S LES LETTRES
pour elle-même : « Je ne sais si je ne dois pas trembler : puis-je espérer d'être plus aimable et plus parfaite? Il vous faisait battre le cœur : peut- on se vanter de quelque fortune pareille? Vous devriez me cacher ces sortes d'inconstances. »
On regrette d'avoir à dire que madame de Grignan plaisantait avec sa mère des exécutions de Bretagne :
« Vous me parlez fort plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus si roués;... la penderie me paraît maintenant un vrai rafraîchissement. » Cependant ces plaisanteries elles-mêmes étaient-elles bien des plaisanteries, et n'avaient-elles pas quelques dessous de cartes? « Ce que vous me dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif un homme qui confessa d'avoir eu
dessein de tuer le gouverneur : pour celui-là^ il méritait bien la mort. » N'estce pas dire qu'il y en avait eu d'autres qui ne la méritaient pas? Qu'écrivait donc d'admirable madame de Grignan sur M. de Chaulnes? N'était-ce pas quelque comparaison avec la Provence, si paisible sous M. de Grignan? On aimerait à croire que cette ironie était aflFectée et cachait un blâme secret. N'y a-t-il pas quelque chose de semblable dans cette allusion aux affaires de Provence? « J'admire que vous ayez réussi à faire ce que vous voulez : c'est que vous êtes fort aimés. Nous sommes étonnés de voir qu'en quelque lieu du monde on puisse aimer un gouverneur '. » En Provence, les populations
1. Voir aussi, 11 décembre 1675 : c Vous jugez pnpcrficiellement de celui qui gouverne celle-ci,
étaient paisibles : c'était avec les autres autorités qu'on était à couteaux tirés.
La municipalité d'Aix était, suivant madame de Grignan, « une caverne de larrons ». Mais elle aimait mieux la guerre que la paix. Elle était a pour la paix générale », c'est-à-dire pour la continuation de la guerre; mais « cette humeur guerrière » ne plaisait pas à Paris. On n'a jamais aimé en haut lieu les administrateurs de province qui vous font des affaires. Ces petites discordes paraissaient fastidieuses au ministre ; aussi madame de Sévigné, avec son tact de Parisienne, avait soin de n'en rien dire à M. de Pomponne, amico di pace e di reposa. Quelquefois on n'avait pas de
quand vous croyez que vous feriez de même ; non, vous ne feriez point comme il a fait ; le service du roi même ne le voudrait pas. »
nouvelles à raconter : « Nous avons bien besoin, comme vous dites, de quelque événement, aux dépens de qui il appartiendra. » Quelquefois aussi les nouvelles étaient fausses : « Vous me dites des choses admirables : je les lis, je les admire, je les crois, et tout de suite vous me mandez qu'il n'y a rien de plus faux ». A défaut de nouvelles, vraies ou fausses, on disait des bagatelles.
Madame de Sévigné avait reçu un petit chien de la princesse de Tarente, et elle avait un moment négligé sa chienne Marphise pour le nouveau venu. Madame de Grignan en plaisante avec sa mère et l'accuse d'avoir fait la coquette :
« Ce que vous me dites sur Fidèle est fort plaisant et fort joli : c'est la vraie conduite d'une coquette que celle que j'ai eue. » Un trait plus vif et plus osé
était la comparaison des confesseurs et des amants : « Vuus avez trouvé fort plaisamment d'où vient rattachement qu'on a pour les confesseurs : c'est justement la raison qu'on a pour parler dix ans avec un amant, car, avec ces premiers, on est comme mademoiselle d'Aumale, on aime mieux dire du mal de soi que de n'en pas parler » .
Voici encore un résumé de lettre qui fait bien regretter l'original : « Ne vous retenez point quand votre plume veut parler de la Provence; ce sont mes affaires; mais ne la retenez en rien quand elle a la bride sur le cou ; elle est comme l'Arioste : on aime ce qui finit et ce qui commence; le sujet que vous prenez console de celui que vous quittez et tout est agréable. Celui du froc aux orties que l'on jette tout doucement
pour plaire à Sa Sainteté et le reste est une chose à mourir de rire;... je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus plaisant : vous êtes plus gaie dans vos lettres que vous ne Têtes ailleurs. »
Madame de Grignan se plaignait d'être toujours accablée de société. Elle s'étonnait qu'on ne comprît point « qu'elle pût souhaiter d'être séparée de cette bonne compagnie ». Elle avait soif d'être seule. Elle ràcontaitl'histoire d'une vieille veuve qui épousait un jeune homme; sur quoi madame de Sévigné répliquait :
« C'est un grand bonheur de ne pas être coiffée de ces oisons-là : il vaut mieux les envoyer paître que de les y mener ».
Le 17 janvier 1676, madame de Sévigné est atteinte de ce rhumatisme dont elle eut tant à souffrir pendant une
année. Grâce aux distances, ce n'est
que dans sa lettre du 9 février que madame de Grignan annonce qu'elle a reçu la nouvelle et exprime ses inquiétudes.
Représentons-nous cet effet cruel des distances, que nous ne connaissons plus.
En quelques heures, on communiquerait aujourd'hui, par le télégraphe, des Rochers à Grignan; en deux jours, madame de Grignan serait venue retrouver sa mère. Mais alors les lettres elles-mêmes ne pouvaient donner aucune sécurité; car, tandis qu'elles faisaient le chemin, la maladie pouvait s'aggraver et prendre une terminaison fatale; ou bien on souffrait et on s'affligeait quand la maladie était guérie.
Rappelons-nous ces douloureuses épreuves dont souffraient nos pères quand nous sommes tentés, par un raffinement esthétique, de mépriser les progrès
matériels de notre temps, et disonsnous que ces progrès sont aussi des progrès moraux, des progrès pour le cœur. Cependant, la maladie de madame de Sévigné s'était assez rapidement améliorée; elle s'alarme des inquiétudes de sa fille : « Nous craignons la lettre où vous allez faire de grands cris sur le mal que j'ai eu... Vos frayeurs commencent justement dans le temps qu'il n'y a plus de sujet d'en avoir. » La lettre arrive :
« Voilà justement ce que nous avions prévu; je vois vos inquiétudes et vos tristes réflexions dans le temps que je suis guérie ». Nous avons vu que, pendant tout le temps de la maladie de sa mère, c'est le marquis de Sévigné qui tient la plume, tantôt écrivant sous sa dictée, tantôt la remplaçant, et que dans ce rôle de secrétaire, son caractère et
son esprit se montrent sous le jour le plus charmant.
Pendant que madame de Sévigné se rétablissait lentement aux Rochers, madame de Grignan avait, de son côté, ses épreuves et ses misères. Elle accouchait prématurément à huit mois, par suite d'une imprudence , et sa mère croyait tout d'abord que l'enfant était mort : « Quel dommage d'avoir perdu encore un pauvre petit garçon! » Le fraier, comme on l'appelle, tire occasion de cet événement pour faire valoir sa propre sagesse, que d'ordinaire on n'estimait guère : n Pour moi, disait-il.
je n'accouche pas à huit mois. » Ce- '">'\dant l'enfant n'était pas mort, et, idant quelque temps, la mère et la i se bercent de l'espoir de le couver. Il s'agissait de savoir si l'enfant
était bien de huit mois. De là, entre ces dames, des questions, des supputations assez plaisantes : « Je n'ose espérer que vous vous soyez trompée; vous êles plus infaillible que le pape. » — ... « Je me fie fort à vos supputations, et je trouve vos réponses fort plaisantes. » — «... Je vous prie de compter les lunes pendant votre grossesse ; si vous êtes accouchée un jour seulement sur la neuvième, le petit vivra. » — « Vous me marquez le 15 juin; nous avons supputé les lunes jusqu'au H février; il est de deux jours dans la neuvième : c'est assez. » A défaut de ces supputations plus ou moins complaisantes, on se consoliit avec des contes de bonne femme. On disait à Aix qu'il n'y a rien de si commun que les enfants venus à huit mois. « La rareté des
enfants de neuf mois m'a fait rire, «Malgré
toutes ces belles espérances, le pauvre enfant végéta pendant un an, et mourut à la fin de juin 1677. C'était le troisième enfant que perdait madame de Grignan.
A défaut des journaux et des gazettes, les lettres, à cette époque, donnaient les nouvelles du temps. Madame de Grignan envoyait celles du Midi; madame de Sévigné celles du Nord : « Nous avons été bien aises d'apprendre par vous les nouvelles de Messine; vous nous avez paru original * à cause du voisinage ».
Mais quelles nouvelles que celles qui arrivaient huit jours après l'événement!
« Que vous êtes plaisants, vous autres, de nous parler de Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que vous sachiez la prise de Condé ». Madame de
1. C'est-à-dire, de source première, sachant les choses d'originad. (Note de Fédition Régnier.)
Grignan, avec son esprit positif, aurait volontiers trouvé là un prétexte pour abréger la correspondance ; mais sa mère lui répond : « Ne nous mettons point dans la tête de craindre les contretemps de nos raisonnements; c'est un mal que Téloignement cause et à quoi il faut se résoudre; car, si nous voulions nous contraindre là-dessus, nous ne nous écririons plus rien. »
Le seul fils que madame de Grignan ait conservé, c'est le marquis de Grignan, Il est souvent question de lui dans la correspondance. La mère était inquiète de le voir trop timide et avait peur qu'il ne devint poltron. Madame de Sévigné la tranquillisait sur ce point : « Je vous prie que sa timidité ne vous donne aucun chagrin... se sont des enfances;...
ne vous impatientez point à cet égard ».
On craignait aussi pour sa taille, un côté du corps était plus fort que l'autre. Les instructions de madame de Sévigné sur ce point étaient très sages : « On vous conseille de lui donner des chausses pour voir plus clair à ses jambes... Il faut qu'il agisse et qu'il se dénoue. Il faut lui mettre un petit corps un peu dur qui lui tienne la taille. Ce serait une belle chose qu'il y eût un Grignan qui n'eût pas la taille belle! » Cependant la taille se remet, et la timidité commence à passer.
« Vous me le représentez fort joli, fort aimable. Cette timidité vous faisait peur mal à propos ». On lui avait mis des chausses, et cela seul l'avait rendu brave :
« Ils sont filles tant qu'ils ont une robe ». Sa mère se divertissait à commencer « sa petite éducation ». — « Vous prenez le chemin d'en faire un fort honnête
DE MADAME DE GRIGNAN i4f
homme. Vous lui faites un bien extrême de vous amuser à sa petite raison naissante : cette application à le cultiver lui vaudra beaucoup ». Madame de Grignan s'inquiétait encore de ne pas trouver son fils assez vif, assez spirituel; il avait plus de sens que d'esprit : « J'aimerais mieux, répond madame de Sévigné, son bon sens et sa droite raison que toute la vivacité de ceux qu'on admire à cet âge et qui sont des sots à vingt ans. Soyez contente du vôtre, ma fille, et menez-le doucement comme un cheval qui a la bouche délicate ».
Il était aussi question souvent des filles dans la correspondance. L'aînée venait d'être mise au couvent, où, suivant la tradition des familles nobles de ce tempslà, elle devait rester plus tard comme religieuse. Madame de Sévigné en avait
« le cœur serré ». Madame de Grignan parait avoir eu plus de courage, quoiqu'elle-même ne craignît pas d'appeler le couvent « une prison ». L'enfant avait dissimulé « sa petite douleur ». La mère en avait probablement fait autant :
« Vous avez un courage qui vous sert toujours dans les occasions ». L'enfant s'habitua assez vite à cette séparation; car madame de Sévigné écrit avec une admiration qui n'est pas sans quelque nuance de critique : « L'inhumanité que vous donnez à vos enfants est la chose la plus commode du monde. Voilà, Dieu merci, la petite qui ne songe plus ni à père ni à mère. » Tandis que l'aînée des filles, Marie-Blanche, était au couvent, la plus jeune, Pauline (plus tard madame de Simiane), était restée auprès de sa mère; c'était sur elle seulement que le
sentiment maternel de madame de Grignan trouvait à se répandre : elle s'en amusait. « Pauline me paraît digne d'être votre jouet ». Elle trouvait en elle sa ressemblance, sauf « un petit, nez carré » qui lui venait de sa grand'mère.
« Je trouve plaisant que les nez des Grignan n'aient voulu permettre que celui-là, et n'aient pas voulu entendre parler du vôtre ».
Au milieu de ces conversations de famille, la moraliste et la philosophe ne faisaient jamais défaut chez madame de Grignan, et madame de Sévigné admirait sa philosophie : « Les réflexions que vous faîtes sur les sacrifices que l'on fait à la raison sont fort justes et fort à propos dans l'état où nous sommes; il est bien vrai que le seul amour de Dieu peut nous rendre heureux en ce monde et en
l'autre. Il y a très longtemps qu'on le dit; mais vous y avez donné un tour qui m'a frappée ». La mort du maréchal de Rochefort, qui meurt à quarante ans au milieu des honneurs qu'il a désirés, suggérait à madame de Grignan des réflexions philosophiques sur « la liberté que prend la mort d'interrompre la fortune. » Elle demandait à sa mère « si elle était dévote ». Elle-même était lasse, « non de la dévotion, mais de n'en point avoir ».
A propos de M. de Rochefort, elle faisait remarquer « qu'il avait seulement oublié de souhaiter de ne pas mourir si tôt». Elle n'aimait pas l'expression de Nicole, le moi. Elle trouvait avec Chapelain « une nuance de ridiculité dans cette expression » . Qu'eût-elle dit de l'usage que nous en faisons aujourd'hui?
Elle parlait « des ridicules qui venaient
des défauts de Tâme », et madame de Sévigné n'entendait pas très bien ces paroles, mais elle les expliquait en disant qu'il « faut mettre au premier rang du bon ou du mauvais tout .ce qui vient de ce côté-là; les sentiments du cœur me paraissent seuls dignes de considération ». La mort et la confession de la Brinvilliers étaient aussi un sujet de réflexions sérieuses exprimées sous une forme plaisante. Madame de Grignan ne voulait pas croire qu'elle pût aller en paradis : « Je crois que vous avez contentement. Sa vilaine âme doit être séparée des autres. » Elle trouvait « qu'assassiner était une bagatelle en comparaison d'être huit mois à tuer son père, à recevoir ses caresses et toutes ses douleurs, où elle ne répondait qu'en doublant la dose ».
Madame de Grignan mêlait à ses lettres des théories cartésiennes que madame de Sévigné n'entendait pas bien. Celle-ci chargeait Corbinelli de lui répondre : « Corbinelli vous répondra sur la grandeur de la lune et sur le goût amer ou doux. Il m'a contentée sur la lune, mais je n'entends pas bien le goût.
Il dit que ce qui ne nous paraît pas doux est amer; je sais bien qu'il n'y a ni doux ni amer, mais je me sers de ce qu'on nomme doux et amer pour le faire entendre aux grossiers. » Madame de Grignan avait écrit à Corbinelli une lettre que sa mère trouvait « la plus agréable qu'on puisse voir ». Celle-ci promet de la montrer au Père Le Bossu, qui est son Malebranche, pour avoir son avis; mais Corbinelli assure que « madame de Grignan en sait plus
qu'eux tous ». Au milieu de toute cette philosophie, elle trouvait encore matière à rire et à faire rire sa mère : « Vous êtes la plus plaisante créature du monde avec votre sagesse et votre sérieux ; si vous vouliez prendre soin de ma tête, je serais immortelle. » Une des plus piquantes de ces anecdotes qui souvent nous échappent est celle que madame de Sévigné reproduit en ces termes : « Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut dans l'église cette chanson gaillarde dont elle se confessait : rien au monde n'est plus nouveau ou plus plaisant. Je trouve qu'elle ne pouvait faire autrement; le confesseur la voulait entendre puisqu'il ne se contentait pas de l'aveu qu'elle lui en avait fait. Je vois le bonhomme pâmé de rire le premier de cette aventure. Nous vous
mandons souvent des folies, mais nous ne pouvons vous payer celle-là. »
Enfin, vers la fin de 1676, une grande question était débattue : celle d'un voyage à Paris; madame de Grignan était suspendue entre le oui et le non, et, en bonne cartésienne, elle écrivait que « rincertitude ôte la liberté ». Elle disait qu'elle entend d'un côté une voix qui lui crie : « Ah ! ma mère! ma mère ! »
et de l'autre une voix qui la retient à Grignan. Et elle restait suspendue, « comme le tombeau de Mahomet ». Cependant le oui l'emporte; la résolution est prise, et madame de Grignan part pour Paris, où elle reste plusieurs mois. La correspondance s'arrête du 13 décembre 1676 jusqu'au 8 juin 1677. — Reposons-nous aussi, avec ces dames, et suspendons ici la première partie de ce travail.