‹ Les légendes thébaines dans l'épopée et la tragédie grecquesChapitre 35 sur 39 · L. — iO · texte numérisé non relu

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fait Amphiaréôs à la campagne ? Le poète sappose-t-il qa*il s*y est caché pour échapper à la guerre contre Thèbes (cf. Stace, Théb. III, Sjo sqq. et Hygin,/. 78) ? S'agit-Ude quelque épisode de sa vie, célébré non par la Thébaïde, mais par la Mélampodie? On ne sait ; il est seulement clair que la partie risible du drame, ce n*est pas Amphiaraos luimême, mais son entourage de paysans (fr. 117).

Je ne dis rien des Lemniennes (liaiick, ai5), ne sachant pas si cette pièce se rattache, chez Sophocle, au Cycle Thébain, ou aux légendes des Argonautes (cf. Se. ApolL Rh., I, 769 et Se. Pind. Pjyih. IV, 3o3).

Eschyle était resté, malgré de profondes modifications, bien plus près de Fépopée que Sophocle. Sophocle du reste s'est éloigné de plus en plus de Tépopée et d'Eschyle, nous allons le voir. Les changements qu'il a introduits dans les vieilles légendes viennent soit de son patriotisme, soit enfin et surtout de ses idées morales plus épurées.

Polynice était partout représenté comme le cadet d'Étéocle (i) : dans son Œdipe à Colone^ Sophocle en fera

(1) Bethe (107) a cru que, dans la Thébaïde» Étéocle était le cadet, et que Sophocle a emprunté cette idée à l'épopée. Il en voit la preuve dans le nom de Polynice prononcé par la Thébaïde (texte de la première malédiction d'OEdipe, conservé par Athénée, voir p. 31), et dans ce fait que la Thébaïde, voulant donner raison à Polynice et aux Argiens, ne pouvait le faire qu'en disant Polynice l'atné. La première raison est sans valeur •évidemment, mais la seconde est sérieuse, car sur le cas de Polynice, exilé une seconde fois, l'explication de la Thébaïde, que nous ne connaissons pas, apparaît très difficile (voir p. 62), et l'hypothèse de Bethe expliquerait quelque chose.- Cependant je la crois fausse. Sophocle est le seul qui ait dit Polynice l'ainé (cf. le scol. auteur du 1*^ Arjç. des Sept), L'auteur du deuxième argument des Sept le répète d'après Sophocle et son témoignage n'a aucune valeur quant à l'épopée. Euripide affirme {Phénic. 71 et pass.) que Polynice est le cadet, et explique son exil par cette raison même : si la Thébaïde avait dit qu'il était l'atué et prouvé ainsi son droit, pourquoi Euripide ne conservait-il pas cette version? Puisqu'il tenait à renforcer les droits de Polynice, il n'aurait sûrement pas hésité. Mais il ne Ta pas fait; c'est donc que la Thébaïde n'en disait rien. Sophocle lui l'a fait, mais pour des raisons d'ordre théâtral, on va le voir, et peut-être aussi, parce que dans -sa pièce, composée après celle d'Euripide, il ne voulait pas paraître plagier Euripide en lui prenant son Invention.

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Tàlné (O. C. 3&j et iiigS). Il y a à cela deux raisons : d'abord le poète ne voulait pas froisser Topinion publique plus favorable alors à Polynice et à Argos qu'à Étéoele et à Tbèbes. Eschyle avait bien, soixante ans auparavant, pris nettement parti pour Étéoele, mais les circonstances particulières, qui expliquaient ce démenti aux épopées thébaines, 'n'existaient plus : les Suppliantes et les Phéniciennes d'Euripide — antérieures à VŒdipe à Colone — étaient pour Polynice et pour Argos ; Sophocle devait donc donner le droit à Polynice. En second lieu, pour exciter l'émotion des spectateurs il fallait montrer Polynice coupable sans doute, mais moins que son frère, et plus malheureux encore que coupable. Puisque Sophocle est forcé de sacrifier Etéoele à la tradition et à l'opinion athénienne, il doit sous peine de faire une pièce très froide et sans intérêt dramatique, surtout à la fin, montrer en Polynice une victime de l'impitoyable destinée, bon malgré son crime envers Œdipe, plus juste qu'Étéocle et plus malheureux, digne en&n d'inspirer la pitié à la sublime Antigone (O. C. laSo sqq., i4i5 sqq.), et capable d'attendrir Œdipe, si Œdipe dans ses longs malheurs avait conservé quelque chose d'humain.

Rien de plus pathétique, en effet, que cette entrevue de l'exilé avec son père et avec sa sœur : autant Etéoele et son envoyé Gréon nous ont paru odieux dans le cours de la pièce, autant Polynice est pitoyable et émouvant (O. C, 1254- 14^6).

Si Sophocle choisit Colone pour y ensevelir Œdipe, c'est qu'il veut glorifier l'Attique toute entière et son bourg natal, jugés dignes par les dieux de réparer les injures des hommes et de la destinée. Eschyle, dans le dessein de louer aussi son pays, avait montré Thésée intervenant pour les Argiens morts. Euripide devait l'imiter (et même l'avait imité, puisque les Suppliantes sont certainement plus anciennes qn'CEdipe à Colone), Sophocle, on l'a déjà dit, ne parle pas de cette intervention de Thésée ; mais chez lui l'hospitalité donnée à Œdipe partout réprouvé est peut-être j)our Athènes

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an honneur plus gnand encore que les derniers dev^oirs rendus aux Argiens tués sous Thèbes, et ses os, ensevelis en terre attique, sont une garantie plus forte de la faveur des dieux (I).

Enfin, d^autres altérations de la légende — et ce sont les plus importantes — témoignent d'idées morales de plus en plus épurées : ainsi ce double dévouement d'Antigone si supérieur à celui que lui avait donné Eschyle (si même Eschyle y avait songé). « Ce n'est pas Zeus qui a proclamé cet édit, ni Diké, compagne des dieux de la sépulture, qui a fixé aux humains de telles lois ; et je ne pensais pas que tes édits fussent assez fortd pour obliger un mortel à transgresser les lois non écrites et non faillibles des dieux, car celles-ei existent non pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais de toujours et nul^e sait quand elles apparurent. » (Ant. 45o sqq.)

Au reste, toat révèle, — même les modifications inspirées par le sentiment national — une morale plus humaine

tque celle d'Eschyle, et à laquelle Sophocle lui-même n'est parvenu que progressivement. On a vu que dans Antigone (représentée vers 44') Sophocle acceptait tout entière la légende d'Œdipe, telle qu'il la tenait de la Thébalde et d'Eschyle : Œdipe mourant avant le siège de Thèbes, coupable et sans rachat. « Songe, ma sœur, dit Isméné à Antigone, comme notre père est mort haï, déshonoré, par suite de la découverte de ses crimes (npbç aÛTOoxoçxov àp.sXaxir){4,(xr()Dv), après s'être arraché les yeux de ses propres mains, etc. . . »{Ani, 49 sqq.) (a).

(1) L'idée de faire mourir Œdipe en terre attique, à GoloDe, n'est peutêtre pas de l'invention de Sophocle, en dépit des vers 6â et 63, déjà cités : du moins nous verrons qu'Euripide fait allusion à celte légende dans les Phéniciennes (1705-1707); les Phéniciennes sont antérieures à Œdipe à Colone (étant de 412 environ). Mais peut-être y a-t-il dans les Phéniciennes une interpolation. — En toul cas, il se peut fort bien que Sophocle ait non créé, mais accepté une légende de Ck)lone. Cf. une tradition analogue à Étéonos (Se. ad Œd, Col., 9i; t.U.G., 111, 336, 6.

(2) Dans cette môme pièce, Sophocle, à la suite d'Eschyle, paraît con-

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Mais Sophocle n'en est pas resté à cette idée si dure : plus tard, dans Œdipe à Colone, sa dernière œuvre, il a fait mourir Œdipe au boui^ attique de Colone, sans doute, comme on l'a vu, pour honorer Athènes, mais aussi parce que à ses yeux, la Fatalité n'était plus capable de rendre seule l'homme coupable, a J'appris, dit Œdipe, que mon esprit m'avait fui (quand il se creva les yeux), trop dur vengeur des antiques fautes. » (O. C ^3S-g.) Les dieux doivent à celui qui fut malgré lui parricide, incestueux, une réparation, et ils la lui donnent éclatante : sa tombe sera un signe de l'amitié durable des dieux. Il y a plue : si Œdipe est cruellement puni, certes il le doit aux crimes que lui imposa le destin, mais il le doit à lui-même aussi, à son caractère trop impétueux et trop irascible. On a souvent noté ce trait dans la scène fameuse de V Œdipe-Roi entre Œdipe, Tirésias et Créon. Dans VŒéUpe à Colone^ si Œdipe maudit ses fils, ce n'est plus en aveugle, poussé par l'Erynis de sa race et pour une cause futile comme dans l'épopée et dans Eschyle (i), mais parce que ceux-ci, non contents de l'avoir exilé, veulent se servir de lui et des oracles des dieux pour le seul bénéfice de leur tyrannie (O. 6'. 4^9)» ©* sans désir de lui rendre l'honneur dont l'entourent à la fin les dieux justes (O. C 4oo) (a).

Ces fils mômes, victimes selon les autres poètes et selon Sophocle jeune (3) de la seule Fatalité, sont pour Sophocle

sidérer aussi Polynice comme le plus coupable des deux frères {Ant. 111). — Gomme Eschyle encore, il dit qu'Étéocle et Poiyiiice sont morts sans enfants (t6., 173 sqq.). Sur ce point du reste il ne semble pas avoir varié. Il a réhabilité Œdipe, mais non sa race, comme l'avait fait Pindare {01. II).

(1) Cf. se. Soph. 0. C. 1375.

(2) Sur le caractère d'OEdipe, et en général sur tous les personnages empruntés au cycle thébain, il convient de lire Ad. Mûller, Aesthetisch, Komment. zu den Trag. des Sophokles, Paderborn, 1904. chap. lïl, 1-9. Cette étude n'est pas sans doute exempte de confusion et d'obscurité, mais elle est complète et intéressante.

(3) (( Une génération n'affranchit pas une autre génération, mais un dieu les abat, et ils n'ont pas de délivrance. » (Ant. 5d6 sqq. — C'est l'idée du chœur tout entier.)

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mûri et plus éclairé victimes aussi de leur cœur coupable : <x et maintenant des dieux et de leur âme coupable est venue à ces hommes trois fois infortunés une querelle funeste ». (O. G. 371-3).

Aux mains de Sophocle donc, la légende thébaine, malgré les droits de la tradition, a prîs une haute signification morale : ce n'est plus la Fatalité qui rend l'homme coupable, c*est l'homme lui-même. En dépit de toutes les apparences, rhomme est vraiment responsable : il peut être éprouvé par les dieux, il n'est puni que des crimes qu'il a voulus; à l'innocent, justice est tôt ou tard rendue.

En somme, comme Eschyle l'avait déjà entrevu dans YOrestie, ce n'est plus l'Érinys aveugle, fille de la nuit, qui mène les hommes : c'est le dieu de la lumière, Apollon, la divinité hellène par excellence. Un détail est symbolique (i) : tandis qu'Eschyle plaçait la rencontre meurtrière d'Œdipe et de Laïos à Potnies (Nauck, ijS), siège des Ériny s, Sophocle la place en Phocide, dans le domaine d'Apollon. Avec Sophocle la Fatalité est vaincue : c'est la transformation la plus importante qu'ait subie la légende thébaine au cours de son évolution. Euripide n'y fera qu'ajouter l'humanité.

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