Allusion à un conte de La Fontaine : VHermite
dans des lettres intimes. La longueur des distances, la rareté des voyages, l'absence des papiers publics, donnaient aux correspondances d'alors une importance que n'ont plus celles d'aujourd'hui. On écrivait sur les affaires publiques; on se communiquait les nouvelles ; on pensait en commun; enfin les lettres étaient des événements. Or, aussitôt qu'un genre d'écrit prend de l'importance, le style y devient une nécessité et une loi. Il suffisait que ces lettres fussent de temps en temps prêtées et montrées pour qu'on cherchât à les parer un peu. Il jie faut pas oublier non plus que la société polie ne faisait que de naître, et avec elle la bonne langue et le bon style. De même qu'on mettait du goût dans la conversation, de même il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'on cherchât à en
mettre dans les correspondances. Il ne faut pas conclure de l<à que les lettres de madame de Sévigné soient des morceaux de littérature préparés d'avance pour les pensions de demoiselles. Au contraire, c'est avant elle que les lettres étaient des morceaux d'apparat et de convention :
telles étaient celles de Voiture et de Balzac. La grande nouveauté de madame de Sévigné a été d'apporter un style exquis à des lettres vraies portant sur les réalités mêmes et non sur des sujets de rhétorique. Ne nous étonnons donc pas de voir madame de Grignan préoccupée sans cesse de la crainte de mal écrire et que ses lettres ne parussent ennuyeuses à sa mère.
Celle-ci passe son temps à la rassurer :
« Si votre lettre m'avait ennuyée, outre que j'aurais mauvais goût, il faudrait que j'eusse bien peu d'amitié pour vous. »
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Elle lui cite Topinion des juges les plus compétents : « M. de la Rochefoucauld vous mande que si la lettre que vous avez écrite ne vous parait pas bonne, c'est que vous ne vous y connaissez pas, » Madame de Grignan se rabaissait par vanité et impatientait sa mère :
« Quel plaisir trouvez-vous à dire du mal de votre personne et de votre esprit? » Elle craignait de devenir provinciale ; et les beaux esprits qu'elle avait raillés à Paris grandissaient à distance dans son imagination et lui faisaient peur : « Vous êtes bonne quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits... Prenez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets; c'est un effet ordinaire. » Elle lui citait l'opinion d'un bon juge, madame Scarron : « Elle aime votre esprit et vos manières; et quand
VOUS VOUS retrouverez ici, ne craignez point de n'être point à la mode. » Madame de Grignan comparait souvent ses lettres à celles de sa mère; et madame de Sévigné lui renvoyait ses compliments; et quelle que pût être la partialité d'une mère, cependant nous ne pouvons croire que celle-ci pût se tromper complètement lorsqu'elle écrivait : « Vous avez des pensées et des tirades incomparables ; il ne manque rien à votre style ; d'Hacque ville et moi nous étions ravis de certains endroits brillants ; et même dans vos narrations l'endroit qui regarde le roi, et votre colère contre Lauzun, contre l'évêque, ce sont des traits de maître *. »
Quel que fût d'ailleurs le mérite intrinsèque de ces lettres, elles étaient déli-
1. Voir encore la lettre du 9 mars 1672, du 8 décembre 1673 et du 8 janvier 1674.
cieuses aux yeux d'une mère : c'était d'elles que celle-ci disait ce mot charmant : « Je n'ose les lire de peur de les avoir lues ».
Madame de Grignan se laissait aller eu écrivant à plus d'abandon et de tendresse qu'on n'est tenté de le croire. Elle sentait vivement le prix d'une affection comme celle de sa mère et elle le lui témoignait :
« Vous êtes contente de mon amitié et vous me le dites de manière à pénétrer de tendresse un cœur comme le mien; vous voyez tout ce qui s'y passe ; vous découvrez que la plus grande partie de mes actions se fait en vue de vous être bonne à quelque chose. » Cette tendresse par lettres ne peut manquer de rappeler à sa mère les froideurs du passé ; mais c'est pour les pardonner en faveur du présent : « J'admire votre humeur; elle est au delà de tout ce qu'on peut sou-
haiter : si vous en avez une autre moins commode, il faut lui pardonner en faveur de celle-là ; » et avec une délicatesse charmante, elle prenait sur elle la moitié de la faute : « Il faut pardonner aussi à ceux à qui vous vous découvriez assez peu pour ne pas laisser voir clairement toutes ces bonnes qualités. »
Cependant, à côté de ces tendresses, il y avait des témoignages de philosophie stoïque qui effrayaient un peu madame de Sévigné : ce Vous avez une vertu sévère qui n'entre pas dans les faiblesses humaines... Ma raison n'est pas si forte que la vôtre. » Madame de Grignan s'habituait à la pensée de rester toute sa vie en Provence, et elle paraissait considérer cet avenir avec fermeté : « Ce que vous me mandez de ce séjour infini me brise le cœur. »
On sait que ces deux dames ne se faisaient pas faute de toucher légèrement à la gaillardise. Madame de Grignan commençait une de ses lettres en demandant à sa mère de deviner ce qu'elle avait fait la nuit. « J'ai tremblé depuis les pieds jusqu'à la tête, répond sa mère; je croyais que tout fut perdu ; il se trouve que vous avez attendu votre courrier et que vous avez bu à la santé du roi. J'ai respiré. » Voici un exemple du genre d'esprit un peu froid, mais plaisant, de madame de Grignan; elle disait que sa toilette était toute naturelle : « Cheveux frisés naturellement avec le fer, poudrés naturellement avec une livre de poudre, du rouge naturel avec du carmin ; cela est plaisant. » Elle envoyait à sa mère une narration « adorable » de son voyage triomphal à travers la Provence.
« Je crois lire un joli roman dont Théroïne m'est chère; cette promenade dans les plus beaux lieux du monde, dans les délices de tous vos admirables parfums, reçue partout comme la reine... ce morceau de votre vie est si extraordinaire et si nouveau et si loin de pouvoir être ennuyeux que je ne puis croire que vous n'y trouviez du plaisir. » Néanmoins ces éternels parfums ennuyaient et fatiguaient madame de Grignan. Elle eût voulu s'en restaurer « sur un panier de fumier ».
Et elle tirait de là cette maxime, c'est « qu'il n'y a point de délice qui ne perde ce nom, quand l'abondance et la facilité l'accompagnent ». Une autre maxime du même ton, et plus désenchantée, est celle-ci, « qu'il faut se désaccoutumer de souhaiter quelque chose ».
Très souvent, malheureusement pour
nous, les allusions de madame de Sévigné aux lettres de sa fille sont des rébus dont nous n'avons pas le mot et qui irritent la curiosité sans la satisfaire : « J'ai reçu votre aimable volume; jamais je n'en ai vu un si divertissant... Jamais les amants de madame de Monaco n'ont tant fait pour elle... Ce que vous dites du premier et du dernier est admirable... Vous me parlez bien plaisamment de la famille d'Harcourt. » Ainsi tout cela était plaisant et divertissant au dernier point, nous ne savons pas en quoi.
Le mercredi 13 juillet 1672, madame de Sévigné quitta Paris pour aller trouver sa fille en Provence, et le commerce de lettres fut interrompu pendant plus d'un an. C'est seulement vers le mois d'octobre 1673 que la correspondance recommence.
Madame de Sévigné avait espéré ramener sa fille avec elle; mais celle-ci s'y était nettement refusée. « Vous savez par quelles raisons et par quels tons vous m'avez coupé court là-dessus. » Quand
elle se sent piquée par la froideur de sa fille, madame de Sévîgné prend le parti de l'admirer et d'attribuer à sa sagesse ce qui venait peut-être d'une autre cause : » Il a fallu que tout ait cédé à la force de vos raisonnements ». On s'étonne aussi un peu, et peut-être une mère avaitelle le droit de s'étonner que madame de Grignan lui dtt qu'elle comptait bien que les honneurs dont elle était comblée « ne changeraient rien h l'affection maternelle ». Ces honneurs, ces succès, ces triomphes remplissaient l'âme de madame de Grignan : « Votre lettre me paraît d'un style triomphant; vous aviez votre compte quand vous l'avez écrite; vous aviez gagné vos petits procès; vos ennemis paraissaient confondus; vous ■ ' votre époux à la tête d'un ; vous espériez un beau
succès d'Orange. » Peut-être cette grandeur de province la rendait-elle moins pressée de revoir Paris, car madame de Sévigné la sermonne un peu là-dessus :
« Ne décidez rien, ne faites rien d'opposé à votre retour ». Elle craignait les dépenses d'un grand voyage et reprochait assez durement à sa mère de ne pas tenir compte d'une aussi grande dépense.
Madame de Sévigné lui renvoyait ses propres paroles : « Vous me demandez, lui dit-elle, s'il est possible que moi, qui devrais songer plus qu'une autre à la suite de votre vie, je veuille vous embarquer dans une excessive dépense qui peut donner un grand ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine *? » C'était blesser au cœur une