IV. — LA THÉBAÏDE
i®. — La légende d'Œdipe dans la « Thébaïde » •
De l'étude qui précède il résulte que la Thébaïde présentait, mais très brièvement et plutôt par des allusions que par un récit, la légende d'Œdipe de la façon suivante :
(1) Cf. page 45 sqq. On a vu aussi ce qu'il faut penser de l'opinion de Bethe {op. cit., 26 sqq.) et de Weckleln {op. cit., 681), qui attribuent les malédictions d'OËdipe, selon VŒpi)l^odie (cf. Pliérékyle, Se. Phén.^ 53, et surtout le scoliaste de VIliade, IV, 375), aux plaintes d'Astymedusa, troisième épouse d'OËdipe. Il est impossible de concilier ce troisième mariage d'OEdipe avec la présence d'Eurygané, seconde femme du roi aveugle et mère d'Étéocle et de Polynice, sur le cadavre de ses fils.
(2) Cf. pages 19, n. i, et 37.
(3) Y avait-il autre chose dans VŒdipodie^ et notamment y était-il question d'Antigone et d'Ismèi.e? On ne sait. Mais assurément Bethe se trompe quand il suppose {op. cit., 27 n. 38) que l'épopée pouvait faire voir Antigène et Ismène brûlées par Laodamas dans le temple d'Héra {Ton, cité par Salluste, dans l'argument de VAntigone de Sophocle).
En admettant que VŒdipodie ait donné un fils à Étéocle, du moins ce fils ne pouvait être en âge de faire périr les jeunes filles pendant la première expédition de Thèbes. Faudrait-il donc croire que VŒdipodie traitait encore, par voie d'allusion, de la guerre des Épigones, où Laodamas joue un rôle?
L ŒDIPODIE ET LA THEBAÎDE &Q
Laîos ayant offensé gravement Héra Gamostolos, adorée sur le Cithéron, par son amour contre nature pour Chrysippos, fils de Pélops, la déesse irritée jurait de se venger (c'est plutôt dans VŒdipodie qu'il était question des malédictions de Pélops ratifiées par Zeus, et de Toracle d' Apollon défendant à Laîos de mettre au monde des enfants sous peine d'être tué par eux. Cependant Apollon jouait peut-être un rôle, plus effacé d'ailleurs, dans la Thébaïde ; et du moins le poème devait contenir quelque oracle ou quelque avertissement à Laîos, sans quoi on ne s'expliquerait pas que Laîos, exposât son fils). Laîos, malgré la défense des dieux, mettait au monde Œdipe qu'il exposait sur le Cithéron, et qui, trouvé par un pâtre de Polybe, roi de Sicyone, était porté à celui-ci qui l'élevait jusqu'à l'adolescence. Â ce moment Œdipe (on ne sait pourquoi ni comment, mais sans doute parce que ses parents adoptifs lui avaient appris, de quelque manière, qu'il n'était pas leur fils) s'exilait et se dirigeait très naturellement vers Thèbes (i). En chemin il rencontrait dans un carf^efour Laîos, qui venait faire un sacrifice à Héra sur le Cithéron (2), et le tuait sans le connaître; puis il continuait sa route vers Thèbes. Il délivrait la ville de la Sphinx qui la désolait, épousait la veuve de Laîos, Jokasté (ou Epikasté), qu'il ne savait pas sa mère, et avait d'elle quatre enfants. Un jour qu'il faisait avec elle un voyage au Cithéron (3), il passait à l'endroit où il avait tué Laîos et lui racontait son aventure avec des détails si précis que Jokasté reconnaissait en Œdipe le meurtrier de son premier époux. Elle se taisait d'abord; puis le pâtre de Polybe
(1) On a vu plus haut (p. 4) que Tisthme était à l'otigioe très souvent franchi par des fugitifs; et comme Corinthe n'existait pas encore, Sicyone d'un côté, Thèbes de l'autre, étaient les premières villes rencontrées par les émigrants en sortant de l'isthme.
(2) Selon le pseudoPisandros, c'est Tirésias qui avait ordonné à Laîos ce voyage, peut-être à cause de la Sphinx qui infestait déjà le pays.
(3) Peut-être, comme Laîos, à cause de nouveaux fléaux qui désolaient Thèbes.
6o l'osdipodib bt la thébaîde
qui avait trouvé GMipe venait à Thèbes pour lui demander une récompense (i). Tout se découvrait : Jokasté se pendait et Œdipe se crevait les yeux. Puis il continuait de régner jusqu à ce que ses fils fussent adolescents (ou peut-être leur laissait le trône dès Theure même où il s* était crevé les yeux, caria Thébaîde, faisant naître de Jokasté les quatre enfants, pouvait bien prolonger plus longtemps que VŒdipodie Terreur et le règne d'Œdipe).
Voilà comment Fauteur de la Thébaîde devait non pas raconter, mais se représenter d'après les anciennes légendes rhistoire d'Œdipe, jusqu'au moment où commençait son véritable sujet.
ao. — Jusqu'où remontait la «Thébaîde»?
Quelle qu'ait été la forme adoptée par le poète, qu'il ait suivi l'ordre chronologique ou qu'il soit revenu sur ses pas par le moyen d'un récit, l'épopée remontait jusqu'aux malédictions d'Œdipe. On a lu plus haut te texte de ces malédic tions conservé par Athénée, XI, 4^5 F, et par le Se. à'Œdipe à Colone, iSjS. On a vu aussi que, dans la Thébaîde comme dans une légende ancienne et dans VŒdipodie, pour échapper aux imprécations d'Œdipe, Polynice s'exilait volontairement avec le collier et le péplos d'Harmonie, mais non sans esprit de retour (q). Polynice trouvait un asile chez Adrastos, roi d'Argos, et dès son arrivée il se rencontrait et se liait avec Tydeus. 11 ne parait pas douteux que la Thébaîde ait parlé de cette amitié rappelée par V Iliade à trois reprises différentes. Le rôle important joué par Diomède dans V Iliade devait grandir encore aux yeux de l'auteur de la Thébaîde le rôle de Tydeus; mais celui-ci, dès les premières légendes, devait être célèbre : c'est une très vieille tradition que suit Euripide (Phén, 4" sqq., SuppL 4^0 sqq). quand il parle de
(1) D'après le pseudo-Pisandros, qui ne semble pas s'inspirer uniquement d'Œdipe-Roi,
(2) Voir page 46 sqq.
l'œdipodie et la thébaïde 6i
la lutte qui s'engagea entre Polynice et Tydeus aux portes du palais d'Âdrastos, lutte suivie d*une liaison étroite (i). C'est rimage mythique de la rencontre de deux groupes émigrés de race différente qui se livrent d'abord des combats sanglants, puis se réunissent contre un ennemi commun. Mais nous ne trouvons aucune trace certaine de ce combat dans la Thébaïde ni dans aucune épopée. Nous ne savons pas davantage si les deux vases peints de la fin du vii« s. (q), qui représentent Polynice et Tydeus reçus ensemble par Adrastos dans son palais, s'inspirent de la Thébaïde, Toutefois, si nous ignorons les détails, nous sommes certains du fait principal d'autant que, selon Apollodore (i-3-4), lauteur de la Thébaïde parlait de l'origine de Tydeus (3) : Tydeus était fils d'Œneus, roi de Kalydon, et de Péribée, captive d'Œneus, enlevée par lui à Olénos ; il avait quitté sa patrie à la suite du meurtre de ses oncles, disent les uns, de ses neveux, dit Tauteur de V Alkméonide (Apd. I, 8-3-3) : accueilli par Adrastos qui lui donna en mariage sa fille Déipylé, tandis qu'il mariait l'aînée, Argie, à Polynice, il vécut heureux et honoré à Argos (//. XIV, 119 sqq.), jusqu'à la mortd'Œdipe. Alors tout changea.