LES PLONGEURS
ANS la baie de Balaklava, étroite à son goulet, longue, sinueuse, aucun vapeur n'était, semblet-il, entré depuis la guerre de Crimée, à l'exception peut-être de torpilleurs en manœuvres. A vrai dire, qu'auraient à faire les vapeurs dans ce trou de pêcheurs moitié village et moitié bourg ? L'unique fret — le poisson — des revendeurs l'achètent sur place pour le débiter, à treize kilomètres de là, à Sébastopol ; de ce même Sébastopol la diligence amène de
rares baigneurs pour la modique somme de cinquante kopeks. Le petit canot à vapeur Héros, minuscule, mais d'un courage désespéré, qui court journellement entre lalta et Aloupka, secoué à la moindre houle comme en pleine tempête, avait bien essayé d'établir aussi un service de passagers avec Balaklava. Mais cette tentative, renouvelée trois ou quatre fois, ne donna rien qui vaille : l'entrepreneur y perdit son temps et son charbon. A chaque voyage le Héros arrivait vide et vide il repartait. Et les Grecs de Balaklava, descendants éloignés des sanguinaires Lestrygons homériques, rangés sur le port, les mains dans les poches, ne lui ménageaient ni les propos narquois, ni les souhaits sarcastiques.
Cependant, lors du siège de Sébastopol, la charmante baie azurée de Balaklava abrita presque le quart de la flotte alliée. De cette époque héroïque se sont conservés quelques vestiges authentiques : la route escarpée, tracée par les sapeurs anglais dans le ravin de Képhalo-Vrici, le cimetière italien parmi les vignobles de la montagne de Balaklava. Quand on défonce le sol pour planter la vigne, on déterre encore de temps en temps quelques courtes pipes d'argile ou d'os, que culottaient, il
y a plus d'un demi-siècle, les soldats alliés.
Mais la légende fleurit plus pompeuse. Jusqu'à présent les Grecs de Balaklava sont convaincus que la seule fermeté de leur bataillon permit à Sébastopol de résister si longtemps. Eh oui, dans le vieux temps, Balaklava était peuplé de fiers gaillards, d'hommes de fer. La tradition verbale a retenu, de leur fierté, un épisode remarquable.
Je ne sais si feu l'empereur Nicolas P"^ est jamais venu à Balaklava. Je crois bien que pendant la campagne de Crimée il n'eut guère le loisir d'aller faire un tour par là. Cependant l'histoire vivante nous raconte avec assurance que, passant en revue le glorieux bataillon de Balaklava, le terrible autocrate, surpris de l'aspect guerrier, des regards de feu, des grosses moustaches noires des Balaklaviens, s'écria gaiement de sa voix de tonnerre :
— Salut, les gars !
Mais le bataillon ne répondit rien.
Le tsar répéta plusieurs fois la bienvenue d'un ton de plus en plus irrité. Même silence.
Enfin, hors de lui, l'empereur, fonçant au galop de son cheval blanc sur le commandant du bataillon, hurla d'une voix terrifiante :
— Pourquoi vos hommes — que le diable
les emporte ! — ne me répondent-ils pas ? Il me semble avoir pourtant dit en bon russe : « Salut, les gars ! »
— Y a pas de gars ici, répondit avec douceur le commandant. Ici, c'est tous des capitaines!
Alors Nicolas P'^ se mit à rire — que lui restait-il d'autre à faire ? — et cria de nouveau :
— Bonjour, capitaines !
Et les braves Lestrygons, tout joyeux, braillèrent en réponse : — KaV iméra (bonjour). Votre Majesté !
A défaut de données historiques probantes, il est difficile de savoir ce qu'il y a de vrai dans ce récit. En tout cas, à l'heure actuelle, un bon tiers des hardis habitants de Balaklava portent le nom de Capitanaki, et si jamais vous rencontrez un Grec du nom de Capitanaki, soyez assuré que lui-même ou ses proches ascendants sont nés à Balaklava.
Mais le naufrage de l'escadre anglaise près de Balaklava est, sans contredit, l'épisode paré des couleurs les plus vives. Par une sombre nuit d'hiver, plusieurs vaisseaux anglais se
dirigeaient vers la baie de Balaklava pour y chercher un refuge contre la tempête. Parmi eux se trouvait la belle frégate à trois mâts Black Prince qui portait l'argent destiné à la solde des troupes alliées. Soixante millions de roubles en monnaie sonnante anglaise ! Les anciens connaissent jusqu'à la somme exacte.
Ces mêmes anciens disent aussi qu'on ne voit plus maintenant d'ouragans comme celui qui fit rage dans cette nuit effroyable.
Des vagues énormes se brisaient aux falaises abruptes, rejaillissaientpar-dessusjusqu'aupied de la Tour génoise, — à quarante mètres de hauteur — en lavaient les vieilles murailles grises. L'escadre ne sut pas trouver l'étroite entrée de la baie, ou peut-être n'y put pénétrer. Elle se brisa tout entière sur les récifs et, avec le magnifique Black Prince et l'or anglais, coula bas près des Roches Blanches, qui maintenant émergent imposantes au-dessus des flots à l'endroit où le goulet étranglé de la baie s'évase vers la mer, du côté droit quand vous sortez de Balaklava.
Les vapeurs d'aujourd'hui tiennent leur route au large, à une dizaine de milles. De la forteresse génoise, c'est à peine si vous distinguez la coque sombre du vapeur immobile en
apparence, la longue traînée d'une légère fumée grise qui va se diluant, et deux mâts dont la ligne svelte s'incline en arrière. Pourtant l'œil puissant du pêcheur reconnaît presque infailliblement ces navires à quelques indices imperceptibles pour nous. Voilà le cargo qui vient d'Eupatoria... Celui-ci est de la Société Russe, celui-là delà Société Kochkine... Et celui-là que fait rouler la houle morte, c'est le Pouchkine ; il roule toujours, même par temps calme.
Et voilà qu'un jour, tout à fait à l'improviste, entra dans la baie le vapeur italien Genova, énorme, démodé, affreusement sale. Cela se passait à la tombée de la nuit, à cette époque tardive de l'automne où la mer est encore si chaude que la véritable pêche n'a pas encore commencé, où les pêcheurs réparent sans hâte filets et hameçons, jouent aux dominos dans les cafés, boivent du vin nouveau et s'abandonnent momentanément aux douceurs du kief.
La soirée était calme, obscure, avec de grandes, placides étoiles au ciel et sur l'eau dormante du golfe. Le long du quai s'allumaient les taches jaunes d'une ligne de lanternes. Les
rectangles lumineux des magasins se voilaient. Par les rues, et sur les trottoirs, les gens se mouvaient lentement, légères silhouettes noires.
Et puis tout à coup, je ne sais qui, des gamins, il me semble, qui jouaient là-haut près de la Tour génoise, apportèrent la nouvelle qu'un bateau avait viré du large et venait sur la baie.
En quelques minutes toute la population masculine était sur le quai. Nul n'ignore qu'un Grec est toujours un Grec, c'est-à-dire avant tout curieux. Chez les Grecs de Balaklava, il est vrai, outre le mélange plus récent du sang génois, on sent encore la présence d'on ne sait quel autre sang mystérieux, antique, scythe peut-être, le sang des habitants primitifs de ce nid de pirates et de pêcheurs. On trouve parmi eux beaucoup de gaillards grands, forts, décidés. On rencontre des visages réguliers, de nobles traits, des têtes blondes et même des yeux bleus. Les gens de Balaklava ne sont ni avides ni obséquieux, ils ont un maintien digne ; hardis à la mer, ils dédaignent les vaines bravades ; bons camarades, ils observent fidèlement la parole donnée. C'est là une race de Grecs particulière, exceptionnelle, qui s'est perpétuée principalement parce que leurs ancêtres, pendant des centaines de générations peut-être, sont nés, ont
vécu, sont morts, dans leur trou de ville, ne contractant d'unions qu'entre voisins. Il faut reconnaître néanmoins que les Grecs colonisateurs leur ont légué le trait le plus typique, celui qui les distinguait déjà au temps de Périclès : la curiosité, la passion de la nouveauté.
Lentement, ne laissant d'abord apercevoir derrière le brusque saillant de la baie que son minuscule feu d'avant, le vapeur s'engageait sur les eaux du golfe. A distance, dans l'ombre épaisse et chaude, on n'apercevait pas ses lignes, mais les feux au sommet des mâts, les signaux lumineux sur la passerelle, la rangée éclairée des sabords permettaient de conjecturer ses dimensions, ses formes. A la vue de centaines de barques rangées le long du quai, il s'avançait vers le rivage, avec la prudence attentive, pesante d'un homme grand et fort traversant une chambre d'enfants, toute encombrée de jouets fragiles.
Les pêcheurs exprimaient leurs suppositions. Maints d'entre eux avaient navigué naguère sur des bateaux de commerce ou de guerre.
— Qu'est-ce que tu me chantes là ? Suis-je donc aveugle ? Certainement, c'est un cargo de la Société Russe.
— Non, ce n'est pas un vapeur russe.
— Bien sûr, il a quelque avarie à sa machine, il entre se faire réparer ?
— C'est peut-être bien un vaisseau de guerre ?
— Qu'est-ce que tu racontes ?
Seul Kolia Kostandi, qui avait longtemps navigué sur une canonnière en mer Noire et en Méditerranée, devina juste, déclara que c'était un vapeur italien. Encore s'en avisa-t-il seulement lorsque le vapeur fut à vingt mètres du rivage et que l'on put distinguer son bordage déteint, écaillé, avec les bavures malpropres de ses écoutilles et, sur le pont, son équipage de gars de tous poils.
Du vapeur un bout de câble s'élança en spirale, se déroula en l'air comme un serpent, vola par-dessus la tête des spectateurs. Chacun sait que lancer et attraper adroitement un bout de filin constitue un chic spécial du marin. Le jeune Apostolidi, sans lâcher la cigarette qu'il avait aux lèvres, se donnant l'air de répéter le coup pour la centième fois dans sa journée, saisit au vol le bout, et aussitôt, avec une nonchalante assurance, il l'enroula autour de l'un des canons de fonte qui, depuis des temps immémoriaux, demeurent là sur le quai, enfoncés tout droits en terre.
Un canot se détacha du vapeur. Trois Italiens
s'élancèrent sur le rivage, se démenèrent autour des câbles. L'un d'eux était coiffé d'un béret de drap, un autre d'une casquette à visière droite le troisième d'une sorte de bonnet tricoté : c'étaient tous de petits bonshommes râblés, lestes, adroits, agiles comme des singes. Sans cérémonie ils bousculaient des épaules la foule, baragouinaient on ne sait quoi dans leur dialecte génois, doux, rapide, chantant, échangeaient avec le navire des appels à plein gosier. Tout le temps, sur leurs faces hâlées, leurs grands yeux noirs riaient, affables, familiers, leurs jeunes dents blanches étincelaient.
— Buonasera, italiano marinaro .'dit Kolia d'un ton d'approbation.
— Oh ! huona sera, signore ! répondirent gaiement ensemble les Italiens.
Avec un bruit strident la chaîne d'ancre secoua sa ferraille. A l'intérieur du navire il se fit un furieux bouillonnement. La lumière s'éteignit aux hublots. Une demi -heure après, on vit descendre à terre les matelots italiens, tous jeunes, trapus, noirauds, à croire qu'on les avait triés sur le volet. Ils se montrèrent des gars sociables et gais. Avec une désinvolture légère, captivante, ils provoquèrent à rire les pêcheurs, dans les salles des brasseries et les caveaux
des marchands de vins. Mais les gens de Balaklava les accueillirent avec réserve. Peut-être voulaient-ils donner à entendre à ces marins venus d'ailleurs que l'arrivée d'un bateau étranger dans la baie était pour eux un événement quotidien, et, partant, qu'il n'y avait guère de quoi s'étonner ou se réjouir. Peut-être aussi obéissaient-ils à un mesquin patriotisme local.
Et vraiment ce fut un bien mauvais tour qu'ils jouèrent ce soir-là à ces braves et joyeux Italiens, lorsque ceux-ci, avec leur aimable confiance internationale, désignaient du doigt le pain, le vin, le fromage, d'autres objets encore, et s'informaient des appellations russes en découvrant dans un amical sourire leurs dents merveilleuses. Les amphitryons enseignèrent de tels mots à leurs hôtes que chaque fois ensuite, lorsque les Génois tentaient dans un magasin ou sur le marché de s'expliquer en russe, les commis s'écroulaient de rire sur leur comptoir, tandis que les femmes se mettaient à courir tête baissée à l'aventure, honteuses, en se couvrant le visage avec leur fichu.
Et le même soir. Dieu sait par quelles voies, se répandit d'une envolée par toute la ville, comme transmise par d'invisibles fils électriques, la nouvelle que les Italiens étaient venus exprès
pour relever la frégate engloutie — le Black Prince — et que leur travail se poursuivrait tout l'hiver.
Personne à Balaklava n'avait foi dans le succès d'une pareille entreprise. Tout d'abord ce trésor sous-marin était évidemment chargé d'une mystérieuse malédiction. Les vieux basanés, les têtes blanches, les ancêtres courbés par l'âge racontaient que jadis aussi on avait fait des tentatives pour amener du fond l'or anglais ; il était venu des Anglais eux-mêmes et certains Américains fantasques qui, après avoir dépensé un argent fou, étaient partis de Balaklava les mains vides. Et que pouvaient faire ces Anglais et ces Américains quelconques, si les gars de Balaklava, ceux de la légende, ceux d'autrefois, les héros, avaient échoué ? Il va sans dire que, dans le passé, le temps était tout autre et aussi la pêche, les barques, les voiles, et que les hommes même ne ressemblaient pas au fretin d'aujourd'hui. A cette époque mythique vivait un certain Spiro. Il pouvait plonger à la profondeur qu'on voulait et rester dans l'eau un quart d'heure. Eh bien, ce même Spiro, tenant serrée
entre ses pieds une pierre pesant une cinquantaine de kilos, était descendu près des Roches Blanches à quatre-vingts mètres, jusqu'au fond, là où gisent les restes de l'escadre engloutie. Et Spiro avait tout vu, le navire, l'or, sans pouvoir rien emporter... La mer ne lâche pas sa proie.
— C'est Sachka le Commissionnaire qui devrait essayer, observait malicieusement un des auditeurs. N'est-il pas notre premier plongeur ?
Et tous à la ronde éclataient de rire et, plus fort que personne, riait de sa bouche fière, superbe, Sachka Argiridi, surnommé Sachka le Commissionnaire.
Ce jouvenceau, beau gars aux yeux bleus, au ferme profil antique, est, en réalité, le premier des paresseux, des vaniteux, des farceurs de la côte. On l'a surnommé le Commissionnaire parce que, parfois, quand la saison bat son plein, la fantaisie lui prend de coudre autour de sa casquette une paire de galons d'or et de s'installer de sa propre autorité, sur une chaise, bien en vue, aux abords d'un hôtel. Il advient que des touristes malavisés lui posent des questions, et alors plus moyen de se dépêtrer du Sachka ! Il les traîne par les pentes, les cours, les vignobles, les cimetières et, avec une audace incroyable, leur en conte de toutes les couleurs ! Il fait une
subite incursion dans quelque clos, brise à la hâte un tesson de vieille poterie, persuade ses voyageurs éperdus d'acheter d'occasion ces débris, vestiges d'un vase grec datant de plusieurs siècles avant Jésus- Christ. Ou bien il leur fourre sous le nez un de ces galets communs, menus, ovales, percés d'un trou au sommet, de ceux que les pêcheurs emploient pour lester leurs filets, assure qu'il n'y a pas un marin grec qui prendrait la mer sans un pareil talisman béni sur la châsse de saint Nicolas et préservant de la tempête.
Mais son truc le meilleur c'est le coup du plongeon. Lorsqu'il promène ses clients ingénus sur le golfe et qu'il s'est rassasié de les entendre chanter : Sauvage est notre mer, ou : En descendant la Volga, il amène habilement l'entretien sur l'escadre engloutie, sur le légendaire Spiro, sur les plongeons en général. Mais un quart d'heure sous l'eau, les voyageurs les plus crédules eux-mêmes tiennent cela pour une galéjade, et encore pour une galéjade spécifiquement grecque. Deux ou trois minutes, passe encore, on peut à la rigueur l'admettre, mais quinze minutes !...
Voilà Sachka piqué au vif, Sachka humilié dans son amour -propre national. Sachka se
renfrogne... Enfin du moment qu'on ne le croit pas sur parole, il peut en personne prouver et même tout de suite, que lui, Sachka, plongera et restera sous l'eau dix minutes exactement.
— C'est difficile, il est vrai, dit-il non sans mélancolie, le soir le sang me sortira des oreilles et des yeux, mais je ne permettrai à personne de traiter de vantard Sachka Argiridi!...
On cherche à le dissuader, on le retient, mais tout est inutile puisque notre homme est offensé dans ses sentiments les plus chers. Rapidement, d'un air fâché, il met bas veste et culotte, oblige les dames à se retourner, à s'abriter derrière leurs ombrelles, et puis — pouf — au milieu du bruit et des éclaboussements, le voilà qui pique une tête sans oublier toutefois de mesurer du coin de l'œil la distance qui le sépare de l'établissement de bains tout proche.
Sachka en effet nage et plonge admirablement. Il gagne tout de suite en profondeur, et passe sous la quille, en rasant le fond et en se dirigeant droit vers les bains. Tandis que la barque est en émoi, que les reproches, les gémissements s'entre -croisent, Sachka, assis sur une marche de l'établissement, se hâte de tirer les dernières bouffées d'une cigarette abandonnée là. Et par la même route, il réapparaît
à l'improviste tout contre la barque, affecte decarquiller les yeux et de rattraper son souffle au soulagement et à l'enthousiasme de tout le monde.
Sans doute ses tours lui valent-ils quelques bribes par-ci, par-là. Mais, il faut le reconnaître, ce qui inspire à Sachka ses fourberies, ce n'est nullement Tâpreté au gain, mais bien une espièglerie gamine, joyeuse^ insensée.
Les Italiens ne dissimulaient à personne les motifs de leur arrivée ; ils se proposaient, en effet, d'explorer le lieu du naufrage et, si les circonstances le permettaient, de ramener du fond tout ce qui avait le plus de valeur, à commencer, bien entendu, par le fameux or légendaire. L'expédition était dirigée par l'ingénieur Giuseppe Restucci, inventeur d'un appareil sousmarin spécial, homme de haute taille, d'âge mûr, taciturne, toujours de gris vêtu, avec un assez long visage terne, des cheveux presque blancs, une taie sur l'œil droit, ressemblant beaucoup plus à un Anglais qu'à un Italien. Il se logea à l'hôtel, sur le quai, et le soir, lorsque quelqu'un venait lui tenir compagnie, il le régalait
généreusement de Chianti et de vers de son poète favori, Stecchetti :
(( L'amour de la femme est comme le charbon : lorsqu'il s'enflamme, il vous brûle, et lorsqu'il est froid, il vous salit ! »
Et bien qu'il dît tout cela en italien avec son doux et chantant accent génois, le sens des vers était clair sans qu'il fût besoin de traduction, grâce à ses gestes extraordinairement expressifs : tel était l'air de souffrance subite dont il retirait, dans une secousse, sa main brûlée par l'imaginaire f lamnie, et telle la grimace de répulsion dégoûtée avec laquelle il rejetait loin de lui le charbon refroidi.
Il y avait encore sur le navire le capitaine et ses deux seconds. Mais le personnage le plus remarquable de tout l'équipage était évidemment le plongeur, il palombaro, un brave Génois appelé Salvatore Trama.
Sur sa large figure ronde, fortement bronzée, parsemée de petits points noirs semblables à des traces de poudre, les veines tendues faisaient saillie, tels des serpentins bleus. Grâce à la largeur inaccoutumée de ses épaules et de son thorax, à la massivité de son cou puissant, il produisait, bien que petit, l'impression d'un homme gros outre mesure. Lorsque, de sa
démarche paresseuse, les mains enfouies aux poches du pantalon, ses courtes jambes largement écartées, il déambulait au beau milieu du quai, on lui aurait donné de loin des dimensions parfaitement identiques tant en hauteur qu'en largeur.
Salvatore Trama était un homme accueillant, confiant, d'une indolente gaieté, avec une propension à l'apoplexie. Il racontait parfois d'étranges, de merveilleuses choses sur ses impressions sous-marines.
Une fois, au cours de travaux dans le golfe de Biscaye, il lui arriva de plonger à une profondeur de quatre-vingts mètres. Tout à coup il vit descendre vers lui à travers la glauque pénombre une masse énorme qui flottait lentement, et soudain s'arrêta. A travers la glace ronde de son heaume, Salvatore aperçut à moins d'un mètre au-dessus de lui, remorquant d'un mouvement onduleux les bords de son corps rond, aplati comme celui de la barbue, une gigantesque torpille qui mesurait bien deux mètres de diamètre , « tenez, grande comme cette chambre », affirmait-il. Un seul attouchement de sa double queue contre le corps du plongeur eût suffi à faire périr le courageux Trama sous une décharge électrique d'une puissance effrayante.
Et les deux minutes d'attente au bout desquelles le monstre, comme s'il se fût ravisé, s'éloigna de sa nage lente, en agitant sinueusement les feuilles minces de ses flancs, Trama les tenait pour les plus angoissantes de sa rude et périlleuse existence.
Il contait aussi ses rencontres sous-marines de matelots morts jetés par-dessus bord. En dépit du poids attaché à leurs pieds, ils parviennent inévitablement, par suite de la décomposition du corps, dans une zone d'une densité telle qu'ils cessent d'aller au fond, sans remonter non plus à la surface : dressés tout droit ils pérégrinent dans l'eau, entraînés, boulet aux pieds, par un faible courant.
Trama rapportait encore une mystérieuse aventure survenue à un autre plongeur, son parent et son maître, homme âgé, solide, calme, hardi, qui avait fouillé le fond des mers sur les côtes de tout le globe ou à peu près. En véritable plongeur, il aimait de toute son âme son périlleux métier. Un beau jour, travaillant à poser un câble électrique, il avait dû descendre à une profondeur relativement faible. Mais à peine avait-il touché des pieds le fond et l'avait-il signalé en haut au moyen de sa corde, que tout de suite après on perçut dans le canot son
nouveau signal, d'alarme cette fois : « Remontez, je suis en danger! » On le remonta précipitamment, on dévissa en hâte le heaume du scaphandre, et tous furent frappés de l'expression terrifiée qui défigurait son visage blême et avait rendu ses yeux tout blancs. On le déshabilla ; on lui fit boire du cognac, on essaya de le calmer ; il fut longtemps sans pouvoir prononcer une parole, tellement ses mâchoires claquaient. Enfin, revenant à lui, il dit :
— Basta ! Je ne descendrai plus jamais. J'ai vu...
Mais — et cela jusqu'à la fin de ses jours — il ne dit jamais à personne quelle vision, ou quelle hallucination l'avait si fortement secoué. Quand on y faisait allusion, il se taisait, fâché, et quittait aussitôt la compagnie. Et de fait il ne plongea plus jamais.
Le Genova comptait une quinzaine de matelots, qui vivaient tous sur le vapeur et ne descendaient à terre qu'assez rarement. Avec les pêcheurs de Balaklava leurs rapports restaient distants, froidement polis. De loin en loin, Kolia Kostandi leur lançait son salut bon enfant :
— Bona giorna^ signori. Vino rosso...
Sans doute ne se trouvaient-ils pas à la fête à Balaklava, ces gars du Midi, jeunes et gais, qui naguère avaient fait escale à Rio de Janeiro, à Madagascar, en Irlande, sur les côtes d'Afrique, dans maints ports tumultueux du continent européen.
En mer, le danger permanent et la tension de toutes les forces ; à terre, le vin, les femmes, les chansons, les danses et quelque bonne rixe, — voilà l'existence du véritable marin. Or Balaklava n'est, en tout et pour tout, qu'un petit coin bien tranquille, une étroite fissure du golfe bleu parmi les falaises dénudées auxquelles sont accrochées quelques dizaines de maisonnettes. Le vin y est âpre, le brave matelot n'y trouve point de femmes pour s'y distraire. Les épouses et les filles des Balaklaviens mènent une vie recluse, austère, ne se permettant qu'une innocente distraction : bavarder avec les voisines à la fontaine pendant que les cruches se remplissent. Les hommes eux-mêmes semblent éviter de faire visite aux familles de connaissance, préférant se rencontrer au café ou sur la jetée.
Une fois pourtant les pêcheurs rendirent aux Italiens un léger service. Le Genova était pourvu d'une chaloupe à vapeur avec un vieux petit
moteur très faible. Plusieurs matelots, sous les ordres du second, firent un jour sur cette chaloupe une sortie au large. Mais, comme il arrive souvent en mer Noire, un coup de vent déchaîné Dieu sait d'où se mit à souffler soudain de terre, entraînant la chaloupe vers le large avec une rapidité croissante. Longtemps les Italiens ne voulurent pas se rendre; pendant une heure environ ils luttèrent contre le vent et le flot, et vraiment l'angoisse vous prenait à regarder de la falaise la petite coquille fumante, qui tantôt se montrait sur les crêtes blanches, tantôt disparaissait au creux des vagues.
La chaloupe ne put avoir raison du vent, elle allait toujours à la dérive, s'éloignait de plus en plus du rivage. Enfin, de la forteresse génoise, on remarqua un chiffon blanc hissé sur la cheminée du vapeur et signalant : « Suis en détresse. » Aussitôt les deux meilleures barques deBalaklava, Gloire- de-la- Russie et Sviétlana, partirent au secours de la chaloupe. Deux heures après elles la ramenèrent à la remorque. Les Italiens cachaient mal leur confusion sous des plaisanteries forcées. Les pêcheurs aussi plaisantaient, mais d'un air protecteur.
Parfois en péchant la barbue ou le bélouga, il arrivait aux Balaklaviens de trouver sur leurs
hameçons un « chat de mer », sorte de torpille électrique. Auparavant le pêcheur, observant toutes les règles de la prudence, décrochait le monstre et le lançait par-dessus bord. Mais quelqu'un, sans doute ce connaisseur en langue italienne qu'était Kolia, répandit le bruit que le « chat de mer » était la friandise préférée des Italiens. Depuis lors, souvent quelque pêcheur, rentrant du large, criait en passant près du vapeur :
— Italiano signoroIYoïik pour votre dîner ! . . .
Et la torpille, ronde, plate volait, disque sombre, à travers l'air, et venait toute gluante s'aplatir sur le pont. Les Italiens riaient en montrant leurs dents superbes, secouaient la tête avec bonhomie, baragouinaient quelque chose en leur langage. Qui sait, peut-être pensaient-ils eux-mêmes que le « chat de mer » était considéré comme la plus fine friandise locale, et ne voulaient-ils pas, par leur refus, faire affront aux bonnes gens de Balaklava ?
Une quinzaine après leur arrivée, les Italiens assemblèrent et mirent à l'eau un grand radeau sur lequel ils installèrent une machine à vapeur
et un compresseur d'air... La longue chèvre du palan, pareille à une gigantesque canne à pêche, se dressait, un peu inclinée, au-dessus du radeau.
Un beau dimanche, Salvatore Trama effectua sa première plongée. Il portait le traditionnel costume en caoutchouc gris, qui le rendait encore plus large que d'habitude, des chaussures à semelles de plomb aux pieds, une collerette de fer sur la poitrine, un globe de cuivre sur le visage. Pendant une demi-heure environ il parcourut le fond de la baie, en marquant sa route par une masse de petites bulles d'air qui bouillonnaient à la surface de l'eau.
Une semaine plus tard, tout Balaklava apprit que, le lendemain, le plongeur allait descendre, cette fois près des Roches Blanches ellesmêmes, à une profondeur de quatre-vingts mètres. Et lorsque le jour suivant, la petite chaloupe conduisit le radeau à la sortie de la baie, presque toutes les barques de pêche qui avaient Balaklava pour port d'attache attendaient déjà près des Roches Blanches.
La découverte de M. Restucci permettait au plongeur de descendre à une profondeur telle qu'un homme, revêtu du scaphandre ordinaire, eût été aplati comme une galette par l'effrayante
pression de l'eau. Et il faut rendre cette justice aux gens de Balaklava, ce ne fut pas sans émotion ni sans un mâle respect qu'ils suivirent du regard les préparatifs de descente qui s'accomplissaient sous leurs yeux.
Tout d'abord le treuil à vapeur souleva et mit debout une étrange gaine en forte tôle de cuivre rouge recouverte à l'extérieur d'émail bleu et rappelant de loin une silhouette humaine sans tête et sans bras. Puis on ouvrit cette gaine, comme on eût ouvert un porte-cigares gigantesque dans lequel il faudrait faire entrer en guise de cigare le corps d'un homme. Salvatore Trama contemplait ces préparatifs, fumait, souriait paresseusement, lançait de nonchalantes remarques. Ensuite il envoya par-dessus bord son bout de cigarette, s'approcha, en se dandinant, de la gaine, et s'y inséra de biais. On se démena assez longtemps autour du plongeur, on mit en place toutes sortes d'appareils, et il faut avouer qu'une fois cette opération terminée, Salvatore présentait un aspect assez effrayant. Seules ses mains demeuraient libres ; le corps entier, avec les jambes immobilisées, était enfermé dans un cercueil d'émail bleu d'un poids considérable; l'énorme globe avec ses trois glaces — l'une au centre et deux sur les
côtés — et sa lanterne électrique au front, lui cachaient la tête; le câble de manœuvre, le tuyau de caoutchouc pour l'air, la corde à signaux, le fil téléphonique, la conduite d'éclairage paraissaient empêtrer tout l'appareil, rendaient encore plus insolite, plus angoissante, cette momie inerte, bleue, massive, aux mains douées de mouvements...
Le signal de la machine à vapeur retentit ; on entend le fracas des chaînes. L'étrange objet bleu se détache du pont du radeau, s'enroule avec aisance sur son axe vertical, flotte dans l'air et lentement, terriblenient lentement, se met à descendre le long du bordage. Il touche à la surface de l'eau... il enfonce jusqu'aux genoux, jusqu'à la ceinture, jusqu'aux épaules... La tête disparaît, on ne distingue plus qu'un câble d'acier qui glisse de haut en bas. Les pêcheurs de Balaklava se regardent entre eux, hochent la tête sans mot dire.
L'ingénieur Restucci est à l'appareil téléphonique. De temps en temps il lance des ordres brefs aux mécaniciens qui dirigent la marche du câble. A l'entour dans les barques, le silence est profond : on n'entend que le sifflement de la machine qui refoule l'air, le tressautement des engrenages, le grincement du câble d'acier sur
la poulie, les paroles entrecoupées de l'ingénieur. Tous les yeux sont tournés vers l'endroit où vient de disparaître la tête monstrueuse, sphérique, épouvantable.
La descente se prolonge avec une lenteur suppliciante. Plus d'une heure s'écoule. Mais voilà que Restucci s'anime, réitère à plusieurs reprises certaines questions dans le cornet téléphonique, lance soudain un commandement bref.
— Stop!...
A présent tous les spectateurs, comprenant que le plongeur est parvenu au fond, poussent un soupir de soulagement. Le plus effrayant a pris fin!...
Étroitement serré dans sa gaine de métal, n'ayant de libres que les mains. Trama ne pouvait pas se mouvoir par ses propres moyens. Pour se faire déplacer, relever, redescendre, il avait recours au téléphone. Suspendu au cornet, Restucci répétait ces ordres avec calme et autorité. Il semblait que le radeau, le palan, toutes les machines fussent mises en action par un être sous-marin invisible, mystérieux. Au bout de vingt minutes, Salvatore Trama donna le signal de remonter. Avec la même lenteur on le ramena à la surface et, quand il fut de nouveau
suspendu en l'air, il produisit l'étrange impression d'une sorte d'animal bleu, redoutable mais impuissant, tiré par quelque prodige des abîmes de la mer.
On dressa l'appareil sur le pont. A mouvements rapides, coutumiers, les matelots enlevèrent le heaume , déballèrent la gaine. Trama en sortit, suant, suffoquant, le visage presque noir par afflux de sang. Il s'efforçait de sourire, mais ne réussit qu'une grimace douloureuse, accablée. Sur les barques les pêcheurs, gardant un silence respectueux, se contentaient en signe d'admiration de hocher la tête, de faire claquer la langue à la mode grecque.
Une heure après, tout Balaklava savait ce que le plongeur avait vu au fond de la mer près des Roches Blanches. Les navires étaient tellement couverts de vase et d'ordures qu'on ne pouvait songer à les renflouer ; la frégate chargée d'or, enlisée maintenant dans le fond ne laissait plus apparaître qu'un petit bout de sa proue avec les vestiges d'une inscription en cuivre verdi... ck Pr...
Trama racontait aussi avoir vu autour de l'escadre engloutie une quantité d'ancres rompues ; cette nouvelle émut les pêcheurs, chacun d'eux ayant dû, une fois au moins dans sa
vie, abandonner là son ancre en pâture aux pierres et aux débris.
Cependant les pêcheurs de Balaklava réussirent à leur tour à étonner les Italiens par un spectacle extraordinaire, admirable en son genre. Ce fut le six janvier, jour de l'Epiphanie'*, fête qui se célèbre à Balaklava de façon toute particulière.
A ce moment les plongeurs italiens s'étaient déjà définitivement convaincus de la stérilité de nouvelles tentatives pour le renflouement de l'escadre. Devant bientôt reprendre la mer pour rentrer chez eux, dans leur aimable et joyeuse Gênes natale, ils se hâtaient de mettre en ordre le vapeur, grattaient, lavaient le pont, démontaient les machines.
Le spectacle de la procession, le clergé en chasubles d'or, les bannières, la croix, les images saintes, les chants d'église, tout cela attira leur attention. Ils se tenaient le long du bordage, accoudés aux parapets.
Le clergé monta sur le tablier de bois de la jetée. Par derrière se pressait une foule compacte, femmes, vieillards, enfants, tandis que la
jeunesse en barques sur le golfe ceignait la jetée d'un demi-cercle étroit.
Il faisait une journée ensoleillée, transparente, froide. La neige, tombée dans la nuit, jonchait mollement les rues, les toits, les montagnes chauves, l'eau du golfe prenait des teintes d'améthyste, le ciel, d'un bleu de fête, souriait. Les jeunes pêcheurs, sur les barques, n'étaient vêtus, et seulement par convenance, que de leur linge de corps ; certains même étaient nus jusqu'à la ceinture. Tous tremblaient, se recroquevillaient, frottaient leurs mains, leurs poitrines engourdies. Avec une douceur et un ensemble étonnants, les chants du chœur planaient sur le miroir immobile des eaux.
Dans les eaux lustrales du Jourdain... entonna le prêtre sur un ton aigu et faux. Le blanc métal de sa croix haut levée brilla dans ses mains. On était arrivé au moment le plus grave. Les jeunes pêcheurs, debout chacun à la proue de sa barque, se penchaient dans une attente impatiente.
Pour la seconde fois le prêtre entonna son cantique et le chœur reprit avec un ensemble joyeux : Dans les eaux lustrales du Jourdain... Enfin, pour la troisième fois, la croix s'éleva au-dessus de la foule et, tout à coup,
lancée par la main du prêtre, elle prit son vol, décrivit un arc brillant dans le ciel, tomba avec bruit dans la mer. A ce même instant, de toutes les barques, avec des éclaboussements et des cris, se précipitèrent à l'eau, tête la première, des dizaines de corps solides, musclés. Trois ou quatre secondes s'écoulèrent. Les barques vides se balançaient. L'eau, mise en émoi, allait et venait d'avant en arrière... Ensuite, l'une après l'autre, émergèrent, se secouant, s'ébrouant, des têtes aux cheveux plaqués sur les yeux. Le jeune lani Lipiadi apparut le dernier, tenant en main la croix.
A la vue de ce rite insolite, mi-sportif, mi-religieux, consacré par une antiquité séculaire, les joyeux Italiens ne purent garder le sérieux voulu. Ils accueillirent le vainqueur par des applaudissements si nourris, que le bonhomme de prêtre hocha la tête d'un air de reproche.
— Ce n'est pas bien... Pas bien du tout... Se croient-ils donc au théâtre ? . . .
La neige brillait, éblouissante; l'eau céruléenne s'étalait pleine de caresses ; le soleil inondait d'or le golfe, les montagnes, les gens. Forte, épaisse, puissante, s'exhalait l'odeur de la mer... Ah! qu'il faisait bon vivre!...