‹ Les Lestrygons, ou Les charmes de la Russie du SudChapitre 3 sur 13 · UN VOL · texte numérisé non relu

UN VOL

EST le soir. Nous sommes installés au café d'Ivan louritch ''''^ qu'éclairent deux grosses lampes à pétrole suspendues au plafond.

La salle est pleine de fumée.

Toutes les tables sont occupées.

Les uns jouent aux dominos, d'autres aux cartes, d'autres encore prennent du café, enfin certains sont là tout simplement assis au chaud et devisant entre eux. La lassitude du soir,

douce, alanguie, prenante, envahit tout l'estaminet.

Petit à petit nous mettons en train un jeu assez étrange qui emballe tous les pêcheurs, et dont, en dépit de ma modestie, je dois me reconnaître l'inventeur. Voici en quoi il consiste : à tour de rôle chacun des participants a les yeux bandés d'un mouchoir, mais solidement bandés, serrés au nœud marin ; ensuite on lui jette sur la tête une vareuse, après quoi deux autres joueurs le prennent sous les bras, le promènent dans tous les recoins du café, l'obligent à pivoter plusieurs fois sur lui-même, le conduisent dans la cour, le ramènent pour le faire circuler de nouveau parmi les tables, en un mot font tout le possible pour l'embrouiller. Lorsque, de l'avis général, celui qui subit l'épreuve est suffisamment dérouté, on l'arrête et on lui demande :

— Indique où est le nord ?

Chacun est ainsi soumis par trois fois à l'examen et celui qui s'en est le plus mal tiré doit offrir à tout le monde une tasse de café ou bien la quantité équivalente de demi-bouteilles de vin nouveau. Il faut dire que, dans la plupart des cas, c'est moi le perdant, tandis que cet animal de loura Paratino indique toujours le nord avec l'exactitude de l'aiguille aimantée.

Mais à un beau moment je me retourne par hasard et je remarque que Christo Ambarsaki m'appelle d'un clignement d'yeux. A son côté est assis lani, mon maître en halieutique. Je m'approche. Pour se donner contenance, Christo demande des dominos ; et pendant que nous faisons semblant de jouer, il me chuchote, en faisant résonner les dominos sur la table :

— Allez prendre vos diphanes et venez avec lani tout doucement sur la jetée. La baie est remplie de mulets comme un pot d'olives. Ce sont les marsouins qui les ont chassés là.

Par diphanes on entend des filets très fins, hauts de deux mètres, longs de cent vingt, à trois nappes, les deux extrémités à mailles larges, celles du milieu à mailles étroites. Le petit maquereau passe au travers des cloisons larges mais s'embarrasse dans les cloisons intérieures, tandis qu'au contraire le gros et grand mulet qui se cognerait tout bonnement la tête contre la cloison médiane s'empêtre dans les larges mailles extérieures. Dans tout Balaklava je suis seul à posséder de pareils engins.

Doucement, doucement, évitant toute rencontre, nous allons avec lani porter les filets sur le rivage. La nuit est si noire que nous avons peine à distinguer Christo, qui déjà nous attend

dans la barque. Une sorte d'ébrouement, de grognement, des soupirs profonds montent du golfe. Ces bruits sont produits par les dauphins, les pourceaux de mer, comme les nomment les pêcheurs. Ils ont refoulé dans l'étroite baie un énorme banc de plusieurs milliers de poissons et sillonnent maintenant tout le golfe en les dévorant sans pitié sur leur passage.

Ce que nous nous apprêtons à commettre est, sans contredit, un délit. Suivant l'antique et originale coutume, il n'est permis de pêcher le poisson dans la baie qu'à la ligne ou à la nasse. Une fois par an seulement, et encore trois jours durant, pas davantage, on fait la pêche, tout Balaklava réuni, avec les filets communaux. C'est là une loi non écrite, une sorte de « tabou » historique des pêcheurs.

Mais la nuit est si noire, les grognements des marsouins surexcitent si violemment ma curiosité qu'étouffant un involontaire soupir de contrition, je saute avec précaution dans la barque. Tandis que Christo rame en silence, j'aide lani à mettre en ordre les filets. Il fait glisser entre ses doigts le bord inférieur chargé de gros poids en plomb, tandis que rapidement, et en me réglant sur lui, je lui passe le bord supérieur garni de flotteurs de liège.

Un spectacle merveilleux vient tout à coup m'enchanter. Tout près de nous, par bâbord, se fait entendre le reniflement d'un dauphin, et je vois soudain autour de la barque et par-dessous filer à une vitesse vertigineuse une quantité de petites stries d'argent, pareilles aux derniers éclats d'un feu d'artifice. C'est la fuite de milliers de poissons épouvantés qui se dérobent aux poursuites du rapace. A ce moment je m'aperçois que la mer est toute embrasée. Sur les crêtes des petites vagues qui rejaillissent à peine scintillent de précieuses pierreries bleues; à la place où les avirons touchent l'eau s'allument de profondes raies étincelantes. Je plonge ma main dans l'onde : quand je la retire il en tombe une poignée de diamants lumineux, et longtemps encore luisent sur mes doigts de petites flammes phosphorescentes d'un bleu tendre. C'est aujourd'hui une de ces nuits féeriques où les pêcheurs disent :

— La mer est en feu !...

Labourant l'eau de courtes fléchettes d'argent, une autre bande de poissons passe sous la barque avec une rapidité effrayante. J'entends soudain tout près de moi l'ébrouement d'un dauphin. Enfin, le voilà lui-même ! il se montre d'un côté de la barque, disparaît une seconde sous

la quille, surgit aussitôt plus loin. Bien qu'il nage à une certaine profondeur, je distingue avec une netteté extraordinaire sa course vigoureuse, son corps puissant, argenté de l'éclat des infusoires, entouré de myriades de paillettes^ tout semblable à un squelette de verre resplendissant.

Christo rame sans le moindre bruit, lani n'a heurté qu'une fois le bord avec les plombs de charge. Nous avons déjà repassé tout le filet et pouvons maintenant commencer.

Nous nous approchons du rivage opposé, lani s'installe à l'avant, les jambes écartées. Une grande pierre plate, attachée à une corde, glisse doucement entre ses mains, produit un léger clapotis, descend au fond de l'eau. Un grand flotteur de liège surnage à son extrémité, marquant d'une légère tache noire la surface du golfe. Nous décrivons avec la barque un demi-cercle de toute la longueur de notre filet et nous accostons encore une fois pour mettre à l'eau un nouveau flotteur. Nous voilà à l'intérieur du demi-cercle.

Si, au lieu de braconner, nous travaillions au large à découvert, nous commencerions maintenant à faire de l'esbroufe ou plus exactement du chantage, c'est-à-dire qu'à grands cris et coups d'aviron, nous obligerions tout le poisson

que nous avons enfermé dans notre demicercle à se jeter dans les filets tendus là pour lui et où il doit s'accrocher de la tête et des ouïes. Mais notre cas exigeant du mystère, nous nous contentons d'effectuer par deux fois la traversée d'un flotteur à l'autre ; durant ce trajet Christo, de son aviron, retourne l'eau, la fait bouillonner en gros renflements d'un splendide bleu électrique. Ensuite nous revenons au premier flotteur. lani ramène avec précaution la pierre qui servait d'ancre et, sans le moindre choc, la dépose au fond de la barque. Après quoi, debout à l'avant, essuyant sa jambe gauche sur laquelle il s'appuie, il lève le filet à mouvements rythmés, tantôt d'une main tantôt de l'autre. En me penchant légèrement pardessus bord, je vois le filet s'élancer hors de l'eau, et chaque maille, chaque fil m'apparaissent à une grande profondeur pareils à un ravissant tissu de feux. Des doigts de lani tombent des flammèches tremblotantes.

Déjà j'entends les gros poissons se plaquer, lourds, humides, sur le fond de la barque, frétiller, frapper de la queue le bois. Nous approchons progressivement du second flotteur que nous sortons de l'eau avec les mêmes précautions.

C'est à mon tour maintenant de prendre place aux avirons. Christo et lani font à nouveau courir entre leurs doigts tout le filet et dégagent de ses mailles les mulets. Christo ne peut se contenir ; avec un rire étouffé de satisfaction il lance à mes pieds, par-dessus la tête de lani, un énorme mulet argenté.

— Eh bien! que dites-vous de celui-là? me chuchote-t-il.

Doucement lani le rappelle à l'ordre.

Lorsque leur travail est terminé, que le filet mouillé repose sur la banquette d'avant, je m'aperçois que tout le fond est garni de poisson frétillant. Mais il faut nous hâter. Nous faisons encore un tour, puis un second, un troisième, bien que la sagesse nous ordonne de rentrer. Nous abordons enfin à l'endroit le plus désert. lani apporte un panier où, avec des claquements appétissants, nous jetons à brassées les beaux poissons charnus à l'odeur si fraîche, si excitante.

Dix minutes après nous rentrons au café, l'un derrière l'autre. Chacun de nous invente un prétexte pour expliquer son absence. Mais nos vareuses, nos pantalons sont mouillés, lani porte des écailles emmêlées dans sa moustache, dans sa barbe, nous exhalons une odeur de mer et

de poisson frais. Christo, qui ne peut maîtriser son excitation, laisse échapper des allusions à notre équipée.

— Je viens de passer sur le quai... Ce qu'il en est entré des pourceaux dans la baie !

Et il nous guigne de son œil noir malin qui flambe.

lani qui, avec son aide, a emporté et caché le panier, s'assied près de moi et marmonne quelques mots dans sa tasse.

— Il y en a bien deux mille et tous des plus gros. Je vous en ai porté trois douzaines.

C'est ma part dans le butin commun. Je lui adresse à la dérobée un signe de tête. Mais à présent je suis un peu confus de mon récent méfait. D'ailleurs, je surprends chez d'autres des regards rapides, malicieux. Il me semble bien que nous n'avons pas été les seuls à braconner cette nuit.

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LE BÉLOUGA^

'HIVER approche. Dernièrement, un soir, la neige s'est mise à tomber et, au milieu de la nuit, tout est devenu blanc : le quai, les barques, les toits, les arbres.

Seule l'eau du golfe demeure d'un noir sinistre et s'agite, inquiète, dans ce cadre blanc si calme.

Sur toute la côte de Crimée, à Anapa, à Soudak, àKertch, àThéodosie,à lalta, à Balaklava, à Sébastopol, les pêcheurs font leurs apprêts pour la pêche au bélouga. On nettoie les bottes

de pêche, ces énormes bottes en peau de cheval montant jusqu'à la hanche, pesant jusqu'à huit kilos chacune, on remet à neuf les imperméables, les pèlerines peintes en jaune au moyen de couleur à huile, les culottes de cuir ; on repasse les voiles, on épisse les cordages.

Longtemps avant la pêche au bélouga, le dévot pêcheur Théodore d'Oleïse fait brûler dans sa cambuse, devant l'image du bienheureux Nicolas le Thaumaturge, évêque de Myre en Lycie, protecteur de tous les marins, des cierges de cire et des lampes garnies de la plus fine huile d'olive. Quand Théodore prendra la mer avec sa compagnie composée de Tatars, le saint patron des marins sera fixé à la poupe comme guide et comme porte-bonheur. Tous les pêcheurs de Crimée le savent, parce que cela se répète d'année en année et que Théodore d'Oleïse s'est acquis la réputation d'un pêcheur très hardi et très chanceux.

Et voilà qu'un beau matin, profitant du premier vent favorable, à l'issue de la nuit, mais dans les ténèbres encore épaisses, des centaines de barques se détachent de la presqu'île de Crimée et gagnent le large à pleines voiles.

Que cet instant du départ est beau ! Les cinq hommes sont assis à l'arrière : « A la garde de

Dieu ! — Dieu nous aide ! A la garde de Dieu ! » La voile libérée glisse et, après avoir quelques instants flotté, indécise, elle se gonfle tout à coup comme une aile blanche d'oiseau, renflée, aiguë, dressant sa pointe. La barque, toute inclinée d'un côté, franchit, svelte et légère, l'entrée de la baie, affronte la pleine mer. L'eau bruit, écume contre le bordage, jaillit à l'intérieur, tandis qu'un pêcheur, négligemment assis sur le bordage même, trempe par moments dans l'eau les pans de sa vareuse et, avec une nonchalance ostentatrice, allume une cigarette roulée entre ses doigts. Dans le casier de l'arrière on a mis en réserve une petite provision d'eau-de-vie, un peu de pain, une douzaine de poissons fumés, un tonnelet d'eau.

Ils s'en vont au large à quinze milles et plus de la côte. Pendant ce long trajet le patron et son aide ont le temps d'apprêter les engins. Voici en quoi ceux-ci consistent : au fond de la mer, à quelque cent mètres de profondeur, repose une forte corde d'un mille de long ; à cette corde sont attachés, tous les deux ou trois mètres, de courts brins de ficelle, longs de soixante-dix centimètres, terminés par des hameçons sur lesquels sont amorcés de petits poissons. Deux pierres plates aux deux extrémités de la grosse corde

servent d'ancres et la maintiennent immergée, tandis que deux flotteurs surnagent au-dessus de ces ancres pour en indiquer l'emplacement. Ces flotteurs de forme sphérique sont constitués par des centaines de bouchons entourés d'un filet et surmontés de petits drapeaux rouges.

Avec une agilité et une vitesse inconcevables, le second fixe l'appât sur les hameçons tandis que le patron range avec précaution, dans une corbeille ronde, tout l'engin qu'il applique contre les bords en spirales régulières, l'appât en dedans. Dans l'obscurité, presque à tâtons, cette besogne n'est pas, tant s'en faut, aussi facile qu'on pourrait le croire à première vue. Quand l'heure viendra de jeter l'engin à la mer, un seul hameçon mal agencé peut s'accrocher à la corde et embrouiller tout l'appareil.

A l'aube, on arrive sur les lieux. Chaque patron pêcheur a ses endroits préférés, qui lui portent chance et qu'il retrouve en pleine mer, à des dizaines de milles de la côte, aussi aisément que nous retrouvons une boîte de plumes sur notre bureau. Il suffit de se placer de telle façon que l'Étoile polaire apparaisse juste audessus du campanile de Saint-Georges, et, sans dévier de cette direction, mettre le cap vers l'est jusqu'à ce que se montre le phare de

Phoros. Chaque patron a ainsi ses points de repère secrets sous forme d'étoiles, de phares, de maisons, de grosses roches côtières, de pins isolés sur la montagne.

L'endroit repéré, on lance à la mer la première pierre attachée à la corde, on reconnaît la profondeur, on fixe le flotteur et, partant de ce point, on avance à l'aviron de toute la longueur de la corde, que le patron dévide hors du panier avec une surprenante rapidité. On immerge la seconde pierre, on met à l'eau le second flotteur et tout est fini. On rentre au port à l'aviron, ou, si le vent permet de tirer des bordées, à la voile. Le lendemain ou le surlendemain, on retourne en mer pour lever l'engin. S'il plaît à Dieu ou à la fortune, on trouvera sur les hameçons un bélouga qui aura avalé l'appât, un énorme poisson à la tête pointue dont le poids atteint de cent cinquante à trois cents kilos et, dans des cas plus rares, cinq cents kilos et davantage.

C'est ainsi qu'une nuit Vania Androutsaki prit le large. A vrai dire, personne n'augurait bien de pareille entreprise. Le vieil Androutsaki était mort le printemps précédent, et de l'avis des pêcheurs expérimentés, Vania, trop jeune, aurait dû faire encore un stage de trois années :

deux comme simple matelot, une supplémentaire comme second.

Mais, sans rien entendre, Vania recruta sa compagnie parmi les gars les plus décidés, les plus aventureux, rabroua sa vieille mère qui avait voulu témoigner ses alarmes, invectiva dans les termes les plus exécrables contre ses vieux voisins grondeurs, et prit la mer avec un équipage ivre, ivre lui-même, debout à l'avant de la barque, portant crânement rejeté sur la nuque son bonnet de peau de mouton d'où s'échappaient en tumulte sur son front hâlé ses cheveux bouclés, noirs comme la toison d'un caniche.

Cette nuit-là soufflait en mer un vent violent de côte, accompagné de bourrasques de neige. Certaines barques à peine sorties de la baie étaient rentrées : en dépit d'une expérience multiséculaire, les pêcheurs grecs se distinguent par leur excessive prudence, pour ne pas dire leur couardise. « Le temps ne permet pas de sortir », disent-ils en manière d'excuse.

Mais Vania Androutsaki rentra vers midi au port avec sa barque pleine des plus gras bélougas, et ramenant en outre à la remorque un énorme poisson monstre pesant dans les trois cents kilos, que son équipage avait dû pénible-

ment achever à coups de massue et d'aviron.

Ce géant leur avait donné bien du fil à retordre. Les pêcheurs disent qu'il suffit d'ordinaire d'amener la tête du bélouga à ras de bord pour que le poisson saute de lui-même dans la barque. Il est vrai que parfois, d'un coup puissant de sa queue, il précipite à la mer le pêcheur imprudent. Cependant la pêche au bélouga peut exposer les marins à de véritables dangers. Et Vania Androutsaki avait justement fait connaissance avec un de ces graves moments.

Debout à la proue qui tantôt s'élançait sur les bourrelets écumeux des grosses vagues, tantôt s'effondrait précipitamment au creux vert et uni des eaux, Vania, à mouvements rythmés des bras et de l'échiné, tirait la corde hors de l'eau.

Cinq petits bélougas qu'on avait pris dès le début presque coup sur coup gisaient déjà immobiles au fond de la barque ; la pêche avait ensuite moins bien marché : cent ou cent cinquante hameçons à la file furent trouvés vides avec l'appât intact.

L'équipage ramait en silence, sans perdre de vue deux points de la côte désignés par le patron. Le second, assis aux pieds de Vania, dégarnissait les hameçons de leurs appâts,

rangeait la corde dans la corbeille en tours réguliers. Tout à coup un des poissons attrapés eut un soubresaut convulsif .

— Il tape de la queue, c'est signe qu'il en attend un autre ! dit le jeune pêcheur Paul, répétant un vieux dicton.

A cette même seconde Vania Androutsaki sentit qu'une masse énorme, vivante, tressaillante, résistante était accrochée à la corde tendue de travers au fond de la mer. S'étant penché hors du bordage, il aperçut sous Teau le corps entier d'un monstre long, argenté, frissonnant, miroitant ; il ne put alors se contenir, se retourna vers ses compagnons et murmura, les yeux rayonnants d'enthousiasme :

— Il est solide celui-là ! un vrai bœuf ! Il pèse au moins six cents !

Grave imprudence ! Dieu nous préserve, étant en mer, de devancer les événements ou de nous réjouir du succès avant d'avoir atteint le rivage ! L'antique et mystérieux présage se vérifia aussitôt pour Vania Androutsaki. Il voyait déjà à un demi-mètre au plus de la surface de l'eau, le museau pointu, effilé, osseux, et, contenant les palpitations tumultueuses de son cœur, il s'apprêtait à l'amener au bord, lorsque tout à coup... la queue puissante rejaillit au-dessus

des vagues, et le bélouga s'élança vers le fond en entraînant à sa suite corde et hameçons.

Vania ne perdit pas la tête. Il cria à ses hommes : Avant partout ! proféra d'affreux jurons, et se mit à filer la corde à la suite du poisson qui s'enfuyait Les hameçons ne faisaient que paraître en l'air au sortir de ses mains et se plaquaient aussitôt dans l'eau. Son aide le secondait, dévidait l'engin hors de la corbeille. Les rameurs se courbaient sur les avirons, s'efforçant de devancer par l'élan de la barque les mouvements du poisson sous l'eau. Cette besogne exige beaucoup de rapidité, de précision et ne se termine pas toujours sans anicroche. Quelques hameçons s'emmêlèrent aux mains du second. Il cria à Vania : Halte à larguer ! et s'occupa de démêler l'engin avec cette dextérité qui, dans les minutes de danger, n'appartient qu'aux seuls gens de mer. Dans ces quelques secondes la corde, entre les mains de Vania, se tendit comme un fil d'archal, tandis que la barque, entraînée par la course terrible du poisson et lancée violemment à sa suite par les efforts des rameurs, bondissait comme folle de vague en vague.

Largue!, cria, enfin le second. Aussitôt, la corde se remit à filer aux mains adroites du

patron, mais soudain la barque reçut une secousse, et Vania, avec un sourd gémissement, lança un fort juron ; un hameçon de cuivre, à toute volée, lui était entré dans le gras de la paume, sous le petit doigt, et s'y était logé de toute la longueur de sa spire. C'est alors que Vania se montra un vrai loup de mer. Enroulant la corde autour des doigts de sa main blessée, il en arrêta pour une seconde la course, tandis que de l'autre main il sortait son couteau et tranchait la ficelle. L'hameçon tenait fortement à la main par sa pointe, mais Vania l'arracha avec un lambeau de chair et le lança à la mer. Bien que ses deux mains et la corde fussent ensanglantées, bien que le bordage et l'eau au fond de la barque fussent rougis de son sang, il mena quand même son travail à bonne fin, assena lui-même le premier coup de maillet sur la tête de l'opiniâtre animal.

Sa pêche ayant été la première de l'automne, la confrérie vendit son poisson à un prix très élevé : la part de chacun des associés se monta à une quarantaine de roubles. A cette occasion on but une effroyable quantité de vin nouveau, et vers le soir tout l'équipage du Saint-Georges- Nicéphore — ainsi s'appelle la barque de Vania — s'installa dans un phaéton à deux chevaux et

partit avec accompagnement de musique pour Sébastopol. Là-bas les braves pêcheurs balaklaviens, de compagnie avec les matelots de la flotte, réduisirent en miettes le piano, les portes, les chaises, les lits, les fenêtres d'une maison publique, après quoi ils se battirent entre eux et ne rentrèrent qu'au petit jour, ivres, couverts de bleus, mais la chanson aux lèvres. A peine descendus de voiture, ils se jetèrent tout droit dans leur barque, hissèrent la voile, s'en allèrent en mer poser lignes et hameçons.

De ce jour-là fut établie la réputation de Vania Androutsaki, fin patron et vrai loup de mer.

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