‹ Les légendes thébaines dans l'épopée et la tragédie grecquesChapitre 9 sur 39 · ORIGINE DE LA LEGENDE TUEBAINE II · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA LEGENDE TUEBAINE II

Mais, quoique le premier des Ai^ens, il n'est qu'un nouveau venu à Argos; il vient de Pylos, avec les Mélampodides (Odyssée, XV, a44 sqq., Pind. Ném., IX, i3 sqq.). Cependantil ne parait pas originaire d'ailleurs que de la Béotie. Encore qu'il ait eu des temples dans le Péloponnèse (Paus. II, 37, 7), c'est surtout en Béotie qu'il était honoré; et cela n'a rien d'étonnant, puisque la Béotie est la terre de prédilection des dieux chthoniens et de la mantique (i). Il avait un J temple à Cnopia (Paus. IX, 8, 3; Strab. IX, j, 10), à Oropos (Paus. I, 34), à Harma (Paus. I, 34; IX, 19, 4)^ à Rhamnonte (Frazer, Paus, II, 4^5 ; Mêla, II, ^6). Mais le plus ancien de ces temples est à Cnopia, sur la route de Thèbes tout près de Potnies. C'est de là, en effet, qu'il fut transporté à Oropos, après 43o (Fraz. op, cit., II, 3i, 4^6 sqq.). Les titres de Harma semblent moins forts ; et le sanctuaire de Rhamnonte est assurément postérieur. — Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que, dans tous ces endroits, Amphiaraos est honoré près d'une source ou d'un puits, et c'est par le moyen du puits que parle l'oracle. Ainsi à Oropos (q),

(1) Il est probable que la mantique béotienne avait adopté sa personne 1 avant l'épopée thébaine et contribué à faire reconnaître son mythe; de même la légende de sa disparition semble venir de Tendroit où était son oracle (cf. Roscher's lexic, art. Amphiaraos),

(2) Selon ce passage de Paus. (I, 34, 2 sqq.) Amphiaraos est à Oropos presque un dieu guérisseur esculapien. Cf. les inscriptions d'Oropos relevées par M. Dftrrbach : De Oropo et Amphiarai sacro (Paris, 1890); de même à Rhamnonte où il est appelé Héros médecin (Frazer. II, 455), et honoré d'ex-voto semblables par le style à ceux qu'on a découverts dans le sanctuaire d'Âisklepios à Athènes. Mais à l'origine il rendait des oracles, car Pindare (Pyth. Vill, 39 sqq.) célèbre « les mots que jadis le fils d'Olklés, ayant vu devant Thèbes aux sept portes les fils qui attendaient de pied ferme le combat, chanta lorsque d'Argos les Épigones vinrent pour la seconde invasion. Tandis qu'ils combattaient, il dit : « La nature fait briller dans les fils le cœur noble des pères ; je vois clairement Alkméon, agitant le dragon tacheté de son bouclier étincelant, le premier aux portes de Kadmos. L'autre, éprouvé par sa première douleur, est maintenant rempli de la nouvelle d'un meilleur présage : c'est le héros Adrastos. Mais chez lui il souffrira, car, seul de l'armée

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auprès du temple, il y a une fontaine où les malades, après leur guérison, jettent une pièce d'or ou d'argent. Avant de consulter Amphiaraos, on se purifie, on lui sacrifie un bélier et on se couche sur la peau de ce bélier ; dans le sommeil, le héros vous parle en songe (Paus. I, 34i sqq.).

Ces lieux où il était adoré, ces rites indiquent assez un dieu chthonien. Mais la légende même de sa disparition révèle, mieux que tout, le reste sa nature; il disparaît vivant avec son char dans la terre qui s'entr ouvre. C'est proprement le dieu du Katavothre, de Tabime où s'engloutit subitement un cours d*eau; or, rien de plus fréquent que ces katavothres en Béotie.

Mais de quel dieu est-il réellement la figure, l'hypostase ? De Poséidon sans doute, mais d'un Poséidon plus précisément chthonien, presque Hadès (qui se confond quelquefois avec Dionysos). A Cnopia, son temple est situé non loin d'un puits consacré à Poséidon (Paus. IX, 8, 3); près du mont Pontinos et de l'étang d'Alkyon (en Argolide), par où Dionysos (Hadès?) descendit aux enfers pour chercher Sémélé (P. II, 36, 8), Amphiaraos était aussi adoré (i).

En vertu de son caractère chthonien, il est quelquefois rapproché des Érinys. Ainsi à Potnies, près de l'endroit où

des Danaens, ayant recueilli les os de son flis mort, par la faveur des dieux il atteindra, avec son armée intacte, la large ville d'Âbas ». — Ainsi prononça Amphiaraos. »

Il s'agit ici d'un oracle, puisque Amphiaraos avait été englouti dans la première expédition ; que cet oracle soit emprunté à une vieille épopée ou à une tradition locale, on voit qu'Amphiaraos était vraiment un devin à l'origine.

(1) Selon 0. Wolfl (Roscher's lexic), Amphiaraos n'est autre que Hadès lui-même (cf. l'épithète que lui donne Sophocle {Electre^ 84i) : Tzà[L'\f\jxoi; et le sens de ce mot selon Suidas. De là, le symbole du char qui accompagne toujours son culte, de ce char sur lequel Hadès poursuit Koré (cf. "'A8ir)ç xp\j<rf^yiQ<;, Paus. IX, 23, 4, — xXutotcwXoç, /^, V, 654), mais il faut remarquer que Hadès (sous le nom de Ploutén) se rapproche singulièrement de Poséidon (r[ouT6)v xuavoxàity);. H, à Dem. 347. — "Epy. x. r\[Ltp. 465 sqq.). De même k un certain moment et à de certains endroits, Poséidon est très voisin de Hadès.

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on le crut englouti, les Érinys (Ëuménides) étaient adorées puisqu'elles ont donné leur nom à la ville. — A Phlionte vlçl asile (i) (Paus, II, i3, 4) indique un sanctuaire«des Érinys; du reste la ville s*appela à Torigine Arantia, puis Araithyrea; or du temps de Pausanias (II, i3, 7) on y montrait encore une maison où, disait-on, Amphiaraos avait dormi et reçu le don de divination.

Je n*oserais pas conclure de ce rapprochement (^Apat, 'AoavTta, 'Âpaiôupéa, Afxcpi-xpaoç) que Tétymologie de son nom fait d' Amphiaraos, comme d'Adrastos et d'Aréiôn, la personnification d'une Érinys chthonienne. Cependant, j*aimerais encore mieux cette explication que celle de Welcker (Bp,, Çyc. II, 322.) 'A[X(piàpaoç : celui qui prie. M. Mayer (O. Grappe, Jahresb,, 1894^111^ 97) identifie 'Afx^iàpaoç, et "Ajjl^ioç frère d"A8p7|(iTo; (//. II, 828, sqq.). Nous avons vu qu'il y a entre les deux couples de noms un rapport frappant et non fortuit; mais du rapport à Tidentité il y a assez loin, et du reste c'est plutôt "Afxcpioç qui est imité de 'AfiLcpidlpaoç.

Des autres héros il y a moins à dire. ïydeus nous est donné comme Ëtolien et émigré de Kalydôn. Son caractère est violent : fils du roi Oïneus, il a dû fuir son pays après avoir tué ses oncles et il arrive chez Adrastos, ayant un sanglier peint sur son bouclier (2) (Apd. III, 6, i, 5). L'origine de ce personnage est claire : dieu local, il représente le sanglier lui-môme aux coups impétueux et violents, broyant le crâne de celui môme qui Ta frappé à mort (cf. la racine tuS, d*où tundo) ; c'est ce sanglier qui fut célèbre sous le nom de sanglier de Kalydôn et qui dévastait les vignobles (cf. le nom de son père Oïveuç, le vigneron, le nom de ses oncles "Aptoç, M sXaç, Ilopôeuç). Historiquement il rappelle les émigrations étoliennes dans Test et le sud de THellade continentale

(1) Cf. Alalkomenai en Béotie, l'Aréopage à Athènes.

(2) Euripide {Phéa. 411) compare Tydeus à un sanglier. Hygin (69) et Stace (I, 488 sqq.) disent qu'en arrivant chez Adrastos il était vêtu de la dépouille même d'un sanglier.

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(cf. les villes OIv^t) en Argolide, Paus. II, aS sqq.; OlvdY|, en. Attique, id., I, 33, 8, etc.) (i).

L'histoice du sanglier de Kalydôn appelle le nom de Parthénopée, fils d'Atalante (Atalante, étymologiquement celle qui bondit, la biche peut-être), et probablement hypostase d'Atalante elle-même, qui n'est qu'un autre nom d'Artémis (cf. Schirner, Roscher's Lexic). Artémis était très honorée à Kalydôn (Paus. IV^ 3iy 7); elle personnifiait en efl'et les chasseurs qui avaient tué le fameux sangUer. Artémis et Atalante étaient arcadiennes, car elles étaient honorées originairement à Tégée en Arcadie et habitaient surtout les montagnes de ce pays : Parthénopée est donc aussi un héros arcadien ; les Argiens ont essayé de l'accaparer, comme ils ont fait pour Adrastos, Aréion et peut-être Amphiaraos.

De Kapaneus et d*Hippomédon on ne peut rien conjecturer. Le premier, fils d'Hipponoos et petit-fils de Proelos, roi de Tiryns, est violent comme Tydeus et périt sous les coups de Zeus lui-même, son ennemi personnel, au moment où il arrache un créneau {Sept, 444 sqq.)- Eschyle (Sept, 43o sqq.) fait venir son nom de axiTz-ztaj le démolisseur, Wilamowitz (Hermès, XXVI, aag) approuve cette étymologie, très douteuse.

Hippomédon, fils d*Aristomachos selon les uns (Apd. lU, 6, 3) ou de TArgien Talaos, selon les autres (Œd, CoL i3i7) habite au sommet du mont Pontinos (Eur. Phén. laS. Paus. II, 36, 8), au dessus de plusieurs sources et étangs. Stace le fait périr dans risménos(IX, 3i5 sqq.); mais nous ne savons pas si cette fin est ancienne ou de Tinvention de Stace. Le même poète le représente lançant une pierre au serpent qui a tué le petit Opheltès (V, 558 sqq.); et Stéphani ( VasensammL no 5a3, p. aôS-j) en a conclu que c'était bien ce guerrier,

(1) II serait plus difficile d'expliquer pourquoi Athéné est la protectrice déclarée de Tydeus : quel rapport établir entre la déesse, fille de Zeus, et le héros étolien ? V. page 15.

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barbu et revêtu d'une chiamyde, qui, sur un vase peint, (Overb. Her. Gall. Taf. 4, 2; Wieseler, Dkm.y II, 843) jette un rocher contre le serpent de Némée. Son nom révèle un prince, la possession des chevaux étant dans l'antiquité un grand signe de puissance (Esch. Prométhée, 48a, Hérod. , V, 79; YI, 35) ; mais il ne' nous indique rien de sa nature primitive.

Dans les noms des Épigones, fils des Sept, on ne retrouve avec certitude aucune divinité locale. Ce sont de simples doublures imaginées par les poètes. Peut-être faut-il faire une exception en faveur d'Alkméon, originaire de Psophis, où il conserva un temple (Paus. VIII, 24, 7) et où les poètes (Eurip.'AXx. 8tà Ui'o^piS.) et les mythogr. (Apd. III, 7,6) le montrent réfugié après la mort d'Eriphylé, et mort. Wilamovitz {De Tr. gr. fr. Comm,y 16) croit qu'il était à Torigine un dieu prophète, comme Amphiaraos, et que les récits des poètes, le faisant meurtrier de sa mère, Tout chassé de cet honneur.

Quant à Diomède, fils de Tydeus, on se demande en examinant son nom (Aïoç-ixn^Bofjiat), s'il ne représente pas une épithète d'Athéné (cf. Tépisode de la naissance d'Athéné dans Hésiode, Théog. 886 sqq.). Ainsi s'expliquerait la protection que lui accorde toujours la déesse, et même la faveur d'Athéné pour son père Tydeus.

Parmi les incidents qui marquent l'expédition des Sept contre Thèbes, un du moins a un sens assez clair. A Némée, ayant manqué d'eau, ils s'adressèrent à Hypsipylé, exilée de Lemnos (i), et nourrice d'Opheltès, fils de Lykourgos,

(1) De rhistoire des Lemniennes qui assassinent leurs époux, il est impossible de rien affirmer. Peut-être Todeur des fumées dites d'Héphaistos {IL XXIV» 753) a-t-elle donné naissance à la légende de la mauvaise odeur envoyée aux femmes de Lemnos par Aphrodite (Apd. I, 9, 17). Le reste de la légende, ou meurtre des maris, a pu être inspiré par les fables relatives aux pérégrinations des Argonautes qui peuplèrent nombre de pays, notamment Lemnos {IL VII, 478) et par le massacre pélasgique que raconte Hérodote (VI, 138, selon Hécatée de Milet) légende relativement récente et d'origine attique peut-être.

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roi et prêtre de ce pays. Celle-ci leur montra une source, et en son absence Tenfant, qu'elle avait déposé sur le gazon, fut tué par un serpent gardien de la source, et vengé par les Argiens. — Le nom de Lykourgos désigne certainement un dieu solaire ; et il n'est pas étonnant que les Sept, dont les principaux sont des héros posidoniens ou chthoniens, entrent en lutte avec lui. Son fils Opheltès (ou Ophis, selon Hygin, fab, 74)) <I^î ^^ <loit P^s être déposé sur le sol ayant Tâge adulte sous peine de périr, c'est le serpent lui-même, mais c*est aussi le ruisseau, que les anciens figurent maintes fois par un serpent; il est absorbé par la terre ou desséché par les rayons du soleil, aussitôt qu'il descend dans la plaine, d'où son surnom, *Ap;^ép.opo; (i).

Quant à la fondation des Jeux Néméens, elle a été rattachée naturellement à la mort d'Opheltès, les anciens ayant eu coutume d'honorer par des jeux funèbres les morts fameux (//. XXIV). D'autres cependant (O. Schneider, Callimachea II, 65 sqq.) rapportent la fondation des Jeux Néméens à Héraklès, vainqueur du lion de Némée. Pindai^e à un endroit (P. VIII, 52, 3) en accorde Thonneur à Adrastos, encore roi de Sicyone. Mais l'opinion la plus répandue, celle de l'épopée thébaine, les croit fondés par lesSept à caused'Archémoros(2).

Telles sont, autant qu'on peut le conjecturer, les sources naturelles et historiques de ces aventures thébaines que les tragiques grecs ont rendues si célèbres. A une époque relativement voisine de ces faits, des légendes peut-être plus anciennes, peut-être nées d'eux, vinrent les défigurer — et les

(1) Le nom même de Hypsipylé désigne peut-être la grotte élevée d'où s'échappe le ruisseau Ophis.

(2) Selon Wilamowitz {De Tr, gr, fr. comm, 11) les Jeux Néméens, dont répopée thébaine rapporte l'institution aux Sept, ne seraient qu une image des Jeux en l'honneur de Zeus, célébrés à Némée, lorsque se préparait l'épopée. Némée, en effet, était consacrée à Zeus ; mais ce n'est pas une preuve concluante, non plus que le mot d'Hygin (/*. 85) selon lequel Ghrysippos fut enlevé par Lalos aux Jeux Néméens. La version d'Hygin est sans doute d'origine récente.

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