LE POISSON DE NOTRE-SEIGNEUR
3ETTE antique, charmante légende me fut contée à Balaklava par le patron d'une barque de pêche, Kolia Kostandi , un vrai « Grec salé », excellent marin et pochard insigne.
Il m'initiait dans ce temps-là aux étranges arcanes de l'halieutique. Il m'enseignait à nouer le nœud marin, à remmailler les filets déchirés, à amorcer les hameçons pour la pêche à l'esturgeon, à poser et rincer les nasses, à lancer les araignées à éperlans, à sortir le
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mulet des trémails, à faire frire le chabot, à détacher au couteau les bigorneaux incrustés sur les rochers, à manger toutes crues les crevettes, à connaître d'après le ressac de jour le temps qu'il fera la nuit, à hisser la voile, à relever l'ancre, à mesurer la profondeur du fond.
Patiemment il m'expliquait les différences de caractère et de direction des vents : le sirocco, le levant, la tramontane, le bora, le bienveillant vent du large et le capricieux vent de terre.
C'est à lui que je dois de connaître les coutumes et les superstitions des pêcheurs en temps de pêche. Il ne faut pas siffler ; il n'est permis de cracher que dans l'eau. On ne doit pas nommer le diable, bien qu'on puisse en cas d'insuccès maudire sa foi, sa tombe, son cercueil, son âme, ses aïeux, ses yeux, sa rate, etc., etc. Il est bon de laisser sur les engins, comme par inadvertance, quelques petits poissons oubliés, cela porte bonheur. Dieu nous préserve, quand la barque est encore en mer, de jeter par-dessus bord rien qui puisse se manger ! Mais la pire gaffe, la chose la plus impardonnable, la plus malfaisante, c'est de demander au pêcheur : a Où vas-tu ? » Qui pose cette question risque fort d'être battu.
C'est aussi Kolia qui m'a parlé de la manière
dont on retire de l'hameçon le dracus, poisson venimeux qui ressemble à un petit maquereau, des abcès que provoque la perche par la piqûre de ses nageoires, de la terrible double queue de la torpille électrique, de l'art avec lequel le crabe dévore l'huître après avoir introduit entre ses valves un petit caillou.
Mais combien de récits étranges, mystérieux n'ai-je pas encore entendu conter par Kolia, pendant ces heures calmes de la nuit, au début de l'automne, alors que notre canot ballottait doucement au milieu de la mer, loin des côtes perdues de vue, et qu'à deux ou trois, sous la jaune lumière des falots, nous humions sans hâte le jeune vin rosé du pays.
— Au milieu de l'Océan vit un serpent long d'un mille. Rarement, une fois tous les dix ans au plus, il monte du fond à la surface pour respirer. Autrefois ils étaient nombreux, mâles et femelles, mais ils firent tant de mal aux pauvres petits poissons que le Bon Dieu les condamna à la destruction. A présent il ne reste plus qu'un vieux mâle, âgé de mille ans, qui termine dans la solitude ses derniers jours. Les marins de jadis l'ont vu, tantôt ici, tantôt là, dans toutes les contrées du monde et sur tous les océans.
)) Quelque part, au milieu des mers, vit encore,
sur une île déserte, dans une profonde grotte sous-marine, le roi des Homards. Quand il frappe ses pinces l'une contre l'autre, une violente agitation fait bouillonner la surface de l'eau.
)) Les poissons ont leur langage, nul marin ne l'ignore. Ils se font part des divers dangers, des pièges humains, et un pêcheur novice, maladroit, peut gâter pour longtemps une place heureuse s'il laisse échapper un poisson de ses filets. »
J'ai ouï parler aussi à Kolia du Vaisseau Fantôme aux voiles noires et à l'équipage de trépassés. D'ailleurs, sur toutes les côtes de l'Europe, on connaît cette terrible légende et l'on y ajoute foi.
Mais de toutes les histoires qu'il m'a contées voici celle dont la naïveté m'a le plus touché.
Une fois à l'aurore, quand le soleil n'était pas encore levé, que le ciel était couleur d'orange et que sur la mer erraient des brumes rosées, nous étions, Kolia et moi, occupés à relever les filets posés la veille au soir en travers de la côte pour prendre le maquereau. La pêche était tout à fait mauvaise. Dans les mailles s'étaient entortillés une centaine de maquereaux, cinq ou six perches, quelques dizaines de gros carassins
dorés et une grande quantité de méduses gélatineuses, aux tons de moire, pareilles à d'énormes chapeaux de champignons incolores avec une multitude de pédoncules.
Cependant je découvris encore un poisson, fort bizarre, que jusqu'alors je n'avais jamais vu. Ovale, plat, frangé de poils serrés, menus, transparents, il aurait aisément tenu dans la paume d'une main de femme. La tête, petite, portait des yeux noirs, cerclés d'or, extraordinairement mobiles, qui ne ressemblaient guère à des yeux de poisson. De chaque côté du corps à la belle couleur dorée, uniforme, s'étalaient deux taches noires, chacune de la grandeur d'une pièce d'argent, mais de forme irrégulière et d'une superbe nuance bleu de ciel comme aucun peintre n'en possède à sa disposition.
— Regardez, me dit Kolia, voilà le poisson de Notre- Seigneur. Il ne se fait pas prendre souvent.
Nous le mîmes d'abord dans l'écope du bateau et, plus tard, en rentrant à la maison, je versai de l'eau de mer dans une grande cuvette émaillée et j'y lâchai le poisson de Notre- Seigneur. Il se mit à nager rapidement tout autour de la cuvette dont il frôlait les bords et toujours dans la même direction. Quand on le touchait il
émettait un petit son à peine perceptible, et précipitait sa course interrompue. Ses yeux noirs tournoyaient, ses innombrables petits poils scintillaient, faisaient rapidement frissonner, ondoyer l'eau.
Je voulais le garder pour le porter à l'Aquarium de Sébastopol, mais Kolia me dit avec un geste découragé :
— Inutile ! Il ne survivra pas. C'est un poisson comme cela : si on le sort de la mer, ne fût-ce qu'une seconde, il meurt tout de suite. C'est le poisson de Notre- Seigneur.
Vers le soir il mourut en effet. La nuit suivante, assis dans la barque, le souvenir m'en revint et je demandai :
— Kolia, pourquoi nomme-t-on ce poisson le poisson de Notre- Seigneur ?
— Voici pourquoi, me répondit avec conviction Kolia. Écoutez ce que racontent les vieux Grecs de chez nous. Lorsque Jésus -Christ, Notre -Seigneur, ressuscita le troisième jour, personne ne voulait croire en Lui. On Lui avait vu faire en sa vie beaucoup de miracles, mais ce miracle-là, on ne pouvait l'admettre.
» Il fut renié par les disciples^ renié par les apôtres, renié par les saintes femmes. Alors II vint chez sa Mère. Or à ce moment, elle se
tenait près du foyer, faisait frire un poisson destiné à son souper et à celui de ses proches. Le Seigneur lui dit :
» — Salut ! Me voici, Moi ton Fils, ressuscité comme il a été prédit dans l'Écriture. La paix soit avec toi.
» Mais elle se mit à trembler et s'écria pleine d'effroi :
» — Si Tu es vraiment Jésus, mon Fils, accomplis un miracle afin que je croie en Toi.
)) Notre-Seigneur sourit de ce qu'elle n'avait pas foi en Lui et dit :
» — Voilà : je vais prendre ce poisson qui est là sur le feu et Je lui rendrai la vie. Croiras-tu en Moi alors?
» A peine avait-Il effleuré de ses doigts le poisson, que celui-ci se mit à frétiller et revint à la vie.
)) Alors la Mère du Seigneur eut foi dans le miracle, salua avec joie son Fils ressuscité. Et depuis lors ce poisson garde deux taches azurées, traces des doigts de Notre-Seigneur. »
C'est en ces termes que me fut contée l'antique légende par un brave pêcheur qui n'était pas grand clerc. Quelques jours après j'appris que le poisson de Notre-Seigneur s'appelait encore le poisson de Zeus*. Qui trouvera dans la nuit des âges l'origine de ce mythe ?