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Institution chrétienne, ch. ix, S

grands artistes d'alors, Jean Goujon et Bernard de Palissy, étaient calvinistes. Quant aux écrivains réformés, contemporains de Calvin, ce serait une injustice que de leur supposer ce caractère morose qu'on attribue à la réformation et à son fondateur. Leurs nombreux pamphlets se distinguent, au contraire, par un entrain remarquable, par une verve singulière. Véhéments et indignés quand le sujet l'exige, ils ont aussi cette raillerie pleine de sens qui a fait le succès- de la satire Ménippée. Il suffit de nommer Henri Es tienne et son Apologie pour Hérodote^ d'Aubigné et sa Confession de Sancy. Il y a parmi eux un écrivain trop peu connu, et que je regrette de voir oublié par M. Sayous : c'est Régnier de La Planche. Son Livre des marchands est un véhément pamphlet contre les Guise et surtout contre le cardinal de Lorraine, • le plus implacable ennemi des réformés. A cette époque (1565), les calvinistes n'ont pas encore perdu l'espoir d'entraîrter dans leur parti le peuple de Paris, et de donner à leur cause cette couleur démocratique dont plus tard sut se revêtir la sainte Ligue. Aussi le Livre des marchands est-il une flatterie à l'adresse de cette partie de la population; c'est une suite de discours attribués aux gens de travail, les sages devis ^ les sentences et conseils admirables^ qui furent tenus par aucuns marchands et artisans de cette ville, Paris, vraiment sans pareille. « Quels trésors d'esprit et de

bon vouloir, dit l'auteur, sont mêlés parmi les draps, les laines, les cuirs, le fer, les drogues et merceries! Quelles richesses d'âmes sont enfouies et cachées es corps méprisés de tant de louables bourgeois ! » L'auteur, tout en recommandant la modération et la charité à l'égard des calvinistes, s'y déguise et se donne pour catholique, il va jusqu'à flatter ceux des ordres religieux qui sont plus souvent en contact avec le peuple, et à prêter ses propres sentiments à certains religieux de plusieurs ordres^ « non pas de ces bedons ventres depuis le menton jusqu'aux genoux, ni de cette nouvelle ordure des jésuites, mais de ces bons et vénérables mendiants ; car, à telles personnes qui ne mangent pas toujours leur soûl, l'esprit est prompt et souvent se communique. » Tous ces personnages sont d'ailleurs dévoués au roi, ayant au cœur les fleurs de lys^ toutes pures et nettes et vivement empreintes ^ nonles armoiries de Lorraine ni les écussons de Jérusalem et de Sicile^ ennemis des étrangers (les guisards), vrais et anciens patriotes... — Patriotes! c'est le mot dont ils se servent; je ne me souviens point d'avoir vu ailleurs, au seizième siècle, ce terme tout nouveau dans notre langue, employé plus tard par Saint- Simon pour désigner Vauban, et qui ne prend place dans le dictionnaire de l'Académie qu'en 1762. — C'est là une curiosité philologique que je recommande aux amateurs.

ilO LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.

Remarquons en passant que ces avances restèrent sans effet sur le peuple de Paris, et qu'il demeura l'ardent ennemi de la réforme, comme il n'y parut que trop à la Saint-Barthélémy et pendant la Ligue. La réforme eut ailleurs, il est vrai, un autre caractère, notamment en Bourgogne et dans quelques provinces du Midi, ce que nos historiens ne semblent pas en général avoir assez nettement distingué ^

Mais ce qu'il faut remarquer ici dans cette

1. Voir sur ce point les Mémoires de Condé, et particulièrement, dans ce dernier recueil, les remontrances des États de Bourgogne à Charles IX : « L'an passé, un séditieux conventicule fut tenu à Ch&lons par les ministres de la religion prétendue réformée, auquel on a su certainement avoir été parlé de jeter hors la république les trois vermines, que l'on disait être les moines, la noblesse et les gens de la longue robe servant à votre justice. » {Mémoires de Condé, édit. de 1743, t. IV, p. 392.) Dans le Midi , c'était bien pis encore, au dire de Montluc. Quand on remontrait aux huguenots qu'ils avaient tort de s'assembler malgré les édits du roi : « Le roi! répondaient-ils, quel roi? C'est nous qui sommes les rois. Celui-là que vous dites est un petit royaut de m....; nous lui donnerons des verges et lui baillerons un métier pour lui apprendre à gagner sa vie comme les autres. » Les ministres prêchaient publiquement que si les paysans se mettaient de leur religion, ils ne payeraient aucun devoir aux gentilshommes, ni au toi aucune taille, que ce qui lui serait ordonné par eux. Autres prêchaient que les rois ne pouvaient avoir aucune puissance que celle qui plairait au peuple. Autres prêchaient que la noblesse n'était rien plus qu'eux. Et de fait, quand les procureurs des gentilshommes demandaient des rentes à leurs tenanciers, ils leur répondaient qu'ils leur montrassent dans la Bible s'ils les devaient payer ou non , et que si leurs prédécesseurs avaient été sots et bêtes, ils ne le voulaient point être. » {Mém, de Montluc] 1. v.)

œuvre originale, c'est que trente ans avant la Ménippée^ Régnier de La Planche a déjà donné le cadre de cet immortel pamphlet. Sans doute il ne faut pas mettre le Livre des marchands sur la même ligne que la MénippéCy admirable comédie où chacun des ligueurs se peint avec des nuances diverses dans ses bouffonnes confessions, et où, après ce débordement de turpitudes, s'élève la voix éloquente et patriotique de d'Aubray, pour flétrir ces hypocrisies sanguinaires et ces frénésies soldées par l'or des Espagnols. Régnier de La Planche n'a pas la même variété : tousses personnages jouent le même rôle, tous sont également hostiles à MM. de Lorraine, ce qui donne à ce pamphlet une allure assez monotone. Tous tiennent à peu près le même langage, et l'on ne trouve pas moins de bon sens et d'atticisme dans le discours de YEspicier que dans celui du Drapier. Ce sont tous des sages, des Aristes, et l'Ariste n'est pas le personnage le plus propre à animer une comédie. Néanmoins, le ton est donné, le cadre est tracé d'avance ; et ce qui nous frappe surtout, c'est qu'au début de cette longue lutte, les opinions exprimées dans le pamphlet calviniste sont les mêmes que celles qui triomphent à la fin, avec Henri IV et les politiques, dans la satire Ménippée.

Ce même Régnier de La Planche passe pour être l'auteur d'un pamphlet d'un autre ton, inséré

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par lui dans son livre de VEstat de France sous François II. C'est un mémoire adressé par les calvinistes au roi de Navan^e, Antoine de Bourbon, et aux autres princes réformés, pour les sommer de prendre en main la cause des opprimés. Il se termine par une imprécation d'une entraînante vigueur contre le cardinal de Lorraine, et qui doit compter parmi les pages les plus éloquentes qu'on ait écrites en notre langue. Que l'on compare cette page au pamphlet de La Boetie, De la Servitude volontaire *, et Ton reconnaîtra combien, chez Régnier de La Planche, la réalité qui le presse et qui l'écrase ajoute de force à la pensée et de précision à la parole. Ce sont les tyrans en général que La Boétie flétrit dans sa véhémente

i. En voici les premières lignes, qui suffiront pour indiquer le mouvement : « Ainsi donc, pour venir à conclure, c'est à toi, cardinal, plus rouge de notre sang que d'autre teinture; c'est, dis-je, à tes parjures et déloyautés, à ton ambition et avarice, à la furie de tes frères, exécuteurs de tes ifiaudites et sanglantes entreprises, que la France redemande la vie de tant de gentilshommes que tu as envoyés à la boucherie, en Italie, en Allemagne, en Ecosse ; c'est à toi qu'elle redemande ses frontières de Champagne, de Bourgogne, du Lyonnais, du Dauphiné et de Provence, puisque tu l'as amenée en cette nécessité de s'en dévêtir... C'est à toi que tant de femmes veuves demandent leurs maris, tant de maris la chasteté de leurs femmes, tant de pères leurs enfants, tant d'orphelins leurs père et mère, criant à Dieu vengeance contre toi et les tiens! C'est toi, cardinal, qui nous as donné ton frère pour second roi, sous ombre de lieutenant général, laquelle ignominie et servitude il faut que tu saches que jamais la France ne l'oubliera, etc. »

harangue: c'est à une abstraction qu'il s'attaque; de là parfois quelque chose de vague et des généralités sans application directe. Sans doute sa haine, allumée par les atrocités du connétable de Montmorency, est éloquente, parce qu'elle est sincère ; mais elle paraît parfois déclamatoire, parce qu'elle n'a pas un but déterminé. On sent d'ailleurs l'homme qui écrit après les événements, dans son cabinet, qui calcule sa colère, fortifie ses phrases, envenime ses expressions. Pour Régnier de La Planche, c'est un homme, un tyran en chair et en os, qu'il s'agit d'abattre; aussi tous les coups portent; ce n'est point une vaine escrime, rien n'est ici pour l'élégance du jeu : c'est pour agir qu'il écrit, et parce qu'il n'a pas en son pouvoir d'autre moyen d'action. On sent bien, en le lisant, qu'il s'abstiendrait d'écrire, si ses amis avaient à leur disposition quelques milliers de reîtres et de lansquenets. Aussi, face à face avec la réalité, il ne s'égare point, il va droit au but, et ne frappe de la parole que parce que l'épée lui fait défaut.

Ce serait ici le lieu de parler d'un rare écrivain, d'un caractère plus rare encore, Agrippa d'Aubigné ; mais un tel écrivain et un tel homme exigent une étude spéciale. En quelques pages de sa jeunesse, M. Sainte-Beuve avait jadis parfaitement apprécié cette généreuse nature : « Chevalier loyal comme Grillon, calviniste fervent comme Duplessis-

Mornay, républicain éclairé comme Hubert Languet ou La Boêtie, il n'épargne pas au roi de Navarre les vérités, les remontrances, les refus, et par ses scrupules d'honnête homme et de chrétien, il mérite constamment la hatne des maîtresses et quelquefois la colère du maître ^ » Pourquoi faut-il qu'après avoir écrit ces lignes dictées par une si vive admiration, M. Sainte-Beuve ait cru devoir, dans une édition plus récente, apporter une restriction singulière, se reprocher d'avoir peint d' Aubigné trop en beau? « Je n'ai pas assez tenu compte de la mauvaise humeur et des haines, dont la part pourtant est grande chez ce rude et brillant aïeul deM"*" deMaintenon. » Eh! mon Dieu! oui, d'Aubigné eut des haines, de ces haines vigoureuses dont parle Molière. Il n'a pardonné ni les gibets, ni les bûchers, ni la Saint-Barthélémy qui avait dévoré tant de ses frères ; mais qui peut le blâmer si, pour tout châtiment et pour toute vengeance, il ranime le souvenir de toutes ces atrocités ; si, en parlant des complices de Charles IX et des joyeuses débauches au milieu desquelles * ils cherchent à oublier leurs crimes, il s'écrie :

Quand le peuple gémit sous le faix tyrannique,

Quand ce siècle n'est rien qu'une histoire tragique,

Ce sont farces et jeux, toutes leurs actions :

Un ris sardonien peint leurs affections.

Bizarr' habits et cœurs, les plaisans se déguisent,

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