IV. — EURIPIDE
Euripide a traité dans presque toutes ses parties la légende thébaine, depuis la faute de Laïos dans Chrysippos jusqu'à la folie et à la mort d'Alkméon dans Alkméon à Psophis, Voici du reste celles de ses pièces qui sont extraites du Cycle thébain : Ghrysippos, Œdipe, Les Phéniciennes^
(1) Gela ne veut pas dire que Sophocle, en plaçant le meurtre en Phocide, n'ait eu que l'intention de mettre Œdipe au pouvoir d'Apollon lui-même : il suivait sans doute VŒdipodie, Mais ce détail .n'en mérite pas moins d'être relevé, comme l'a remarqué avec raison Jebb dans son Introduction à VŒdipe-Roi.
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Lies Suppliantes, Antigone, Alkméon à Corinthe, Alkméon à Psophis, et, si Ton veut, Œneus, Hypsipj'lé, Deux seulement nous ont été conservées en entier, les Phéniciennes et les Suppliantes, mais il nous reste de presque tontes les autres un assez grand nombre de fragments qui nous donnent une idée à peu près suffisante de la façon dont Euripide a traité les légendes thébaines. De plus, dans le Prologue des Phéniciennes, Euripide nous a donné tout l'essentiel de la légende de Laîos et d'Œdipe. Nous en ferons notre profit plus tard pour dégager ce que j'ai déjà appelé la moyenne de la légende à l'époque des Tragiques (i).
Euripide suppose dans les Phéniciennes (représentées vers 407, Se. ad Arist. Ranas, 53) que Jokasté existe encore ; elle ne s'est pas pendue après qu'elle a découvert son inceste, mais elle a continué de vivre misérable, s'effbrçant en vain de réconcilier ses fils, cependant qu'Œdipe aveugle gémit en un coin obscur de Thèbes. Ses efforts n'ont pas réussi, et au Aoment où commence l'action, Polynice, à la tête des troupes argiennes, va tenter l'assaut de Thèbes. En dépit d'une rencontre, dernière chance de paix, qu'elle a ménagée entre les deux frères, la lutte s'engage. Grâce au dévouement de Ménoikeus, fils de Gréon, les Argiens sont mis en fuite et leurs chefs tués. Le messager qui annonce la victoire à Jokaste lui apprend aussi que les deux frères ont résolu de vider leur querelle dans un combat singulier. Jokaste court, les trouve mourants et se tue sur leurs cadavres (1456 sqq.). Gréon, sur l'avis de Tirésias et dans sa douleur paternelle, ordonne à Œdipe qui gémit sur ses fils (i56i) (2)
(1) Il est yrai que, comme Sophocle, et bien plus encor^ Euripide a souvent varié, et s'est même contredit ouvertement, dans ses différentes pièces. Nous aurons occasion de le faire remarquer.
(2) Donc Œdipe, selon Euripide, survit à ses fils; c'est une innovation hardie que Sophocle n'a pas osé ou n'a pas voulu imiter dans son Œdipe à Colone. Mais les artistes l'ont fait, car on voit sur un vase peint (Overbeck, Taf. 5, 14) Œdipe entre ses fils morts, avec une Érinys. Kt si cette peinture ne peut pas être attribuée avec certitude à une influence
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de s'exiler (i585 sqq.) ; en même temps il déclare que sur la demande d'Étéocle lui-même, Polynice, ennemi public, sera privé de sépulture. Antigone le brave, annonce qu'elle conduira son père à Colone où les dieux ont fixé qu'il devait mourir (i^oS-g), puis qu'elle reviendra inhumer Polynice
Sur la fuite d'Œdipe à Golone, nous ne savons pas autre chose, Euripide n'ayant pas composé de pièce analogue à celle de Sophocle ; mais dans une Antigone très mutilée il avait célébré le dévouement de l'illusti'e fille d'Œdipe. Selon Aristophane de Byasance, l'afTabulation de cette Antigone était la même que chez Sophocle, le dénouement excepté : dans Euripide, Antigone découverte avec Haemon tandis qu'elle remplissait son pieux devoir, était donnée à celui-ci en mariage et elle en avait un fils, Maeon. Le Se. de Sophocle (Ant. i35o) donne la même version, mais dit de plus qu'elle avait été découverte à cause de l'amour d'Haemon (8tà tov AïjAovoç epcDTa), Haemon l'ayant san$ doute suivie pour la protéger et l'ayant ainsi indiquée sans le vouloir aux gardes de son père (i).
Si cette pièce est perdue, en revanche nous possédons celle où il montrait, à l'exemple d'Eschyle dans ses ÉlensinienSj mais avec quelque différence les cadavres argiens
des Phéniciennes j du moins celle qu'étudie C. Robert {Homer. Bêcher^ 59 sqq.) vient directement de la tragédie d'Euripide, comme le prouve nettement 1 inscription : Cildipe demande qu'on le conduise à l'endroit où gisent sa mère, qui est aussi sa femme, et ses fils. Cf. Pfiénic. 1481 sqq., 1693 sqq.
(1) Voir les fragments dans Nauck ^ 404. Il est probable que l'heureux dénouement de cette Antigone était dû, selon une coutume d*£uripide, à l'intervention de Dionysos (cf. fragm. 177)> le même dieu qui selon Euripide encore avait envoyé la Sphinx aux Thébains (Se. Phénic. 1031). — Mais on a quelquefois prétendu (cf. Klûgmann, Ann. de U\ Institut., 1876, 180 et J. H. Huddilston (im. Journ. of Àrch. 1899, 183-201) que le sujet de cette Antigone d'Euripide était tout autre, et que l'indication du grammairien Aristophane a trait non à la pièce, mais aux antécédents de la pièce. Nous examinerons plus loin la question. Voir page 169.
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inhumés grâce à rintervention de Thésée : les Suppliantes (jouée en 4^1). Cette pièce est aussi précédée d'un prologue que nous citerons plus loin, mais qui contient peu de renseignements. Sur les instances d'Adrastos, des femmes argiennes et de sa mère Aethra, Thésée, bravé par Créon (467 sqq.) marche contre lui à la tête de son armée, et ne pouvant le persuader par sa parole, le bat sous les murs de Thèbes ; il use avec une grande modération de sa victoire, n'entrant pas dans la ville et réclamant seulement les corps des Argiens. Les simples soldats sont inhumés à Éleuthères (759), les chefs à Eleusis où se passe Faction. Adrastos, en présence de Thésée, prononce leur éloge funèbre, et, quand ils vont être brûlés, Évadné, veuve de Kapaneus, se jette sur le bûcher de son époux, malgré les supplications de son père Iphis (107 1 sqq.). Athéné, apparaissant à la fin de la pièce, montre aux Argiens la reconnaissance qu'ils doivent à Athènes, et promet aux enfants des Sept, présents avec leurs mères, qu'un jour, devenus hommes, ils prendront Thèbes (i3i3 sqq.).
On ne voit pas que dans aucune pièce Euripide ait célébré le meurtre d'Ériphylé et Texpéditioh des Epigones. Mais il en a mis les conséquences sur le théâtre dans deux pièces qui ont Alkméon pour héros, Alkméon à Corinthe et Alkméon à Psophis.
Il serait très hasardé de tenter une reconstruction de ces deux pièces avec les fragments qui subsistent, d'autant que pour beaucoup, on ignore s'ils appartiennent à Tune ou à l'autre (Nauck, 38o). Mais nous connaissons certainement sinon le sujet, du moins la matière d'où était tiré Alkméon à Corinthe (i). Apollodore écrit en effet (III, 7, 7-2) qu' Alkméon au temps de sa folie avait épousé Manto, fille de Tirésias et en avait eu deux enfants, Ami)hilochos et Tisiphoné, qu'il amena à Corinthe et confia au roi de cette ville Créon. Mais la femme de Créon, jalouse de la beauté de Tisiphoné, la vendit comme esclave, et elle fut achetée par Alkméon lui-même. « Puis celui-ci retourna à Corinthe
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et y prit son fils ; et sur un oracle d'Apollon il alla fonder Argos Amphilochikon. » Apollodore attribue cette histoire à Euripide, il la raconte mal assurément, car il reste dans son récit bien des choses inexpliquées, notamment la façon dont Alkniéon reconnut sa fille, et reprit son fils : et c'était cela sans doute qui était le sujet même de la pièce. Les fragments ne nous apprennent à peu près rien, sauf ^5 et 76 : dans le premier un personnage s'adresse à Amphilochos qu on croit fils de Créon ; dans le second on voit Créon, à qui Ton attribuait un fils aupacavant, maintenant privé d'enfants, àwaiç ^épcDy (i).
Que cette pièce n*ait pas été empruntée à l'épopée, nous l'avons déjà dit et cela parait évident. Ce sont des légendes de Corinthe que le poète a mises en œuvre ; les Corinthiens, en eilet, ayant devant eux, sur le cours de TAchelôos, les Akarnaniens qui se réclamaient d'Alkméon, étranger à Corinthe, ont imaginé de donner à Alkméon un fils, Amphilochos, élevé chez eux et éponyme de la ville d'Argos Amphilochikon, afin de revendiquer cette ville et le pays qui l'entourait.
Mais si Apollodore nous renseigne d'une façon suffisante sur le fond de la première pièce, il en est tout différemment de la seconde : Alkméon à Psophis (2) ; il est trop clair que le long récit qu'il nous fait (III, 7, 6-7) contient la matière de plusieurs drames, sinon de plusieurs épopées, et ce sont les fragments seuls qui pourraient nous renseigner sur le contenu de la pièce ; mais les fragments ne nous apprennent non plus rien de précis. Il apparaît seulement par le fr. 72 qu' Alkméon est chez Phégeus, qui lui a donné sa fille et qu'il considère comme « son père et son sauveur ». Mais, quoique Phégeus l'ait purifié, il voit encore sa mère qui le
(1) Je n'ai ni le dessein ni le moyen d'essayer un classement des fragments. Wilam. Moell. {De Tr. gr, fragm. commentât.^ 12 sqq.) Ta fait avec sa science et son ingéniosité accoutumées, mais il a obtenu bien peu de résultats, comme il le reconnaît lui-même.
(2) Àlkm, à Psophis, joué en 438, en même temps qu'Alkestis.
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poursuit et le tourmente {fr, 71) : c'est comme une réédition des Euménides, D*où l'on peut conclure que le drame se place au moment où, selon Pausanias (Vlil, 26, 8), Alkméon, lavé de sa souillure et gendre de Phégeus, est néanmoins ressaisi par la folie, et, sur un oracle d'Apollon (i), obligé de quitter Psophis.
Nous n'avons pu, en étudiant les très rares vestiges des Épigones de Sophocle, que faire des conjectures sur les raisons qui ont poussé, selon ce grand poète, Alkméonàtuer sa mère, et sur le moment du meurtre. Nous n'avons aucun fragment d'Euripide qui précise ce moment, mais nous savons par le^r. 69 qu'Amphiaraos, « montant sur son char (2) », a commandé à son fils de le venger.
Euripide est à notre connaissance le seul tragique qui ait / mis sur la scène l'amour contre nature de Laïos : il Ta fait ; dans Ghrysippos, pièce brillamment restituée par Wilam. ' Moellendorf(op. cit,, i-io). Wilamowitz, s'aidant de Plutarque {Amator, 3 p. 760 B), qu'il corrige (p. i sqq.), d'Élien {Nat. An, 6,i5) et surtout des Parallela du pseudo- Plutarque (n. 33), a restitué très nettement les légendes d'où Euripide a tiré son sujet. Chrysippos, fils de Pélops et de la nymphe Klyméné, avait été enlevé par Laïos, puis délivré par Atrée et Thyestès, ses demi-frères, fils de Pélops et d'Hippodamia, et tué par Hippodamia elle-même qui accusa Laïos du meurtre. Celui-ci se défendit, mais sa cause était difficile parce qu'Hippodamia lui avait dérobé son épée pour tuer Chrysippos : ce fut celui-ci, mourant, qui dénonça Hippodamia. Laïos ensevelit l'enfant, et la marâtre fut exilée par Pélops.
( 1 ) C'est à ce nouvel oracle d'Apollon que fait sans doute allusion le fragm. 70, si comme l'a pensé Wilamowitz, et comme il est fort probable, Âlkméon parle ici d'Apollon (« qui a perdu Œdipe, qui m'a perdu moi-même, en apportant le collier d'or à Argos )>). Il ne peut s'agir en effet d'un oracle ordonnant à Alkméon de tuer sa mère, puisque nous voyons par le fr. 69, que le meurtre a été accompli en exécution de l'ordre d'Amphiaraos luimême.
(2) Euripide semble imiter ici une scène du coffret de Kypsélos. V. p. 125.
l56 LES EPOPEES THÉBAINE9 ET LES TRAGIQUES
Le snjet était selon Wil. Moell. d'abord le procès de Laîos et de son amoar contre-nature, puis après le meurtre, Taccusation plus terrible encore d'avoir tué Chrysippos (i).
Quant au fameux fragment 889 — d'où Wilamo^ritz conclut qu'Euripide était non un sectateur d'Anaxagoras, mais d'Héraklite — il faut le rattacher à l'idée qui fait le fond de la plaidoirie de Laîos (cf. fr, 840) : on ne pèche que quand on viole, non les lois humaines, mais les lois de la nature.
Notons que si Euripide connaît le crime de Laîos, cause de tous ses maux dans les premières légendes, il n'en fait pas descendre toutefois la malédiction qui le tue, lui et sa race ; à maintes reprises et notamment dans les Phéniciennes (i5-a6), représentées en même temps que Chrysippos (Arg'. Eur, Phœniss.), il attribue toutes les catastrophes de cette famille à un oracle d'Apollon méprisé. De fait, le but de cette tragédie de Chrysippos n'est pas du tout, sembïe-t-il, de rattacher l'histoire de Chrysippos à celle des Labdacides ; Euripide s'intéresse surtout à Pélops dont il avait célébré le mariage dans une piHîmière pièce jouée avec celle-ci et avec les Phéniciennes, Œnomaos.
Euripide était encore l'auteur d'une autre pièce perdue, Œdipe, où il était question, selon Joh. Malala (p. 53, 12), d'Œdipe, naturellement, de Jokaste et de la Sphinx. Le fragment 54o est tiré en effet d'une description de la Sphinx ; les fragments 543-546 se rapportent certainement à Jokaste, et nombre d'autres à la découverte des crimes involontaires
(1) (( Imprimis Kuripideum quod in prima tragœdiae parte de rapto Chrysippo ac puniendo raptore agitur, qua re confecta quasi iterum adsurgit tragoedia, ita vero ut qui salvus esse videbatnr intereat, qui nimii amoris causam defendebat caedisin amoribus perpetratae reus fiât. » (Wilam. Mœll. op. cit.^ 9). — Le seul scoliaste qui ait rattaché les mal heurs de Laîos à son amour pour Chrysippos est l'auteur du 2* argument des Sept d'Eschyle (éd. Weil, 46, ligne 39 sqq.) ; il le fait d'après Euripide; son argument d'ailleurs est un mélange continuel de Sophocle et d'Euripide.
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d*Œdipe. Euripide avait audacieusement innové dans cette pièce, il avait montré (fr, 54i) les serviteurs de Laîos crevant les yeux au fils de Polybe, Œdipe : ce n'était donc plus Œdipe qui s'aveuglait lui-même (cf. C. Fr. Hermann qui a reconnu cette scène dans le bas-relief d'un vieux sarcophage après Zannoni, Illastrazione di due urne Etrusche, etc.. Firenze, iSia, i-a?)* Au total, en rapprochant des fragments conservés les fables 66 et 67 d'Hygin, et le vase décrit par Pottier (Monum. grecs, 1889, 4^ sqq. pi. 8) on peut liasarder la reconstruction suivante : dans un prologue QSdipe racontait ses aventures et parlait notamment de sa lutte contre la Sphinx (fr. 54o). Mais le malheur fondait sur Thèhes et sur lui : Tirésias, consulté sur une peste . qui désolait la ville, répondait qi^e le salut ne pouvait venir que d'un descendant des Sparti qui se sacrifierait pour son pays. Et Ménoikeus, père de Jokasté, se précipitait du haut des murailles (Hygin 67) (i). 11 agissait ainsi moins peut-être pour sauver sa patrie que par haine d'Œdipe qu'il soupçonnait (c'est du moins ce qu'on peut à la rigueur conclure du fragm. 55i : « l'envie qui perd beaucoup de mortels l'a perdu lui-même et m'a perdu»). Par suite, Œdipe était reconnu pour le meurtrier de Laïos, et les serviteurs du feu roi se précipitaient sur lui et lui crevaient les yeux (fr. 54i). Mais là ne s'arrêtaient point les calamités : Polybe mourait à Sicyone, et Péribée (selon le fragment de Niebuhr) venait à Thèbes annoncer ce malheur à Œdipe, mais en même temps elle l'informait que Polybe n'était pas son père, et elle lui racontait comment elle l'avait recueilli sur le bord de la mer (Vase
(1) Je ne réponds nullement de toute cette reconstruction (v. p. 175;, mais moins encore de cette partie; car il est certain qu'Hy^in — à qui je l'emprunte — a peut-être profité de cette pièce d'Euripide, mais non raconté tout comme Euripide : nulle part, par exemple, il ne dit que ce soient les serviteurs de Lalos qui aient aveuglé Œdipe. — Quant au fragment 551, il est extrêmement obscur, et peut se rapporter d'ailleurs à Tirésias, ennemi d'Œdipe chez Euripide, comme chez Sophocle.
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Pottier et Hygin, 66) (i) Œdipe se reconnaissait alors, à la suite d'une enquête analogue à celle de Sophocle et que contrariait peut-être Jokaste (cf. fr, 543, 544» ^4^9 546), fils de Laîos lui-même et époux de sa mère, et il fuyait Thèbes (Hygin, 67 tin).
La pièce parait donc avoir été composée de deux partiel bien tranchées — ce qui est assez ordinaire chez Euripide ; les alternatives de joie et de douleur s*y succédaient très vives, comme Findiquent nettement les fragm. 549, 55o, 554- Des autres fragments, maximes très générales, comme presque tout ce qui nous a été gardé par Stobée, on ne peut rien conclure.
De deux autres pièces enfin qui paraissent se rattacher au Cycle thébain, mais indirectement, Œneus et Hypsipyléj je ne dirai qu'un mot.
La pièce ^ Œneus est empruntée à YAlkméonide, et aussi à une tradition locale d'Œnoé, bourg d'Argolide (cf. Paus. II, 25, a et plus haut, p. 107) ; elle a pour sujet la vengeance qui tire Diomède des embûches tendues à son aïeul Œneus par les fils d'Agrios ; la scène se passe à Kalydôn comme l'indique nettement le prologue (fr. 558) : les autres fragments ne nous donnent sur la marche du drame aucune indication utile.
Le sujet à'Hypsipj'lé paraît tiré d'une ancienne épopée, bien que nous ne sachions pas au juste si on trouvait, dans les épopées, l'épisode bien connu d'Hypsipylé montrant une source aux chefs argiens et causant ainsi la mort d'Opheltès, fils du roi de Némée ; en somme, c'est un fragment de Simonide qui le premier nous le fait connaître (Sim., fr, 52,
(1) Malgré la présence d'Hermès dans la scène représentée sur le vase, je ne comprends pas que Pottier (op. cit. 51) et Robert (fiofner. Bêcher ^ 76) aient pu attribuer cette scène au prologue de la pièce ; M. Pottier, il est vrai, ignorait le fragment de Niebubr qui est ici décisif (v. page 170). Du reste, rien ne prouve que le vase représente une scène d'Euripide ; nous verrons, en étudiant les fragments des tragiques de second ordre, d'autres peintures inspirées d'eux.
Y. page ii5). Un chœur montrait Opheltés tué par le serpent {fr» 754) au moment où, posé à terre, il cueillait des fleurs (i), l'intérêt de la pièce était dans ledanger couru par Hypsipy lé, accusée de meurtre volontaire par Eurydiké, mère de Tenfant, et sauvée par ses deux fils que lui ramenait Dionysos, son aïeul, qui dirigeait toute la pièce (cf.fr. 762, et un vase peint où Ton voit Hysipylé se défendant contre Eurydiké en présence de ses fils et d'Amphiaraos (Gerhard, Archemoroa und die Hesperiden, Berlin, i838 ; S. Reinach, 1, p. 235, B) (2).
On voit assez — surtout par les premières pièces étudiées — ce qu*Euripide ajoute à la légende, soit qu'il ait lui-même inventé, soit que le temps ait respecté chez lui tel détail qu'il a effacé chez les autres.
Parmi les détails qu'il n'a fait que renouveler, il faut ranger la supplication d'Adrastos et des Ai^iennes près de Thésée. Nous avons vu, en effet, qu'Eschyle avait traité le même sujet, avec cette différence que, chez le vieux poète, Thésée obtenait l'ensevelissement des morts par la persuasion^ non par la force (Plut. Thésée, XXIX, cf. Hérodote, IX, 27, et Paus. I, 34).
Dans la même pièce l'épisode d'Euadné est digne de remarque. Beaucoup de poètes Font célébré ou y ont fait allusion depuis Euripide (3); mais celui-ci est le premier qui nous l'ait fait connaître : l'a-t-il donc inventé ou Ta-t-il seulement inséré le premier dans la légende thébaine ? On l'ignore (4).
(1) Cf. Vase de Campana. S. tteinach, I, 466, 3.
(2) Pour plus de détails sur VHypsipylé d'Euripide, voir Legras, Étude sur la Thèbaïde de StOA^e, 59, 71 sqq.
(3) Éllen {Hisl. nat,, VI, 25) dit que partout la scène retentit du dévouement d'Euadné. Chez les Latins, les élégiaques le célèbrent à qui mieux mieux, Properce, I, 15, 21-2, Ovide, Tristes, W, 14, 37-8, Martial, Ep, IV, 75. Cf. Stace, Théb. XII, 800 sqq.
(4) Il est probable que cette légende, mise au théâtre pour la première fois par Euripide, vient d'une coutume perse bien connue et que Properce décrit ainsi :
l60 LES ÉPOPÉES THBBAINES ET LES TaA.élQUB8
D'antres traits sont certainement nouveanx, par eseo^>le }e dévouement fraternel d'Antigone suivi non de sa mort, mais de son mariage avec Haemon (i). Nous verrons que des poètes postérieurs ont poussé plus loin cette aventure, la rendant de plus en plus romanesque.
Mais la pièce la plus curieuse, celle où Euripide s*est le plus abandonné à son goût de la nouveauté, c*est — à notre connaissance du moins (a) — les Phéniciennes. Œdipe nous y est présenté non seulement comme vivant encore — ce qui déjà contredit la Thébaïde et Eschyle — , mais comme habitant toujours à Thèbes — ce qui va contre Sophocle — ,
Félix eois lez funeris una maritis
Quos Aurora suis rubra colorât equis.
Namque ubi mortifero jacta est fax uitima lecto
Uxorum fusis slat pia turba comis; Et certain en babent leli, quae deiode sequatur
Conjugium : pudor est non licuisse mori.
Ardent vlctrices et flammis pectora praebent
ImponuQtque suis ora perusta viris.
(IV, 13, 15 sqq.)
Ce qui permet encore de croire qu'Euripide a inventé cet épisode, c'est qu'Apd. n'en retrouve aucune trace antérieure, tandis que plus tard (selon Élien, loc, cit.) tous les poètes l'acceptent et le rééditent. Sa fortune a été si ^fraude qu'Apd., qui n'accepte d'ordinaire que les versions d'Eschyle et de Sophocle, ayant soin de nommer Euripide toutes les fois qu'il cite un détail donné par celui-ci seul, rapporte ce trait sans nom d'auteur (111, 7, ^).
(1) Dans les Phéniciennes (757-8), Étéocle, faisant à Créon ses dernières recommandations, exprime le désir qu'Antigone soit mariée à tlaemon (vœu annulé il est vrai, par celui (778) où il demande que Polynice soit privé de sépulture et que quiconque enfreindrait cel édit soit puni de mort). — Nous avons vu que Sophocle est sans doute l'inventeur de cet amour d'Haemon et d'Antigone (et peut-être de tout le rôle d'Antigone). Eschyle ne disait en tout cas rien d'Haemon qu'il supposait mort sans doute : VŒdipodie en effet présentait Haemon comme la plus éclatante victime de la Sphinx. C'est un des points où la légende thébaine a poussé chez les Tragiques le plus de développements nouveaux.
2) Je dis : à notre connaissance. Il est fort possible que dans ses pièces perdues Euripide ait pris d'étranges libertés avec la légende; lémoln l'aveuglement d'CEdipe, dans Œdipe.
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quoique privé de son royaume. Gomme ses deux prédécesseurs, Euripide parle de ses imprécations contre ses fils (PA. 67) ; il leur donne seulement une autre cause : ses fils Tont enfermé (PA. 64-65). Mais le plus surprenant, c'est qu'il ne meurt pas en maudissant ses fils, quoique brisé par le malheur et insulté par ses enfants ; au contraire, apprenant leur mort et penché sur leurs cadavres, il gémit. Chassé ensuite par Gréon, il va mourir à Golone — comme TCEdipe de Sophocle qui d'ailleurs a été mis sur la scène quelques années plus tard (i).
De môme Jokaste, au moment du siège de Thèbes, vit encore : eUe ne s'est donc pas pendue après la découverte de son inceste involontaire ; elle ne s'est pas môme retirée dans un coin du palais, de gré ou de force, comme Œdipe ; mais elle s'est toujours efforcée de réconcilier ses fils qui la traitent en mère. Elle obtient d'Étéocle un sauf-conduit pour Polynice avant l'assaut de Thèbes (PA. 97), et n'ayant pu empocher le duel de ses enfants, elle se tue sur leurs corps avec le poignard de l'un d'eux (i).
(1) Les Phéniciennes ont été représentées après 413 et avant 405 (Se. ad Àrist. Ran, 53). Œdipe à Colone a été joué après la mort de Sophocle, en 401. Il ne semble donc pas — à moins d'interpolation dans les Phéniciennes — que Sophocle soit rinyenteur de la légende d'GEdipe à Colone. Récemment Balsamp {Sulle Fenicie di Euripide, Studi di Filol. class., IX, 1901, 241-290) a étudié cette question de l'interpolation et passé en reyue toutes les opinions émises ayant lui : il croit que la pièce entière est bien d'Euripide, mais que celui-ci s'est efforcé d'y fondre deux drames différents dont on retrouve de visibles traces (p. 289). — Mais Wecklein, qui, dès 1881 (éd. des Phén, 1539) déclarait interpolée l'allusion à Colone, n'a pas été convaincu par les arguments de Balsamo {Berlin. Philol, Woch, (1903) 257). De fait, rien ne la prépare dans la pièce et quelques vers (1686, 1736) paraissent même la contredire. Cependant on a vu que la légende pouvait bien appartenir au bourg même de Colone et être antérieure aux Tragiques.
(2) Ici, Euripide s'est rapproché un peu plus que ses prédécesseurs des épopées thébaines bien qu'il les dénature. Dans VŒdipodie, la mère des ^Is fratricides, Eurygané, assistait à la guerre, mais elle n'était pas la mère et la femme d'OËdipe. On notera aussi son genre de suicide : c'est
l6a LES KPOPÉBS THÉBAINES ET LES TRAGIQUES
D'autres différences et d*autres innovations sont encore à noter. Poiynice est, chez Euripide, le plus sympathique des deux fit^ères; le droit est pour lui (i54 sqq., aSS sqq.). Étéocle est un monstre : non seulement il se refuse à toute réconciliation, mais de plus, avant de partir pour le combat, il demande à Créon, si lui-même vient à périr, de priver de sépulture Poiynice (775 sqq.). Chez Eschyle, les rôles étaient tout différents : Étéocle, quoique violent, avait de son côté le droit ; il apparaissait même sympathique, n'étant dans ses furem*s qu'une proie de TÉrinys. Sophocle, qui dans Antigone (iio sqq.) avait paru suivre Eschyle, imita Euripide dans son Œdipe à Colone, mais en faisant quelques changements, et sans se montrer aussi favorable à Poiynice.
Il faut mentionner enfin, parmi les nouveautés, le sacri* ûce volontaire de Ménoîkeus. Euripide n'a pas inventé ce personnage, bien qu'il ait changé son nom (Mégareus, chez Eschyle, Sept^ 474» et chez Sophocle, Ant. i3o3) ; mais c'est lui le premier qui l'a fait se tuer pour son pays (i).
D'ailleurs toute la pièce des Phéniciennes témoigne du désir de faire neuf : pas une scène qu'on retrouve exactement pareille chez les aînés d'Euripide ; au contraire, celui qui vivait encore, Sophocle Ta peut-être imité dans son Œdipe à Colone.
Le plus singulier, c*est qu'Euripide ne s'est pas seulement sépare de ses deux illustres prédécesseurs : il s'est contredit lui-même comme à plaisir. Je ne vise pas en ce moment les
d'après Euripide sans doute que Silanion sculpta cette statue de Jocaste mourante où le bronze mêlé d'un alliage d'argent imitait la pâleur du yisage (PI. B.N, 34. 5i). — Cette statue est de la fin du iv* siècle, et postérieure en tout cas à celle de l'athlète Satyres (328), car Silanion parait n'avoir fait de statues idéales que dans U seconde période de sa vie. Cf. K.A. Mac Dowall (Class. Review, 1904, 230).
(1) Sur le sacrifice de Ménoîkeus, et l'habitude d'Euripide de prêter à ses personnages sympathiques des actes analogues, voir pages 74 sqq. «Fe crois inutile de passer en revue les changements de détail qu'on peut rencontrer dans les fragments {Alkméon à Corinthe, par exemple). Je les ai d'ailleurs notés plus haut.
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noms des Sept qui i^e sont pas tout à fait les mêmes dans les Suppliantes que dans les Phéniciennes (Étéoklos, remplacé par Adrastos) : cela a peu d'importance. Mais alors que dans le prologue des Phéniciennes Euripide admet avec tous les poètes qu'Œdipe s'est lui-même crevé les yeux, dans un fragment de sa tragédie d'Œdipe^ cité plus haut, on lit que ce sont les serviteurs de Laîos eux-mêmes qui l'aveuglèrent.
C'est là une de ces contradictions qu'on rencontrerait d'autant moins chez Eschyle que celui-ci procède souvent par trilogies, trois pièces se suivant et se complétant. Mais Sophocle, qui n'use plus du système des tragédies liées et qui parfois fait varier les caractères d'une pièce à l'autre (Œdipe, à Golone, diffère d'Œdipe à Thèbes ; l'Ismène à' Œdipe à Colone n'est plus la même que celle d'Antigone, Créon surtout, très digne dans Œdipe-Roi, devient odieux dans Œdipe à Colone), Sophocle, dis-je, ne se contredit jamais d'une façon aussi flagrante. Somme toute, Euripide se révèle, dans les variantes cherchées, non seulement plus curieux de nouveautés, mais dans une certaine mesure moins sérieux; et de ce manque de sérieux on peut trouver d'autres preuves aussi certaines dans les deux pièces entières qui restent de lui et dans quelques fragments. Le voici dans les Suppliantes, qui raille Eschyle par la bouche de Thésée : « Il y a une chose que je ne te demanderai pas, pour ne pas faire rire : c'est quel fut l'adversaire de chacun dans la bataille ou par quelle lance il fut blessé : de tels discours sont vides de sens pour ceux qui les écoutent et pour ceux qui les tiennent (i) » (Supp. 846 sqq.).
De même, dans les Phéniciennes, Étéocle s'écrie : « Le nom de chacun, il serait trop long de le dire, quand l'ennemi stationne au pied même des murailles » (Ph. ^Si-it).
(1) Cette critique ne parait pas dirigée — uniquement du moins — contre la fameuse scène du Messager et d'Étéocle dans les Sept (la suivante au contraire la vise nettement). Peut-être s'adressail-elle à une scène finale de cette tragédie, remplacée par la conclusion actuelle; peut-être à une scène des Éleusmiens, voir p. i36.
l64 LBS iPOP^BS THÉBAINBS BT LBS TRAGIQUES
Eschyle est moqué encore d'une façon plus détournée, mais peut-être plus mordante, dans cette espèce d'oraison funèbre des Suppliantes, d'ailleurs si louée chez les anciens (par Athénée, Stobée, Plutarque, I^iog. Laêrce etPolybe luimême; y, 9). On ne peut guère voir qu'une intention de parodie dans le portrait que fait Adrastos de Kapaneus (861 sqq.), d'Hippomédon (881 sqq.), et surtout de Tydeus (901 sqq.). Eschyle, en effet (Sept, 368 sqq.), pour exprimer la furie de Tydeus, fait dire au messager : ^péfxei (365), ^oa (368 et 379) : ce ne sont pas, il faut le reconnaître, des discours très variés, ni très brillants; mais en revanche, sur son bouclier le ciel est peint flamboyant d'astres (^Xé^ovO' \}Tz affTpoiç, 365), la lune étincelle (Xaiiicpà it^o^éXt^yoçy 3Sq), Adrastos dira donc, chez Euripide : « Je ferai de Tydeus en peu de mots une grande louange ; il n'était pas brillant dans ses paroles, mais dans son bouclier », oûx èv X<^yoiç tIv XafXTipbc, àXX' êv a<r7ctS( 5. 902.
Sophocle est parodié aussi (i) : il avait dit dans Antigone (563 sqq.) : « La raison que la nature nous a donnée ne résiste pas dans le malheur, mais elle s'en va. » Euripide dira, dans son Antigone aussi (i65) : « Écoute, car dans le malheur, avec la fortune on ne perd pas la langue. »
Au reste, dans son désir d'atteindre les autres, Euripide ne s'épargne pas lui-même : s'il critique Eschyle pour avoir perdu beaucoup de temps à dénombrer les chefs ennemis, pour avoir compté les lances et les flèches, enflé la voix dans la description de Tydeus et de Kapaneus, lui-même s'expose aux mêmes railleries dans les Phéniciennes, Je ne dis rien du dénombi*ement des chefs argiens (io5-i9!i), imité
(1) S*il faut 6D croire Jebb (Œd. à Col. 1166 sqq., 1148 8qq.)t Sophocle suivit l'exemple d'Euripide. Les vers cités d'Œd, à Col. renferment une critique évidente de quelque pièce où cette maxime avait été négligée. — Il y a aussi une critique dans VÉlektre de Sophocle (1289, xàt |iir)Te (ai^ttip (bc xaxT) StSaoxé (jie) ; mais Conington (Journ. of Philology, I, 156) a eu tort d'y voir une allusion à VÈlektra d'Euripide, postérieure quoi qu'on en ait dit à celle de Sophocle (Jebb, Eteklra, Inirod.).
LES BPOPEBS THBBAINBS ET LES TRAGIQUES l65
de la tet;(o<rxo7c(a de Y Iliade et qui est un bel et pathétique épisode, bien placé, digne de toutes louanges ; mais, dans un récit de plus de cent vers (logo-iaoo), un messager renouvelle devant Jokaste cette peinture efirayante des ennemis. Double faute : car, pour être moins chaînée que celle d'Eschyle, elle n'en est pas moins inutile, ayant déjà été faite ; et d'autre part elle parait infiniment longue et déplacée, si Ton songe surtout que ce qui intéresse Jokaste, c'est le sort de ses fils ; au lieu de l'instruire aussitôt de ce qui lui tient le plus à cœur, le messager semble faire tous ses efforts pour l'empêcher de se porter entre eux et d'arrêter le combat (i).
Quant aux premiers résultats de la bataille, ce messager est déjà fort bien instruit : non seulement il a vu Zeus frapper Kapaneus de la foudre (1181 sqq.), mais il a vu aussi (iiS^) Périklyménos tuer d'une pierre le fils d'Atalante, K arcadien, non argien. » Il a entendu les cris de Tydeuà (ii44)) 11 & "^u les mouvements ordonnés par celui-ci (ii65), et tout, très distinctement. Si au lieu de parler à Jokaste cet honmie s'était adressé à Thésée, Thésée, non sans quelque raison, l'aurait jugé fort ridicule.
C'est qu'Euripide cherche surtout à frapper le spectateur et que beaucoup de moyens lui sont bons pour réussir. Peu lui importent la tradition, la légende la plus vénérée, la contradiction même, pourvu qu'il invente une péripétie qui étonne et qui émeuve, pourvu surtout qu'il imagine une péripétie humaine. Voilà en effet sa marque propre sur la légende thébaine : après Eschyle, après Sophocle, il l'a frappée à son empreinte. Eschyle avait essayé de rendre moins Incompréhensible, moins condamnable la Fatalité. Sophocle plus avancé encore, avait si fort affaibli l'action du Destin que les hommes chez lui — même en de si extraordinaires
(1) Il y réussit d'ailleurs fort bien, et c'est évidemment ce que voulait le poète; mais la longueur du récit n'en est pas moins invraisemblable et choquante.
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conjonctures — paraissent déjà les artisans de leur propre fortune. Mais tous deux avaient conservé à la légende, à Œdipe particulièrement, quelque chose de surhumain ou plutôt d*extra-humain. Ce caractère nous frappe surtout à la fin à'Œdipe à Colone, quand le vieillard, justifié par les dieux, envoie durement, sans un regret, ses fils à une mort afireuse. A ce moment, il n*est plus un réprouvé sans doute, mais il n'est pas encore un homme : il est un exem))le et comme un champ d'expériences, dirait-on, pour l'action de rÉrinys et d'Apollon.
Chez Euripide, Œdipe est un homme : victime des oracles et de la Fatalité, cruellement maltraité par ses enfants quïl a maudits, quand le malheur atroce surgit il pleure sur leurs cadavres. C'est un homme emporté et faible, vraiment père ; et voilà l'originalité de la peinture d'Euripide. On ne sent plus dans la terrible histoire, telle qu'il Ta racontée, la main lourde du dieu partout présente : à peine de ci de là quelques allusions, mais qui ne pénètrent pas la pièce, qui l'efileurent, simples ornements poétiques. La tragédie n'a plus ses ressorts dans le ciel ou dans les enfers, mais sur la terre seulement (cf. le chœur, 263-5, et surtout 35o sqq.).
Si d'ailleurs on remarque qu'Euripide a composé les deux pièces conservées du vivant de Sophocle et avant Œdipe à Colone, on est moins tenté d'attribuer cette conception très différente à quelque progrès général des idées morales, qu'à un tempérament, à une éducation particulière au poète. D est vrai toutefois que le théâtre d'Euripide répondait bien aux aspirations d'une nouvelle génération, plus sceptique, plus nourrie des philosophes et des sophistes (i), plus attachée aux réalités qu'aux Théogonies (2).
(1) Cf. W. Nestlé, Untersuch. iib, die Philosoph. Quellen des Euripides, Phllologus. Suppl. Bd. VI il, 559 sqq. ; et Stickney, Les sentences dans la poésie grecque (1903). Paris, Soc. nouv. de Llbr. et d'Éd. p. 232 sqq.
(2) Réalités sociales et politiques : voir les Suppliantes notamment, composées à l'occasion de Talliance entre Argos et Athènes, en 421. (Cf.