DE L EPOPEE A.UX TRAGIQUES II
portes de Gadmos. L'autre, éprouvé par sa première douleur, est maintenant rempli de la nouvelle d'un meilleur présage : c'est le héros Adrastos. Mais dans les siens il souffrira ; car, seul de Tarmée des Danaens, ayant recueilli les os de son fils mort, il atteindra avec son armée intacte la large ville d*Abas. » Ainsi parla Amphiaraos. »
En même temps Pindare a expliqué, d'après la Thébaïde peut-être, comment Adrastos avait été roi de Sicyone avant de régner à Argos, et il peint d'un trait rapide le caractère des deux héros. Amphiaraos est un héros au cœur hardi, Afi.<ptàpadv TE ôpa(Tu(jfi^8£a (Nem. IX, 3) (i). Il a chassé Adrastos et tous les autres Talaîonides. C'est un très vaillant guerrier, la guerre même, la nuée foudroyante, fxàvTiv OlxXe(5av icoXefjioto ve^o; (2) (Nem, X, 9) (3), d'ailleurs facile à tromper par les caresses d'une femme, Ériphylé, avBpoBàfjiav (Ném, IX, 16).
Adrastos est prudent : : ce que n'a pu la force de son père de ses frères et la sienne^ sa politique adroite l'obtient. Par sa langue habile il calme Amphiaraos, il le dompte en lui donnant i^a sœur en mariage, xpeicacov Se xaTtTuauet Sixav Tàv 7up6(rÔ£v (Ném. IX, i5 sqq.).
Pindare fait aussi allusion à la fondation des Jeux Néméens dans deux NéméenneSj et ces deux allusions se contredisent. Dans la IX® ( 8 sqq.) il attribue l'institution de ces jeux à Adrastos, encore roi de Sicyone : « Mais animons la lyre à redire ces luttes sublimes de coursiers qu'en l'honneur d'Apollon institua Adrastos, près du courant de r Asôpos ; en les rappelant j'ornerai d'honneurs illustres le héros qui, régnant alors à cet endroit, par des fêtes nouvelles et par des luttes de guerriers vigoureux et de chars sculptés, faisait briller la gloire de la ville. »
Mais à la fin de la VIIP Néméenne (5) le poète paraît
(1) La IX« iV. est comme on l'a vu de 474 ou 473, selon Christ.
(2) On peut rapprocher de cette expression II,, XVII, 243, laoc àéXXv), et Enéide, X, 809, belli nubes.
(3) La X* Ném, est de 465 ou 461, selon Christ.
(4) VIII« Ném,, composée en 461 ou 459.
IQO DE L*ÉPOpéB AUX TRAGIQUES
suivre ropinioncommnne : « Certes, dit-il, l'hymne louangeur excitait (la vertu des héros) avant qu'éclate la querelle d'Adrastos et des Kadméens (5i-5q). »
Gonclura-t-on de ces deux passages que, Pindare ayant donné deux versions qui se contredisent, mais dont Tune semble plus ancienne et antérieure à la Thébaïde môme, la Thébaïde faisait donc honneur de la fondation des Jeux aux Argiens, et dépouillait ainsi Sicyône au profit d'Argos ? Ai^os aurait alors accaparé les Jeux Néméens comme elle a accaparé Adrastos lui-môme et d'autres héros. Cela est possible ; mais il se peut tout aussi bien que la Thébaïde ait attribué à Adrastos roi de Sicyone l'institution des Jeux, et qu'une épopée postérieure, les Épigones par exemple, l'attribuant à Adrastos et aux Argiens, Pindare ait suivi d'abord la Thébaïde, ensuite la version des Épigones, généralement adoptée. En résumé, ce n'est pas encore Pindare qui nous permettra de trancher cette question.
Remarquons enfin que Pindare est le premier des poètes anciens dont nous ayons le témoignage sur les massacres de Lemnos(cf. p. 72 sqq.). h' Iliade, on l'a vu, savait qu'une tradition faisait passer les Argonautes par Lemnos et parlait d'Eunéos, fils de Jason et d'Hypsipylé (//., VII, 478; XXIH, 747) ; mais elle ne fait aucune allusion à la scène de sauvagerie connue surtout par Apollonios de Rhodes (I, 910 sqq.) et les mythographes. Cependant, à l'époque homérique, le navire Argo était déjà célèbre, 'ApY<»> '^'^^^ (jLsXouca (Od, XII, 70). Il en faut donc conclure, semble-t-il, que cette horrible légende est née à la suite d'une autre racontant un massacre des femmes athéniennes par les Pélasges habitants de Lemnos (Hérod. VI, i38). Mais Pindare est le premier poète, à notre connaissance, qui en ait parlé. Célébrant dans la I V« Pythique (i ) l'expédition des Argonautes, il dit (446 sqq.) : « Sur les plaines de l'Océan et la mer rouge ils s'unissent
(i) Date inconnue.
DE l'ÉFOPEB aux tragiques 1221
à la race des femmes lemnieimes, meurtrières de leurs époux (i). »
Comment cette légende se souda à la légende de Néraée, nous Tavons entrevu dans Bacchylide. Mais les tragiques seuls nous l'apprendront clairement.
///. — LES LOGOGRAPHES (2)
Les logographes ont joué un rôle important dans la fixation de la légende, non qu'ils s'accordent toujours entre eux ou avec eux-mêmes, mais parce qu'ils ont fourni aux écrivains postérieurs l'essentiel des poèmes généalogiques qu'il paraissait trop long de lire. En fait, les logographes et les historiens doivent nécessairement et par profession remonter sinon toujours aux sources, du moins aux premiers âges, et c'est ainsi que l'on rencontre chez des contemporains des tragiques et même chez des hommes du iv« et du m* siècles des versions si différentes de celles des tragiques ; il n'est donc pas étonnant que dès l'antiquité ceux qui s'occupaient des anciens temps aient eu si souvent recours à eux.
(1) PiQdare a-t-il puisé dans les Argonautika attribuées à tort par Diog. Laêrte (1, 10, 5) à Épiménide de Crète? Ne s'est-il pas plutôt servi de la Minyade ou plus probablement encore des Korinthiaka ? Cf. Se. ad Pind, OL, XIII, 74, (Kinkel, 1, 188 sqq.). J. A. Scott {A comparative Sludy of Hesiod and Pindar, Chicago 1898, 29 sqq.), a cru sur une indication du scoliaste d'Apollonios de Rhodes (ad Arg.^ IV, 258, 259), accouplant les noms d'Hésiode et de Pindare, que la IV' Pythique était inspirée d'un poème d'Hésiode célébrant l'expédition des Argonautes : Hésiode aurait donc pu aussi parler des massacres de Lemnos. Mais E. Knorr {De Apoll, Rhod. fontibus quasst. seleclae ; Leipzig, 1902) a combattu une opinion analogue émise par Grœger {De arg,(ah. histor. qq. selectae; Breslau, 1889), et ses arguments paraissent convaincants. Cf. G. Knaaclt [Berl. Phil. Wocfi., 1904, c. 579). Quoi qu'il en soit, la légende de ce massacre courait probablement avant Pindare, puisque une autre légende de massacre lemnien avait été propagée par Héltatée de Milct (vers 520) et recueillie par Hérodote (VI, 138).
(2) Voir, sur les Logographes, Drerup, Jahbr, f. Kl, philol. Suppl. Ed. 3(7.
laa DE l'épopbb aux tragiques
Qu ils aient suivi les poèmes généalogiques cela nous est assuré par les anciens : (( Les historiographes Eumélos et Akusilaos, dit Clément d* Alexandrie (Strom. VI, p. 639 A) ont traduit en prose les histoires d'Hésiode et les ont données comme leurs. »
A la vérité, les anciens (Josèphe, Contre Apion, I, 34) parlent aussi de dissentiments entre eux et de corrections apportées par les logographes à Hésiode (i). Quoi de plus naturel, puisqu'il existait un nombre infini de poèmes généalogiques de Técole béotienne sinon d'Hésiode, et qui s'efforçaient sans doute, en donnant beaucoup de versions locales^ de se distinguer les uns des autres ?
Au surplus, Platon lui-même {Symp, 178 C), le Scol. d'ApoU. de Rhodes à plusieurs endroits (notamment IV, 67), le Se. d'Hésiode {ad Theog.^jo) reconnaissent qu'Akusilaos s'inspire d'Hésiode. On ne doit point douter qu'il en aille de même de presque tous les autres, et nous avons eu occasion de remarquer que les fragments d'Hellanikos et de Phérékyde, qui nous ont servi, ne pouvaient provenir que de ces ëTrTj, sources de l'histoire.
Mais comme je l'ai déjà dit, il y avait beaucoup d'eTuv) et qui s'efforçaient de renouveler les légendes, et selon donc que les logographes s'inspirent d'un poème ou d'un autre, des divergences apparaissent. Parfois, l'on peut dire avec quelque vraisemblance que telle version racontée par l'un d'eux est de tel pays, parce que ce scoliaste lui-même est de ce pays ; mais jamais on ne peut entrer dans le détail, et souvent même il est impossible de prétendre localiser même une version importante : avec Hellanikos notamment la difficulté est extrême, et avec Phérékyde, qui est de Léros, nous n'avons pu que supposer (voir plus haut, p. 112) pour une histoire très particulière d' Œdipe une source orchoménienne. Au reste, il est vraisemblable que les logographes — comme plus tard Apollodore — citaient concurremment
(1) Cf. Wilam. Mœll. Eom, Unters, 347.
DB l'Épopée aux traoiqubs ia3
plusieurs versions, et comment distinguer d'après les scoliastes celles qu'ils adoptaient ?
Ajoutons aussi que les logographes, se trouvant en présence de légendes différentes — à un moment où la raison se refusait à accepter toutes les fables qui avaient eu cours jusque-là — , choisissaient et arrangeaient, avec une préoccupation évidente et avouée de rendre les choses raisonnables et historiques. Voici un début d'un des plus vénérés et des plus anciens, assez souvent cité par Hérodote lui-même : « Hékatée de Milet parle ainsi : J'écris ces choses comme elles me semblent être vraies ; car les discours des Gi*ecs sont divers et selon moi rîdicules. » {H, G, F, I, fr. 33a.)
On voit combien nous avons de raisons de les discuter, et combien aussi de nous en servir : n'ont-ils pas beaucoup servi aux Anciens eux-mêmes, à un historien comme Hérodote qui cite quatre fois Hékatée, à des mythographes comme le pseudo-Apollodore qui cite Phérékyde douze fois, Akusilaos neuf fois, c'est-à-dire deux ou trois fois plus souvent qu'Homère lui-même (i^? Je n'ose compter les citations de Strabon.
Mais il est fort possible que les tragiques eux-mêmes en aient usé. Je sais ce que dit Athénée (Vin, p. 348 E) que les œuvres d'Eschyle étaient des morceaux de la riche table d'Homère », et (ifc. VII, 277 E) « que Sophocle aimait le cycle épique et y puisait des drames tout entiers ». J'imagine pourtant qu'ils compulsaient les logographes, fort célèbres alors, comme Sophocle lisait et imitait Hérodote (a).
(1) Il est remarquable qu'Apd. ne cite pas Hellanikos, peut-être parce que celui-ci recherche trop les traditions inusitées. Strabon ne le cite guère que pour le gourmander et le contredire (Strabon, XI, 6, 3,X, 2, 6 et pass.).
(2) Sophocle dans Antigone (909-912) a certainement Imité ce passage d'Hérodote (III, 119, 5) où la femme d'Intapberaés ayant à choisir entre la vie des princes conjurés contre Dareios, choisit son frère et donne les singulières raisons de son cboix. — J. Wassmer, N. Jahrb, fiir Ph, und Paëd., 1897, fasc. 10, a prouvé que les vers d' Antigone 905 sqq. sont bien de Sopbocle et que le poète, comme Thistorlen, reproduit des idées fort anciennes sur le droit naturel.
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