‹ Les Lestrygons, ou Les charmes de la Russie du SudChapitre 5 sur 13 · LE BORA · texte numérisé non relu

LE BORA

h! les aimables et bonnes gens ! Cœurs virils, âmes primitives, corps robustes, affinés par le vent salé de la mer, mains calleuses, yeux perçants qui tant de fois ont regardé la mort en face !

Voilà trois jours pleins que souffle le hora. Le hora, autrement dit le vent du nord-est, est un furieux vent de mystère, qui prend naissance quelque part dans les montagnes chaudes, dénudées, auprès de

Novorossiisk, dévale dans le cirque de la rade, répand sur toute la mer Noire une terrible agitation. Sa force est si grande qu'il fait dérailler les wagons chargés de marchandises, renverse les poteaux télégraphiques, détruit les murs de brique à peine maçonnés, terrasse les passants isolés. Au milieu du siècle dernier, plusieurs navires de guerre surpris par le Nord -Est luttaient contre lui dans la rade de Novorossiisk. Ils avaient fait donner toute la vapeur et marchaient à allure forcée debout au vent, sans avancer même d'un centimètre ; ils mouillèrent alors contre le vent leurs ancres doubles et furent néanmoins entraînés à l'intérieur de la rade, lancés comme des épaves sur les rochers de la côte.

Ce vent, si redoutable par sa soudaineté, est impossible à prévoir ; c'est le vent le plus capricieux sur la plus capricieuse des mers.

Les vieux pêcheurs prétendent que le seul moyen de lui échapper, c'est de fuir vers le large. Et il y a des cas où le bora entraîne à travers la mer Noire, vers les côtes d'Anatolie, à cent cinquante milles de distance, quelque barque à quatre rameurs ou quelque felouque turque, à la coque bleue décorée d'étoiles d'argent.

Voilà trois jours pleins que souffle le bora.

C'est la nouvelle lune. La naissance de l'astre est, comme toujours, accompagnée de grandes souffrances et difficultés. Les pêcheurs expérimentés ne songent guère à se risquer en mer et tirent même leurs barques le plus loin possible sur le rivage.

Seul l'intrépide Théodore d'Oleïse, qui depuis plusieurs jours déjà faisait brûler un cierge devant l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, s'est décidé à sortir pour aller relever ses engins à bélougas. Trois fois avec son équipe composée exclusivement de Tatars, il a quitté la côte et trois fois il a dû rentrer à l'aviron au prix de grands efforts, jurons, blasphèmes, sans faire plus d'un dixième de nœud marin à l'heure. Dans une fureur que seul un marin peut comprendre il arrachait l'image de l'évêque de Myre qu'il avait fixée à l'avant de sa barque, la flanquait sur le plancher, trépignait et proférait d'ignobles injures, cependant que son équipage, s'aidant des bonnets et du creux des mains, épuisait l'eau qui avait giclé par-dessus bord.

Durant ces jours, les vieux, les malins Lestrygons de Balaklava s'installaient dans les cabarets, roulaient des cigarettes, buvaient un fort café de fèves chargé de marc, jouaient aux

dominos, se plaignaient que le temps ne permît pas de sortir et, confortablement assis au chaud sous la lumière des lampes, se remémoraient les antiques légendes contées par les anciens, évoquaient telle et telle année où le ressac atteignit une centaine de mètres en hauteur, où les embruns volèrent jusqu'au pied même de la forteresse génoise à demi ruinée.

Une barque de Phoros se perdit corps et biens ; elle était montée par une compagnie de (( terriens » , nouveaux venus , huit espèces d' (( Ivans » aux cheveux filasse, arrivés on ne sait d'où, du lac Ilmène ou de la Volga sans doute, pour chercher fortune sur la mer Noire. Dans les cafés il n'y eut personne pour les plaindre ou s'en faire du souci. On claqua de la langue, on sourit, on murmura dédaigneusement : « Ts, ts, ts ! Oh ! bien sûr, des niais! Est-il possible par un temps pareil?... Ah ! ces Russes ! » Une heure avant l'aube, par cette nuit noire et pleine de mugissements, ils coulèrent tous à pic, tous, comme des pierres, avec leurs hautes bottes en peau de cheval, leurs vareuses de cuir, leurs capes imperméables peintes en jaune.

Ce fut une autre affaire lorsque, sous la menace d'un coup de bora, Vania Androutsaki mit à la mer, narguant les avertissements, les

exhortations des vieilles gens. Dieu sait vraiment pourquoi il agit ainsi ! Par bravade juvénile sans doute, par vanité impétueuse, sous l'effet d'un coup de vin peut-être. Et peut-être aussi parce qu'à cette minute quelque Grecque aux yeux noirs, aux lèvres rouges, le regardait avec complaisance.

A peine avait-il hissé la voile — le vent à ce moment était déjà très frais — qu'il avait disparu! Avec la rapidité d'un bon trotteur de course la barque s'échappa hors de la baie. Pendant cinq minutes la voile blanche trancha sur le bleu de la mer ; puis il ne fut plus possible de démêler si le point qu'on apercevait làbas, au loin, était une voile ou les moutons blancs sautant de vague en vague.

Il ne rentra au port qu'au bout de trois jours...

Trois jours entiers sans dormir, sans manger, sans boire, dans une minuscule coquille, au milieu de la mer démontée, et tout autour, pas une voile, pas un feu de phare, pas une fumée de navire ! Eh bien, une fois rentré, Vania Androutsaki parut avoir tout oublié, comme si rien ne lui était arrivé, comme s'il avait fait une simple course à Sébastopol pour acheter un paquet de cigarettes !

Je réussis cependant à lui arracher certains détails.

A la fin du second jour, loura Lipiadi, pris d'une crise d'hystérie, s'était mis tout à coup à pleurer, à rire aux éclats ; il eût sauté par-dessus bord si Vania Androutsaki ne lui avait assené à temps un coup d'aviron sur la tête. îl y eut un moment où l'équipage, effrayé par la vitesse folle de la barque, voulut carguer la voile ; Vania ne put qu'au prix de grands efforts parvenir à dominer la volonté de ces cinq hommes et à les obliger, sous le souffle de la mort, à se plier à la sienne. J'appris aussi que le sang suintait sous les ongles des rameurs excédés de fatigue. Mais tout cela me fut conté par échappées, de mauvaise grâce. Eh! oui, très certainement, durant ces trois journées de lutte intense, trépidante avec la mort, il y eut bien des incidents dont jamais l'équipage du Saint- Georges- Nicéphore ne fera pour rien au monde le récit à personne, et cela jusqu'à la fin de ses ans.

Pendant ces trois jours aucun habitant de Balaklava ne ferma l'œil à l'exception du gros Pétalidi, le patron de V Hôtel de Paris. Tous erraient avec inquiétude sur le quai, grimpaient sur les falaises, se hissaient sur la forteresse

génoise, dont les antiques créneaux dominent la ville, tous, les vieux, les jeunes, les femmes, les enfants. On lança partout des télégrammes : au directeur des ports de la mer Noire, à 1 evêque du diocèse, aux gardiens de phares, aux stations de sauvetage, au ministre de la marine, à lalta, à Sébastopol, à Constantinople, à Odessa, au patriarche grec, au gouverneur de la province et jusqu'au consul de Russie à Damas, ami d'un aristocrate de Balaklava, gros négociant en farine et en ciment.

On vit se réveiller l'antique solidarité, le sentiment inné de camaraderie si peu perceptible parmi les mesquins intérêts quotidiens. On entendit surgir du fond des âmes les voix millénaires des arrière -ancêtres, de ceux-là qui, longtemps avant l'époque d'Ulysse, luttaient contre le hora dans des jours et des nuits tout pareils à ceux-ci.

Personne ne dormait. La nuit on allumait un énorme bûcher au sommet de la falaise et tout le monde circulait sur le rivage avec des lumières, comme la veille de Pâques. Mais personne ne riait, ne chantait; tous les cafés étaient vides.

Ah! quel moment ravissant ce fut, quand, un matin aux environs de huit heures, loura

Paratino perché sur la falaise, au-dessus des Roches Blanches, cligna des yeux, se pencha en avant, scruta l'horizon et soudain s écria :

— Les voilà ! ils arrivent !

Nul, à part loura Paratino, n'eût pu distinguer la barque dans ces lointains bleus noirs de la mer, qui s'agitait encore pesante et coléreuse, s 'apaisant lentement de ses fureurs récentes. Mais au bout de dix minutes le premier gamin venu pouvait se convaincre que le Saint'Georges arrivait en tirant des bordées pour gagner la baie. Et une grande joie fit d'une centaine de gens un seul corps et une seule âme.

Devant la baie ils amenèrent la voile et sautèrent sur les rames. Ils entrèrent comme une flèche en déployant joyeusement leurs efforts, comme après une brillante pêche de bélougas. A l'entour on pleurait de joie, les mères, les femmes, les fiancées, les petits frères. Vous pensez peut-être qu'un seul pêcheur du Saint- Georges s'attendrit, fondit en larmes, se jeta dans les bras de quelqu'un pour pleurer dans son sein ? Rien de pareil ! Tous les six, encore trempés, enroués, éventés, s'engouffrèrent au café de loura, commandèrent du vin, hurlèrent des chansons, réclamèrent la musique,

dansèrent comme des fous, en faisant sur le plancher de grandes flaques d'eau. Tard dans la soirée, les camarades les ramenèrent chez eux, ivres, éreintés, mais se souciant peu de leur aventure : ils semblaient rentrer tout tranquillement d'une bamboche à Sébastopol.

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