui très probablement faisait naître ces enfants de Jokasté ellemême (2).

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