IV. — LES ŒUVRES D'ART
Mais il ne faut pas oublier, parmi les facteurs importants des modifications apportées aux légendes thébaines, les artistes, peintres ou sculpteurs, qui ont reproduit des scènes empruntées à Fépopée. On connaît assez le mot de Pausanias : (( Polygnote a suivi, si je ne me trompe, le poème intitulé Minyade... en peignant Gharon déjà vieux. »(Paus. X, a8, a). Au reste dans six chapitres (X, a5-3i), Pausanias décrit ces peintures de Polygnote, une des illustrations de Delphes, et toutes sont empruntées aux vieux cycles épiques. Il en va de même pour le coffret de Kypsélos (Paus. V, 17) et pour le trône d'Amyklai (ib. III, 18), dont nous avons déjà parlé plus dune fois (cf. Frazer, Pausanias, III, 6o5 sqq. et St. Jones, Journ, of Hell. Stud. 1894» 3o-8o). Ces deux dernières œuvres, archaïques, ont été maintes fois reproduites sur des vases peints ou des urnes funéraires (voir notamment le combat d'Etéocle et de Polynice (Baumeister, Denkmaler^ 1760, fig. 184). Dans une série de fresques, un artiste postérieur, Onasias, collaborateur de Polygnote, avait peint à Platées toute la guerre de Thèbes (Paus. IX, 4»i» IX, 5, 11). Il est difficile de juger de ces œuvres, dont quelques reproductions plus ou moins imparfaites nous sont à peine parvenues : les fresques d'Onasias seules ont quelque chance d'avoir été sauvées — en partie du moins, car le sujet dont parle Pausanias (IX, 5, 11) nous fait défaut — dans Therôon de Ghieul Baschi (voir Gollignon, Hist, de la Se. gr,, II, 209). Nous en savons assez toutefois par les débris que nous ont conservés les vases peints et par le texte des anciens auteurs, pour juger que les artistes, même primitifs, prenaient, avec le récit des épopées, d'assez grandes libertés (voir notamment Famphore de style corinthien sur lequel est réprésenté Tydeus tuant Isméné, Pottier, Vases ant, du Louçre, I, 59, pi. 5o, et à propos du même vase Robert, Bild und
DE l'épopéb aux tragiques is5
Lied, 20). Il s'ensuit que, s'il s'est trouvé plus tard un poète ayant le goût des œuvres d'art, celui-ci a dû s'inspirer presque autant des sculpteurs et des peintres que des poètes. Et cela est certain d'un au moins, d'Euripide, comme l'a très bien prouvé J.-H. Huddilston (The attitude of the greek Trag. tow. art, 38-io8) (i). Et je me demande si ce poète n'a pas emprunté une partie de sa description du duel entre Etéocle et Polynice (Phén. 1890 sqq.), à une des scènes du coffret de Kypsélos (Pausanias, V . 19, 6), si pareillement il n'a pas pri^ dans les fresques d'Onasias (Paus. IX, 5, 11), l'idée de faire venir la mère des enfants d'Œdipe sur- leurs cadavres (PA. i43osqq.)(2). Eschyle, et Sophocle surtout, ont été moins frappés, semble-t-il, par les œuvres d'art que par les spectacles de la nature : Huddilston découvre cependant chez Eschyle du moins des traces non douteuses de quelques influences artistiques (pp. cit., aa sqq.). Quoi qu'il en soit, ce nous est une raison de plus d'hésiter à attribuer telle quelle à l'épopée une scène reproduite par une œuvre d'art ou un épisode d'Euripide. Gomme les poètes généalogiques, comme les lyriques, comme les logographes, les artistes sont de précieux auxiliaires sans doute dans une étude comme celle-ci, mais des auxiliaires qu'il faut discuter et critiquer avec soin.
(1) « Were Aeschylos, Sophokles und Euripides influenced by works of
art, and, if so, to what extent? It is not going to far too say that
we are able to ajssign to Euripides at ieast a wbolly unique position among ancient poêts » (Pref. VII).
(2) Un exemple frappant nous est encore fourni par le fr. 69 : « C'est mon père qui me l'a ordonné, quand il montait sur son char pour aller à Thèbes. » N'est-ce pas une imita lion directe de la scène décrite sur le coffret de Kypsélos (Paus., V, 17, 7 et 8) et sur plusieurs vases peints? Voir notamment S. Reinacb, I, 199 B.