CHAPITRE VII
État moyen de la légende à répoque des Tragiques
Il nous reste à fixer les principaux points de la légende, telle qu'elle était communément acceptée à la fin du Y« siècle. Euripide nous fournira Tessentiel de cette étude. Ce poète, en effet, dans le prologue de ses deux pièces thébaines conservées, mettait les spectateurs au courant de ce qui précédait son drame : et à la fin des Suppliantes il faisait annoncer l'a venir par Athéné. Il n'entrait pas dans le détail, bien entendu, se bornant à rappeler d'un mot aux auditeurs ce qu'ils avaient déjà vu et entendu sur la même scène ; mais ce nous est une garantie de plus qu'il n*a pas cherché à innover à cet endroit. Et en effet nous ne trouverons qu'un changement : la présence de Jokaste au siège de Thèbes, Changement important, il est vrai, mais nécessaire à la pièce, puisque Jokaste en est le personnage princit>al. Nous mettrons en regard du texte d'Euripide les versions de ses aînés Eschyle et Sophocle, de ses successeurs d'après Hygin, et les détails différents qu'Euripide lui-môme a donnés ailleurs. Des notes indiqueront ses innovations.
RÉSUMÉ DONNÉ FAR EURIPIDE
a On m'appelle Jokaste (car c^est le nom que mon père me donna), et Lalos m*a épousée. Gomme il étail sans enfants, après avoir eu de longues années mon lit dans sa demeure, il va trouver Phœbos, l'interroge et lui demande des enfants mâles (1) ; et Phœbos dit : « Roi de Thèbes aux beaux chevaux, « ne sème pas, malgré les dieux, le sillon qui enfante; « car si tu engendres un fils, celui-ci te tuera et toute « ta maison marchera dans le sang. »
» Mais lui, s'étant livré au plaisir et étant tombé dans rivresse, me rendit mère d'un fils, et après avoir engendré cet enfant, reconnaissant son erreur, il le donna à des bouviers pour qu'ils l'exposent près de la prairie d'tiéra et des rocs pelés du Cithéron, l'ayant percé aux chevilles d'aiguilles de fer (2).
» Mais les gardiens des chevaux de Polybe (3), l'ayant pris, le portent à la maison du roi, et le placent aux mains de leur maltresse. Et celle-ci suspend à son sein le fruit douloureux de mes couches, et persuade à son époux qu'elle a enfanté.
(1) C'est une explication toute nouvelle de la démarche de Laïos : LaTos reconnut que la main des dieux était sur lui à ce signe qu'il n'avait pas d'enfants. C'était en effet une marque de la colère des dieux aux yeux des Grecs (cf. JUëtlée^ 667-669).
(2) Ici un^'vers interpolé (27) :
« C'est de là que l'Hellade l'a nommé Œdipe. »
(3) Euripide ne dit nulle part d où était roi ce Polybe, et nulle part il ne nomme sa femme.
HYGIN
(TRA6IQUBS 8BC0NDAIRES ?)
Fab. 85. Lalus Labdaci f. Ghrysippum, Pelopis f. nothum, propter formae dignitatem Nemeae ludis rapuit. Quem ab eo Pelops bello récupéra vit...
Fab. 66. Laius, Labdacif. abApolline erat responsum de manu filii sui mortem ut caveret.
Fab. 66 suite. Itaque Jocasta, Menecoei f . uxor ejus, cum peperisset, Jussit exponi
pedes transjectos,
Fab. 66 suite. Hune Periboea (1), Polybi régis uxor, cum vestem ad mare lavaret expositum sustulit, Polybo scienie. Quod orbi erant liberis, pro suo educaverunt eumque quod pedes transjectos haberet OËdipum nominaverunt.
(1) Cf. 67. Hygin dit que Polybe mourut à Coriuthe; il semble donc le croire de Corinthe. Mais dans le fragment découvert par Niebuhr il est dit que Peribée vient de Sicyone. Dans tout ce paragraphe, on le voit (cf. p. 157), Hygin s'est fort écarté d'Euripide.
EURIPIDE (pièces)
(Chrysippos, frag.) Lalos enlevé Chrysippos qui est délivré par ses demi-frères, puis tué par sa marâtre.
Lalos est absous de son amour et de l'accusation de meurtre (p. 155) (1).
SOPHOCLE
(1) Nulle part, je l'ai déjà dit, Euripide ne rattache la malédiction des Labdacides à ce rapt de LaTos.
Je ne sache que le Pseudo-Pisandros qui l'ait fait, et un Scol. d'Eschyle (Arg. des Sept, éd. Weil, p.
46). Ce scoliasle ne parait pourtant que suivre Euripide et Sophocle, en mêlant et en renforçant avec assea peu de jugement leurs versions.
Rien sur Chrysippos,
ESCHYLE
Oracle d'Apollon à Lalos.
(Œd.'R. 711 sqq.)
Lalos a un fils de Jokaste (0. R., 717) ; tiois jours après sa naissance, ce fils est donné à un berger, les chevilles liées et le bout des pieds percés (1034).
Mais ce berger le donna à un pasteur du roi de Corinthe, Polybe, qui le porta à Polybe et à Mérope (0. /?., 775) qui étaient sans enfants (1024) et qui, voyant ses chevilles percées, l'appelèrent OËdipe (1036).
Rien sur Chrysippos.
Oracle d'Ap. à Lalos.
{Sept, 741-750.)
n Vaincu par sa folie (texte discuté), il (Lalos) engendra sa mort, le parricide Œdipe. » [Sept, 750 sqq.)
RtSUMÉ DONNÉ PAR EURIPIDE
» Et Toiei que, de?enu homme ayee «ne barbe rousse, mon enfant soit qu'il eut un pressentiment (1), soit qu'il l'eût appris de quelqu'un, s'en allait vers le temple de Phœboi pour connaître ses parents, en môme temps que Laios mon époux, pour savoir si son fils exposé n'existait plus.
» Et Us (oignirent leurs pas (2) tous les deux au même endroit eu Phoclde, à un croisement de routes. Et le cocher de Lalos ordonna à GEdlpe : « Étranger, retlre-tol du chemin des rois I » Mais lui marchait, muet, irrité; et les chevaux, de leurs sabots, ensanglantèrent les muscles de ses pieds. Aussi — pourquoi faut-Il que Je raconte ces choses étrangères à mes maux présents? — l'enfant tue le père, et ayant pris son char le donne à Polybe (3), son père nourricier.
» Et comme la Sphinx pesait sur la ville par ses rapts et que mon époux n'existait plus, Créoa, mon frère^ proclame que celui qui résoudrait l'énigme de la vierge subtile entrerait dans ma couche.
(1) Encore une allusion aux mœurs du v* siècle. C'étaient en effet les pressentiments regardés comme divins qui conduisaient le plus souvent les Grecs aux autels d'Apollon.
(2) Œdipe va. Lalos va. Seul Sophocle dit qu'CEdipe revient.
(3) Même version que le Pseudo-Pisandros. Cf.' Antimaque, Lydé.
HYGIN
(TRAOIQUIS SBGONDAmBS ?
{Fab, 67 OEdlpns, LaU et Jocastae f. postquam ad puberem aetatem pervenlt, fortlsslmus praeter coteros erat ; elque per Invidlam aequales objiciebant eum subditum esse Polybo eo quod Polybus tam démens esset, et 111e impudens :
quod GEdlpus senslt falso slbl objlci.
Itaque Delphes est profectus aciscitatum de... (1) in prodigils ostende-* batur (Lato) mortem el adesse de nati manu.
(fd.) Idem (Lalus) cum Delpfaos iret, obviam (2) el GEdlpus venit, quem satellites cum viam régi darl Juberent neglexii. Rex equos imml^ sit et rota pedem ejus obpressit.
CEdipus Iratus inscius patrem suum de curru detraxit et occidit.
(/&.) Interea Sphinx Typhonls In Boeoliam est missa : quae agroa Thebanos vexabat (3). Rex (Creon) per Graeciaro edixit, qui Sphingae Carmen solvisset regnum se et Jocastam sororem el in conjuglum daturum.
(1) Lacune, qui n'empêche pas d'ailleurs de comprendre.
(2) Là encore GEdipe va, et Lalos va : le mot « obvtam » est donc absurde, mais le sens reste certain.
(3) Je passe quelques lignes où Hygin parle des conditions imposées par la Sphinx : cf. Apd III 5-8 2-7. Peut-être est-ce emprunté à Euripide : en tout cas cela est assex semblable i ce que raconte le Ps Pisandrot.
EURIPIDE (pièges)
Descriptions de la Sphinx, oiseau-vierge dévorant, fille d'Échldna {PA., 806 sqq , t&.,
« Cachant sa queue sous ses pieds de lion, elle était assise » (Œdipe, fr. 540).
Envoyée par Dionysos (l)(intigonCy fr. 178).
(1) On attribuait généralement les ravages de la Sphinx à Héra, Hésiode, Theog. 3S6 ; Ps. Pisandros; Apd., III, 5-8, 2.
SOPHOCLE
Œdipe vivait an des premiers de Gorinthe,quand dans un festin un homme ivre l'appela fils supposé (776 sqq.). Le jour suivant il s'informa près de son père et de sa mère, qui s'indignèrent.
Et cette indignation plut à Œdipe, mais ne le renseigna pas, et en secret il partit pour Delphes (780 soq).
Le Dieu ne répondit pas à sa demande (1), mais il lui révéla qu'il devait épouser sa mère, mettre au monde une race funeste, et tuer son père (788 sqq.) et à ces paroles, il s'enfuit, mais non vers Corinthe : il se réglait sur les astres (794 sqq.).
A l'endroit où se rencontrent les routes venant de Delphes et de Daulis (733 sqq.), Œdipe rencontra un héraut et un homme monté sur un char : le conducteur et le vieillard lui-même veulent le faire reculer de force ; il frappe le cocher, et comme le vieillard le frappe à la tète d'un double coup d'aiguillon, il le tue avec son bâton, puis il vient à Thèbes (O.A., 802 sqq.).
Description de la Sphinx, (( fille ailée » (O.A., 505) a vierge aux serres recourbées, disant des oracles » (1199j.
(1) Sophocle seul raconte qu'GEdipe rencontra son père en revenant de Del-
f)hes. De là de grandes différences avec es traditions anciennes et communc^s que rapporte Euripide. Sophocle a inventé cette péripétie, évidemment, et par habileté dramatique : Œdipe doit savoir déjà les maux dont il est menacé, et c'est par les précautions qu'il prend pour y échapper qu'il est perdu.
ESCHYLE
« Ainsi nous avancions vers les confins de la région à un endroit où se joignent trois routes à char, là où se rencontrent trois routes, à Polnies (1) » (fr. 173,(Erfipe).
La Sphinx fléau de la ville, Sept, 539, 541 , 776.
6uo-a(JLepîa îcp-JTavi; ^xuwv [Sphinx, fr. 236).
(1) On sait pourtant {Sept, 741 sqq.) que le meurtre dut se produire tandis que le père et le fils allaient consulter Apollon.