‹ Les lettres de Madame de GrignanChapitre 4 sur 12 · Ces paroles sont en italiques dans Madame de Sévigné · texte numérisé non relu

Ces paroles sont en italiques dans Madame de Sévigné

mère si tendre et si attentive : « Non^ mon enfant, répond celle-ci, je ne veux point vous faire tant dé mal. »

Cependant madame de Grignan, à son tour, vient à Paris : nouvelle interruption de la correspondance depuis février 1674 jusqu'en mai 1675. Aussitôt partie, elle écrit à sa mère, et c'est d'abord, comme toujours, pour s'épancher et pour se faire pardonner : elle avait sans cesse de ces retours et de ces scrupules. Elle fait allusion aux petites difficultés qui avaient pu altérer leur commerce ; elle s'inquiète du chagrin et de la tristesse que sa mère paraissait en ressentir. Madame de Sévigné, de son côté, la tranquillisait par ce mot charmant : « Ne soyez jamais en peine de ceux qui ont le don des larmes. » Cependant elle s'était contenue au départ pour

ne pas laisser éclater tous ses sentiments.

Madame de Grignan lui avait soufflé une bouffée de « philosophie » qu'elle admirait sans oser s'en plaindre. Après les premiers épanchements de la séparation, celte philosophie continuait par lettres.

La fille sermonnait la mère : « Vous me dites des merveilles de la conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces occasions; j'écoute vos leçons et je tâche d'en profiter. » Bientôt d'autres pensées viennent se mêler à celles-là. Madame de Grignan s'ennuyait des arbres de Provence; elle regrettait les arbres du Nord, qui reverdissent au printemps : « Ce que vous dites des arbres qui changent est admirable; la persévérance de ceux de Provence est triste et ennuyeuse : il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. »

C'est là une pensée charmante, dite d'une

manière charmante; peut-être la façon est-elle de madame de Sévigné, mais le fond est de madame de Grignan. C'est encore une pensée ingénieuse et touchante que celle-ci : « Vous dites une chose bien vraie, c'est que les jours qu'on u'attend point de lettres sont employés à attendre ceux qu'on en reçoit ». Au milieu de ces belles el ingénieuses pensées, madame de Sé\igné relevait avec soin tous les traits qui indiquaient chez sa Bile quelque sensibilité naturelle : « Vous m'avez fait plaisir de me parler de mes petits-enfants; je crois que vous vous divertirez à voir débrouiller leur petite raison. »

Il est fort question, dans les lettres de madame de Sévigué, el, par conséquent, dans celles de sa fille, d'une affaire de cassolette à. laquelle on ne com-

prend pas grand'chose, si ce n'est que le cardinal de Retz, parent des deux dames, voulait en faire présent à madame de Grignan. Celle-ci, par une fausse fierté, se refusait à recevoir un si riche présent.

Madame de Sévigné la reprend là-dessus et ne voit dans ce scrupule « qu'une vision de générosité ». Elle dit qu'il y a des cas où « c'est une rudesse et une ingratitude de refuser ». Elle demande « ce qui manque au cardinal pour avoir le droit de faire un tel présent ». 11 est parent; il est âgé; il donne tout à ses créanciers; il se fait un plaisir de donner une curiosité, un souvenir qui vaut à peine cent écus : c'est là « un excès de gloire ».

C'est « un défaut qui blesse la société » .

On ne peut s'empêcher d'être de l'avis de madame de Sévigné en cette circonstance. Et cependant un excès de gloire.

une vision de générosité n'est pas, après tout, un excès trop commun *.

Malgré toute sa philosophie et la réputation de libre penseuse que lui faisait Ninon, madame de Grignan allait à confesse ; mais on devine que c'était un peu à contre-cœur pour une âme fière comme la sienne : « Nous ne trouvons point que de l'humeur dont vous êtes, vous puissiez jamais aller à confesse : comment aller parler à cœur ouvert à des gens inconnus? » Au lieu de raconter ses péchés, elle disait à son confesseur :

Mon père^ qu'il fait chaud! Son esprit critique trouvait à redire même à l'amitié humaine; elle riait « de la pauvre amitié »,

1. Madame de Grignan voulait même refuser d'avance ce que le cardinal comptait faire pour elle quand il aurait payé ses dettes ; madame de Sévigné lui demande de ne pas prendre de mesures de si loin. (Lettre du 26 juin 1675.)

et trouvait que « c'était lui faire trop d'honneur que de la prendre pour un empêchement à la dévotion et un obstacle au salut ». Elle se défendait en même temps d'avoir été « oppressée » par Taffeclion de sa mère. Elle cherchait à expliquer ses froideurs et ses apparentes résistances : « Vous expliquez très bien cette volonté que je ne pouvais deviner, parce que vous ne vouliez rien. »

Puis revenaient les compliments réciproques sur les lettres de l'une et de l'autre. On ne peut contester à madame de Grignan d'avoir admiré sérieusement les lettres de sa mère. Elle les trouvait vives et agréables et disait qu'elles n'étaient point « figées * ». Sa mère lui

1. Voilà un de ces passages où il est difficile de savoir si l'expression est de la mère ou de la fille : t Je suis ravie que vous aimiez mes lettres ; il est

renvoyait son compliment : « Je vis hier une de vos lettres entre les mains de l'abbé de Pontcarré ; c'est la plus divine lettre du monde. 11 n'y a rien qui ne pique et qui ne soit joli; il en a envoyé une copie à l'Éminence ; car l'original est gardé comme la châsse. » Il paraît que le sel était ce qui distinguait l'esprit de madame de Grignan, comme la grâce et le charme celui de la mère ; elle pouvait même quelquefois s'élever jusqu'à l'éloquence. On sait combien la mort de Turenne a inspiré madame de Sévigné.

Sa fille lui avait répondu avec la même émotion, et l'on voudrait bien avoir cette autre oraison funèbre pour la comparer à la première : « Je voudrais mettre tout

vrai que pour figées, elles ne le sont pas ». Est-ce une expression renvoyée ou une expression traduite? Nous penchons pour la première hypothèse.

ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison funèbre. Vraiment votre lettre est d'une beauté et d'une énergie extraordinaires. Vous étiez dans ces bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. » Cette émotion était assez vive pour qu'elle pût lui dire que le a cardinal de Bouillon ne lirait pas cet endroit sans pleurer ». Le mot de Saint- Hilaire, raconté par madame de Sévigné, avait fait « frissonner » sa fille. Son âme^ qui était d'une trempe mâle et élevée, avait été ébranlée par la mort d'un si grand homme.

On est trop heureux de rencontrer de temps à autre quelques passages que l'on peut considérer comme textuels et qui sont alors de vrais fragments. Son procès étant gagné, madame de Grignan écrit à sa mère « qu'elle s'ennuie de ne

plus être agitée par la haine ». Elle envoie à Corbinelli « toutes ses animosités ». Elle fait un éloge admirable d'un magistrat « dont la justice est la passion dominante ». Elle disait que sa mère « s'était remariée en Provence )>.

Elle « criait après ce temps qui lui emportait toujours quelque chose d esa belle jeunesse ». Elle aurait voulu que sa mère " vit son cœur »: elle en serait contente; et madame de Sévigné, qui la connaît, lui répond : « Vous n'êtes point une diseuse; vous êtes sincère. »

C'est encore à madame de Grignan qu'appartient cette pensée ingénieuse, sur laquelle madame de Sévigné revient souvent : c'est « qu'on ne voit personne demeurer au milieu d'un mois parce 'on ne saurait venir à bout de le sser 11. Elle voulait dire par là « qu'on

se tire de l'ennui comme des mauvais chemins et que personne ne demeure au milieu d'un mois parce qu'il n'a pas le courage de l'achever. C'est comme de mourir, vous ne voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle ». Avec le cours du temps, l'un des sujets les plus habituels des réflexions de madame de Grignan, c'est l'espérance : « L'espérance est si jolie », disait-elle. Elle avait sur l'absence et l'inconstance des pensées assez pessimistes : « L'absence dérange bien des amitiés ». Madame de Sévigné la relève sur ce point et trouve que « l'absence ne fait d'autre mal que de faire souffrir ». Elle ignorait, pour sa part, ce que sa fille appelait « les délices de l'inconstance ».

Une circonstance se présenta qui mit encore en évidence ce qu'il y avait de

mâle et de fort dans le caractère de madame de Grîgnan. Il . s'agissait de signer quelque chose pour son mari. Tous ses amis, de Pa?is, le cardinal *, sa mère elle-même, lui conseillaient de ne pas signer. Madame de Grignan n'écouta qu'elle-même et les inspirations de sa conscience; elle signa. Madame de Séyigné lui en exprime son admiration :

« Vous me parlez de cette héroïque signature que tous avez faite pour M. de Grignan, Quand on a l'âme aussi parfaitement belle et bonne que vous l'avez, on ne consulte que soi. N'avezvous pas vu combien vous avez été admirée? N'êtes-vous pas plus aise de ne devoir qu'à vous une si belle résolution ?

Vous ne pouviez mal faire : si vous

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