Le cardinal de Retz, parent des deux dames
n'aviez pas signé, vous faisiez comme tout le monde aurait fait; en signant, vous faisiez au delà de tout le monde; enfin, mon enfant, jouissez de la beauté de votre action. »
La question des lectures était un grand sujet de conversation entre les deux dames, et aussi de gronderie de la part de madame de Sévigné. Sa fille lisait en ce moment le livre de Josèphe; mais^ suivant son habitude, elle restait au milieu : « Ce serait une honte dont vous ne pourriez pas vous laver de ne pas finir Josèphe; si vous saviez ce que j'achève, vous vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir un si beau livre. » — « Je suis ravi que vous aimiez Josèphe; continuez, je vous en prie ; tout est beau, tout est grand ; cette lecture est digne de vous; ne la quittez pas sans rime ni
raison. » — « Ne lisez-vous pas toujours Josèphe? Prenez courage, ma fille, et finissez miraculeusement votre histoire. » — « Ne voulez-vous point achever Josèphe? » — Malgré toutes ces recommandations et objurgations, nous ne pouvons pas savoir si madame de Grignan a jamais fini la lecture de Josèphe, tant elle était réfractaire à l'achèvement d'une lecture. Singulier travers chez une femme si sérieuse et d'un goût si vif pour les choses de l'esprit.
Il est vrai que madame de Grignan n'aimait pas les histoires, que ce fussent, d'ailleurs, des histoires romanesques ou véridiques. Elle préférait de beaucoup les livres de morale. Aussi se plaisait-elle aux Essais de Nicole, que sa mère aimait tant et qu'elle lui avait envoyés : « Vous me ravissez d'aimer les Essais ». Mais
tandis qu'elle partageait le goût de sa mère pour ce livre, ce qui « ravissait »
le bien bon, elle avait un contradicteur dans le marquis de Sévigné, qui, en cela, montrait un goût peut-être plus juste et plus fin que sa mère et que sa sœur. Il s'étonnait avec raison que celle-ci « qui s'y connaissait bien et qui aimait tous les bons styles, pût mettre en comparaison le style du Port-Royal et celui de M. Pascal... M. Nicole met une quantité de paroles dans le sien, qui fatigue et qui fait mal au cœur à la fin : c'est comme qui mangerait trop du blancmanger. » 11 poussait même la sévérité trop loin, lorsqu'il disait que le Traité de la connaissance de soi-même paraissait .
« distillé, sophistique, galimatias et pardessus tout ennuyeux ». Si madame de Grignan aimait Nicole, elle paraît encore
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plus avoir aimé Montaigne, car son frère ajoutait : « Pour vous adoucir l'esprit, je vous dirai que Montaigne est raccommodé avec moi ». En même temps qu'elle lisait les moralistes, elle posait elle-même des questions de morale et elle demandait « si celui qui est en colère et qui le dit est supérieur au traditor qui cache son venin sous de belles et de douces apparences * ». Son frère lui demande si cette question regarde madame de Lafayette, que madame de Grignan n'aimait pas, et qui n'était peut-être pas d'une parfaite sincérité.
Cependant, madame de Grignan insistait
4. Le marquis de Sévigné résumait la même question faite par sa sœur, mais en d'autres termes : € La question que vous faites des gens qui évaporent leur bile en discours impétueux et ceux qui la gardent sous des faux semblants ». On voit par là qu'il n'est pas facile de retrouver le texte primitif dans les réponses du correspondant.
et défendait son goût pour Nicole. Mais Charles de Sévigné ne cédait pas, et reprochait à sa sœur sa faiblesse pour le quinlessencié : « Je vous dis que le premier tome des Essais de morale vous paraîtrait tout comme à moi, si la Marans et l'abbé Têtu ne vous avaient accoutumée aux choses fines et distillées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les galimatias vous paraissent clairs et aisés *.
Pascal, la Logique ^ Plutarque et Montaigne parlent tout autrement; celui-ci parle parce qu'il veut parler et souvent il n'a pas grand'chose à dire. » Qui a raison dans ce débat? Peut-être les deux parties.
Le chevalier parle en homme de goût et en homme du monde. Il n'y a pas en
1. Il faut avouer que le petit traité de l'Amour de Dieu, le seul écrit qui nous reste de madame de Grignan, ne justifie que trop ce goût que lui reproche son frère pour le galimatias.
effet à comparer pour le goût et pour l'esprit Nicole aux Provinciales. Mais madame de Grignan lisait les Essais en philosophe et madame de Sévigné les lisait en chrétienne; et, à ce double point de vue, il y avait beaucoup à profiter de ce livre, que les délicats comme madame de Lafayette n'aimaient pas. Il faut remarquer, d'ailleurs une légère inadvertance du jeune Sévigné, qui oppose, comme modèle de bon style, la Logique aux Essais, sans avoir l'air de savoir que les parties les plus agréables de la Logique de Port-Royal sont précisément de Nicole et qu'il oppose ainsi l'auteur à lui-même.
Au reste, madame de Sévigné résistait sur ce point à son fils : « Quand vous avez cru que le sentiment de certaines gens me ferait changer, vous m'avez fait tort. »
Puisque nous rencontrons ici le nom du marquis de Sévigné, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de le mettre en scène à son tour pendant quelques instants, en faisant paraître quelquesunes de ses lettres et en les comparant à celles de sa sœur. Celle-ci sera mieux caractérisée par son opposition à son frère. Pour les lettres du marquis de Sévigné, il n'y a pas lieu à restitution; car nous avons les lettres elles-mêmes, adressées pour la plupart à sa sœur. Elles
sont en général aimables et spirituelles.
Elles coulent de source, et rappellent le goût et la gaieté maternels. Se vigne et sa sœur se sont en quelque sorte partagé le génie de leur mère ; mais c'est la fille qui paraît en avoir pris toute la force, le fils toute la légèreté. On voit, par ses lettres, qu'il adorait sa mère, et qu'il avait pour elle toutes sortes d'amabilités charmantes, quoiqu'il n'ignorât pas la préférence passionnée qu'elle ne cachait pas pour sa fille. Il aimait aussi beaucoup sa sœur, et celle-ci, quoique assez peu tendre, paraît avoir eu pour lui une vraie affection. Léger et frivole au dernier point, instruit cependant et capable de discuter sur Horace, débauché comme la jeunesse de son temps, devenu dévot avec l'âge, il n'a rien de la philosophie de sa sœur. Mais il a plus de
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grâce, plus de naturel, plus de cordialité. C'est une nature sympathique; madame de Grignan, au contraire, impose le respect, mais éloigne la sympathie. Les lettres de Sévigné nous font entrer dans la vie mondaine de ce tempslà, et aussi dans la vie intime et domestique de madame de Sévigné. Quelques extraits de ces lettres nous feront connaître le jeune étourdi.
La première date du premier départ de madame de Grignan. Elle est du 4 mars 1671; et madame de Grignan était partie le 5 février de la même année. Il sort, lui dit-il, d'une symphonie charmante, c'est-à-dire d'une soirée de musique donnée par mademoiselle de Raymond, cantatrice célèbre de ce temps, et qui recevait la meilleure société, un peu mêlée toutefois; car
Sévigné cite en premier lieu mademoiselle de Lenclos; mais avec elle, madame de la Sablière, madame de Fiennes, etc. Serait-ce dans cette soirée qu'il aurait vu Bossuet qui était un des amis de la famille : « A propos, dit-il, j'ai fait trembler M. de Condom du récit de votre aventure ». Cet à-propos, qui vient immédiatement après le récit de la soirée de musique, semblerait indiquer que c'est là qu'il a vu Bossuet. Cette rencontre de Bossuet et de Ninon dans un même salon serait assez piquante si elle était prouvée; mais il n'est pas impossible qu'il s'agisse d'une autre rencontre. En tout cas, il semble bien que ce soit alors que Sévigné a commencé à aimer Ninon; car c'est très peu après que madame de Sévigné écrit à sa fille :
« Votre frère entre sous les lois de
Ninon; je doute qu'elles lui soient bonnes ; il y a des esprits auxquels elles ne valent rien; elle avait gâté votre père. » Dans un simple petit mot de frère à'sœur, on voit combien le premier l'emportait sur l'autre en sensibilité.
« Vous savez que l'effet de la musique est d'attendrir; quoique je n'aie pas besoin de l'éprouver pour votre sujet, elle n'a pas laissé de renouveler mille choses que le temps qu'il y a que nous sommes séparés devrait avoir amorties. »
Le frater^ comme on l'appelait, n'était pas en correspondance réglée avec sa sœur. Il n'écrivait que de loin en loin; d'ailleurs nous n'avons pas toutes ses lettres. Celle qui vient après la précédente est de deux ans plus tard, 1673. Elle est écrite en courant et par cela même très vive et très enlevée. Sévigné revient
du service; mais il apprend qu'il faut tout de suite repartir. « Que dites-vous de cet agrément? On peste, on enrage, et cependant' on part. » On croit qu'on va se divéîaV, point du tout : « Mes chevaux sont-ils ferrés? Mes bottes sontelles prêtes? Il me faut un beau chapeau... Semble-t-il que Ton ait fait huit mois de campagne? »
Sévigné aimait sa sœur; il l'appelait « ma chère petite sœur », et il était aimé d'elle : « L'amitié tendre et solide que vous m'avez témoignée me fait croire sans beaucoup de peine que vous vous intéressez à l'état de mes affaires. » Elle lui avait donné des preuves de cet intérêt :
« Voyez, dit-il, tout ce que vous avez voulu faire pour moi, contre vos intérêts. »
En même temps qu'il fait des tendresses à sa sœur (4 décembre 1675), il plai-
santé sur les gronderies de sa mère, qui lui reprochait de s'être amusé en route, au lieu de revenir tout droit aux Rochers : « On ne me trtuve pas bon à jeter aux chiens, parce ^.fjue j'ai mis quinze jours à faire cent, cinquante lieues de pays; et quand je me serais un peu arrêté en chemin, serait-ce un grand malheur? Cependant on gronde contre moi; on jure parce qu'on ne me voit pas, et qu'on ne jouit pas du charme de ma présence. Ahl voilà ce que c'est que d'être trop charmant! Ah! mon père, pourquoi m'avez-vous fait si beau? »
On voit le ton de gaminerie que Sévigné aimait à prendre avec sa mère. C'était un enfant gâté; mais bien aimable, drôle, et faisant rire « la charmante mignonne », comme il l'appelait. Elle l'aimait aussi sans aucun doute; mais
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un peu à la surface; le fond de son cœur était pour l'absente, pour la fille, pour la cruelle et Fingrate. Les câlineries du fils ne suffisaient pas.
La lettre suivante, quelques jours plus tard, est tout entière consacrée à mademoiselle du Plessis « toujours charmante et divine ». Cette du Plessis dont il est si souvent question dans les lettres de madame de Sévigné était une sorte de dame de compagnie qui vivait dans Tintimité de la famille. Elle était souverainement ridicule, et madame de Sévigné, malgré sa bonté naturelle, ne laissait pas que d'en plaisanter souvent avec sa fille. Vaniteuse, poseuse, menteuse, laide et prétentieuse à la fois, elle prêtait de toutes parts à la raillerie. On comprend qu'un jeune homme, naturellement moqueur, comme Sévigné et plus impa-
tient du ridicule par son âge, en faisait un plastron perpétuel. Cette fois il s'agissait d'une maladie qui lui couvrait la bouche, une lèpre, dit Sévigné : « Et tout son désespoir est que cela Tempêche de baiser ma mère à toutes les heures du jour. » Elle avait une fièvre quarte et « s'était résolue à avoir pendant l'hiver deux jours de santé et un de maladie ». Dans une autre lettre, Sévigné raconte ses étourderie à sa sœur, comme quoi dans une assemblées du pays, parlant de quelque gentilhomme qui avait perdu son bénéfice, il avait dit qu'il avait bien prévu que « quelque drôle éveillé le lui ôterait » : or il parlait devant l'abbé du Plessis qui était lui-même ce drôle éveillé. « Il est question aussi d'une petite personne, polie, mais très niaise, dont il raconte cette naïveté :
« Quel est le lendemain de la veille de Pâques? lui demandait-on. Elle a dit que c'était un mardi; puis elle s'est reprise et a dit que c'était un lundi; mais, comme elle a vu que cela ne réussissait pas, elle s'est écriée : Ah! que je suis sotte, c'est un vendredi. »
Od se demandera si ces enfantillages méritaient de passer à la postérité? Oui, quand il s'agit de la société, de la vie intime de madame de Sévigné, on aime à entrer dans la familiarité, dans le tous les jours de cette charmante femme. On l'entend rire aux facéties de son fils.
Quelles bonnes soirées l'on devait passer dans cet aimable château des Rochers!
Quant à mademoiselle du Plessis, que Sévigné appelle tantôt la Divine, tantôt Ctésiphone, ses accès de fièvre étaient à sa fantaisie : « La joie d'avoir la bonne com-
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pagnie chez elle cLassa la fièvre qu'elle n'avait jamais eue. » Le pieux jeune homme ajoute cbaritablement : « Nous espérons que la jalousie la lui donnera tout de bon ». On appréhende que, par jalousie, elle n'en vienne à empoisonner la petite personne dont il a été question plus haut, et qui, toute niaise qu'elle fût, prenait sa part dans la sympathie et les afTections de madame de Sévigné. Elle avait eu un instant de joie, c'est qu'à table, au dîner, madame de Sévigné avait éloigné la petite personne pour mettre mademoiselle du Plessis à sa place. De là sa joie qu'elle exprime au domestique : « Oh! mademoiselle, répond celui-ci, c'est pour faire honneur à votre âge. »
Sévigné inlerromptses petites méchi cetés de province pour parler de
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amours : il s'en exprime très librement à sa mère et à sa sœur. Celle-ci avait dit dans une lettre qu'il n'était pas capable de choisir une amie. Il répondait à sa sœur que sa plume était « trempée dans du feu. Que dis-je? du feu? C'est dans du fiel et du vinaigre que vous l'avez trempée, cette impertinente plume... Où avez-vous pris, madame la Comtesse, que je ne fusse pas capable de choisir une amie? »
C'est qu'il avait été abandonné par une de ses maîtresses, qui était, paraît-il, une abbesse du pays. Madame de Sévigné y fait allusion en ces termes : « Il m'a assuré qu'il chante vêpres auprès de la jolie abbesse ». Il paraît qu'elle s'était lassée de lui, et qu'il avait été remplacé par un membre du clergé.
« Elle n'a pas pu s'accommoder, dit-il,
de ce que je ne donnais pas la bénédiction. Je suis trop bon catholique pour pouvoir rien disputer à TÉglise. C'est depuis longtemps qu'il est réglé que le clergé a le pas sur la noblesse. » Abandonnée par Tune, il s'était adressée à une autre : « Je suis redevenu esclave d'une autre beauté brune pendant mon voyage à Rennes. C'est madame de *** celle qui priait Dieu si joliment aux Capucines. Vous souvenez-vous comme vous la contrefaisiez. » On voit que la vertu de cet amant volage n'était pas la discrétion.
Mais voici madame de Sévigné qui tombe malade; et c'est ici que le frater se montre par les côtés les plus aimables et les plus tendres. 11 soigne sa mère avec la plus vive sollicitude. Il écrit sous sa dictée; il écrit aussi sous son propre nom,
cherchant toujours à bien informer sa sœur sans l'alarmer. Il y a bien du sentiment dans ses lettres de cette époque.
Voici d'abord comment, dans un petit mot très court, madame de Sévigné annonce le début de sa maladie. « A force de me parler de torticolis vous me l'avez donné. Je ne puis remuer le côté droit; mon fils se pâme de rire. Je lui donnerai sur le nez aussitôt que je pourrai. » On voit dans ce bout de lettre l'intention évidente de déguiser le mal, peut-être même cette intention manifeste est-elle exagérée et de nature à produire l'impression inverse. Le fils entre dans la même pensée en substituant sa prose à celle de sa mère. « Je ne ris point comme ma mère vous le mande; mais on l'amuse dans son lit, on fait tout du mieux que l'on peut pour son soulage-
ment. Soyez en repos, petite sœur; car nous serons assurément guéris, quand vous commencerez d'être en peine. » 11 se trouve deux jours après que ce petit torticolis était un très bon petit rhumatisme. Madame de Sévigné continue à ne pouvoir écrire, et son fils à la remplacer.
Il cherche toujours à rassurer sa sœur; mais il ne peut dissimuler l'état douloureux de sa mère. « Quoique les sueurs commencent à diminuer les douleurs, elles sont toujours si cruelles que l'état où nous la voyons fend le cœur à tous ceux qui l'aiment... Je voudrais bien de tout mon cœur être utile à quelque chose; mais, par malheur, je ne suis bon à rien. » Viennent ensuite les nouvelles de la cour, la querelle à l'occasion du mariage de mademoiselle de la Mothe :
« La Discorde aux crins de couleuvre se
lis LES LETTRES
mêla parmi les duchesses et les princesses qui sont les déesses de la terre; enfin tout est assoupi. » On ne sait au juste de quelles querelles il s'agissait.
Autre bavardage sur l'opéra qui vient de paraître, VAtys de Quinault : « Nous trouvons l'opéra de cette année incomparablement au-dessus de tous les autres, comme aussi « l'oraison funèbre de M. de Tulle fort belle ». Ainsi on recevait aux Rochers toutes les nouveautés, aussi bien celles de l'Opéra que celles de la chaire.
En finissant, recommandation à madame de Grignan de ne pas inquiéter sa mère par sa propre inquiétude : « Ne nous écrivez point de lettres qui puissent nous faire de la peine ; elles viendraient hors de saison ; et les chagrins de vous voir en peine ne sont pas nécessaires à madame votre mère convalescente ».
Madame de Sévigné écrivait encore, mais d'une manière si contrefaite et si altérée que c'était un débat entre le bon abbé (de Coulanges), oncle de madame de Sévigné, et Charles son fils de savoir si elle ne ferait point mieux de ne pas écrire, car l'abbé trouvait que « l'écriture de ma mère était excellente pour vous rassurer; et moi je soutiens, disait le jeune marquis, qu'elle est beaucoup plus propre à vous épouvanter ». Il croit que le style de sa lettre doit suffire pour rassurer madame de Grignan : « car je ne crois pas que vous me soupçonniez une assez grande force d'esprit pour écrire des plaisanteries dans le temps que je serais frappé de quelque chose de terrible » .
Puis vient le moment où madame de Sévigné n'écrit plus du tout, non qu'elle aille plus mal, mais au contraire parce
qu'elle est guérie et que sa douleur s'est changée en enflure. Le fils se fait alors le secrétaire de sa mère, il écrit sous sa dictée; et cette lettre maternelle n'en est pas moins charmante pour avoir été dictée : « Une des joies que j'ai du retour de ma santé c'est l'inquiétude que cela vous ôtera ».
La guérison s'accentuant, on recommence à parler d'autre chose, ce sont les Essais de Nicole qui reviennent sur le tapis. « Je n'ai rien vu de moins agréable, dit Sévigné, fidèle à son antipathie; ce ne sont point là des portraits où tout le monde se reconnaît. Celui-ci parle parce qu'il veut parler et souvent il n'a pas grand'chose à dire. » Quant à l'opéra de Quinault (Atys)^ madame de Grignan n'avait pas la même admiration que son jrère; mais celui-ci demandait des rai-.
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sons : <c Dites-nous ce que vous y trouvez de mauvais et nous vous répondrons ».
Il persiste d'ailleurs à soutenir que les deux premiers actes sont jolis et audessus de la portée ordinaire de Quinault. Aux questions littéraires se mêlent aussi les questions théologiques. Sévigné avait voulu donner à sa mère un remède que Ton appelait « remède de M. de rOrme ». Madame de Grignan s'y était opposée parce que c'était de l'antimoine.
On s'y était cependant décidé. Entre ces deux opinions , madame de Sévigné s'écriait en véritable prédestinatienne :
« mon enfant, que vous êtes drôle de croire qu'une maladie se puisse déran- * ger! Ne faut-il pas que la providence de Dieu ait son compte et pouvons-nous faire autre chose que lui obéir? » A quoi Charles de Sévigné ajoute un post-scriptum, en
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petit sceptique qu'il est à cette époque :
« Voilà qui est fort chrétien; mais prenons toujours à bon compte de la poudre de M. de TOrme. »
Sur la bonne conduite du jeune homme pendant la maladie de sa mère, nous n'avons pas seulement comme témoignage ses propres lettres et les tendres sentiments qui y régnent; nous avons les paroles de madame de Sévigné ellemême qui lui rend justice en ces termes :
« Le frater est d'une consolation que je ne puis vous exprimer; il se connaît assez joliment en fièvre et en santé. J'avais de la confiance en tout ce qu'il disait, il avait pitié de toutes mes douleurs, et le hasard a voulu qu'il ne m'ait trompé en rien de ce qu'il m'a promis, pas même à la promenade d'hier où je me suis mieux portée que je n'espérais. »
. Enfin on part pour les eaux. Madame de Sévigné est à Bourbon. Avant de partir, elle écrit à sa fille la lettre la plus touchante pour la supplier de venir la voir.
Charles de Sévigné vient à Tappui de sa mère : « Je vous ordonne d'aller la voir à Bourbon , vous pourrez fort bien revenir à Paris avec elle, en attendant que M. de Grignan vous rapporte la gala del Pueblo^ la flor del Abril (rornement de la cité; la fleur d'avril ou du printemps). — Lui-même est obligé de partir pour son service militaire, ce dont il enrage : « Enfin, me revoilà encore guidon, guidon éternel, guidon à barbe grise ». Là-dessus, dit-il en parodiant les Adieux de Cadmus).
Je vais partir de cette ville Et m'en vais mercredi tout droit à Charleville Malgré le chagrin qui m'attend.
Il termine par ces mots : « Adieu, belle petite sœur ».
Ces extraits de lettres suffiront pour donner une idée de l'esprit et du caractère de Charles de Sévigné. Nous ne pousserons pas plus loin ; car elles ne doivent pas empiéter sur celles de sa sœur, qui sont notre véritable sujet : nous le retrouverons d'ailleurs encore de temps en temps.
Beaucoup de passages se rapportent à l'amour tendre de madame de Sévigné pour sa fille : tantôt celle-ci sentait vivement cet amour et faisait des efforts pour y répondre ; tantôt elle semble lui faire la leçon au nom d'une philosophie un peu chagrine. Madame de Grignan paraissait dire que c'était à l'amour de faire des excès de passion et que l'amitié devait se tenir dans une plus juste mesure, et peut-être en tirait-elle quelque leçon à sa mère sur l'excès de son
amour maternel. C'est au moins ce que Ton peut conjecturer d'après le passage suivant : « Je ne saurais m'appliquer à démêler les droits de Vautre *; je suis persuadée qu'ils sont grands ; mais quand on aime d'une certaine façon et que tout le cœur est rempli, je pense qu'il est difficile de séparer si juste. Je ne trouve pas qu'on soit si fort maîtresse de régler les sentiments de ce pays-là; on est bien heureux quand ils ont l'apparence raisonnable. Je crois que, de toute façon, vous m'empêchez d'être ridicule; je tâche aussi de me gouverner assez sagement pour n'incommoder personne. »
Ce passage ne peut avoir deux sens :
évidemment la pauvre mère est obligée
1. Madame de Sévigné et madame de Grignan donnaient en plaisantant le nom de l'autre à l'amour en l'opposant à l'amitié.
de défendre contre sa fille la violence de sa passion maternelle; elle espère ne pas être ridicule; elle tâche de ne pas importuner. Cependant madame de Grignan ne peut s'empêcher d'être sensible à un si grand amour : « Vous êtes donc persuadée que j'aime ma fille plus que les autres mères? » Cet amour, selon madame de Grignan, avait été pour sa mère un « préservatif», et madame de Sévigné entrait dans cette pensée en disant : « 11 faudrait plus d'un cœur pour aimer tant de choses à la fois », par allusion à la princesse de Tarente, qui lui avait envoyé un chien nommé Fidèle, nom « que ses amants n'avaient jamais mérité de porter ». Mais madame de Grignan, de son côté, avait été si infidèle dans sa passion pour le chocolat que sa mère feignait de craindre