Tableau de la poésie française au xti'^ siècle
Enfarinés, noircis ; et ces bateleurs disent : a Déchaussons le cothurne, et rions! car il faut Jeter ce sang tout frais hors de notre échafaud , En prodiguant dessus mille fleurs épanchées, Pour cacher notre meurtre à l'abri des jonchées! »
« Nonl leur répond d'Aubîgné, vos fleurs sécheront ^yi le sang reparaîtra I et il écrit ses Tragiques et sa grande Histoire. Que lui reproche- 1- on? Cette cour immonde et sanguinaire des Valois, Tat-il calomniée? Mais ces horreurs qui révoltent d'Aubigné, Montluc les raconte ; il y a pris part et s'en vante ; mais ces débauches, Brantôme les atteste, et rien ne lui paraît plus innocent : « J'ai connu une fort belle et honnête dame, sujette fort à l'amour et à la lubricité... » Et il s'étend avec complaisance sur toutes ces scandaleuses légendes, sans autrement s'en indigner. Quant à la Confession de Sanct/y cette spirituelle satire des conversions rapides qui suivirent de si ptès celle d'Henri IV, je ne vois pas trop ce qu'on peut y trouver à redire. L'austère huguenot, resté fidèle à ses croyances, avait bien le droit de verser le mépris sur ces étranges métamorphoses; et pour des apostasies si lucratives, c'était un châtiment bien doux que la raillerie. Encore une fois, nous ne voulons pas nier les haines de d'Aubigné ; mais il suffit qu'elles soient légitimes, et surtout désintéressées.
Il ne faut pas croire d'ailleurs que, même dans
ses Tragiques^ la verve de d'Aubigné soit toujours énergique et sombre, et que l'indignation soit sa seule muse; il sait aussi trouver des accents touchants et gracieux. Ainsi, après avoir peint Tagonie d'une petite fille calviniste qui, au milieu des tortures, mourut en invoquant le Seigneur et levant la main vers le ciel, il termine par ce vers si simple :
Dieu ne refusa pas la main de cet enfant.
Ne croiriez- vous pas entendre le Polyeucte de Corneille, quand le poète nous montre Anne Dubourg adressant à Dieu cette prière au pied du bûcher :
Mon Dieu, vrai juge et père! au milieu du trépas Je ne t'ai point laissé; ne m'abandonne pas.
Tout-Puissant, de ta force assiste ma faiblesse : Ne me laisse, Seigneur, de peur que je te laisse.
Ailleurs, après avoir parlé des premières épreuves de rÉglise, de ces temps héroïques du christianisme où la foi était si jeune et si ardente, il en vient à ceux qui ont de son temps souffert pour la vérité et rappelé la vertu des anciens jours :
Le printemps de l'Église et l'été sont passés ; Encore éclorez-vous, fleurs si franches, si vives. Bien que vous paraissiez dernières et tardives. On ne vous lairra pas, simples de si haut prix. Sans vous voir et flairer aux célestes pourpris; Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise; Vous avez éjoui Tautomne de l'Église!
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Ces vers, et plusieurs autres que Ton pourrait citer, prouveraient que la mâle poésie de ce, rude huguenot savait au besoin s'attendrir. Il est vrai, cependant, que les idées terribles sont mieux dans les habitudes de son génie. Il flétrit le machiavélisme et les coups d'État, mis à la mode par la cour italienne des Valois :
Ce n*est qu'un coup d'Étal que d'être bien parjure I
N'est-ce pas avec une énergie digne du Dante que, nous faisant assister avec lui au jugement dernier, il nous montre les tyrans de son temps au pied du terrible tribunal, et tous les éléments prenant la parole pour les accuser :
« Pourquoi, dira le Feu, avez-vous de mes feux, Qui n'étaient ordonnés qu'à l'usage de vie.
Fait des bourreaux, valets d^ votre tyrannie? » L'Air encore une fois contre eux se troublera. Justice au juge saint contre eux demandera, . Disant : « Pourquoi, tyrans et furieuses besies, M'empoisonnâtes-vous de charognes, de pestes. Des corps de vos meurtris?» — «Pourquoi, diront les Eaux, Changeâtes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux? » Les Monts, qui ont ridé le front à leurs supplices : a Pourquoi nous avez-vous rendus vos précipices? » — « Pourquoi nous avez-vous, diront les Arbres, faits D'arbres délicieux exécrables gibets? »
D'Aubigné était l'élève de Ronsard; il le déclare dans l'épître qui précède ses Tragiques, Il a bien des défauts de l'école; mais là où il est beau.
il me semble que l'élève a surpassé le maître. Pourquoi? C'est que la poésie de Ronsard manque d'âme : son but unique était la gloire littéraire; il connaissait à fond la langue de son temps, et l'avait enrichie jusqu'à la surcharger. Il avait deviné et pressenti tous les rhythmes que comporte notre poésie, au point de ne laisser presque rien à trouver en ce genre à ses successeurs ; mais cette poésie si brillante était tout artificielle: même dans quelques pièces charmantes où il exprime un sentiment vrai, on sent toujours la préoccupation littéraire, souvent l'imitation savante de l'antiquité. Ce souffle, qui manquait à Ronsard, vous le sentez circuler dans la puissante poésie de d'Aubigné; et à quoi le devait-il? A ces passions mêmes dont on lui fait un reproche, à ces croyances ardentes qui agitaient son existence ^
Néanmoins, une remarque que l'on peut faire en comparant d'Aubigné aux autres calvinistes, c'est que de tous les propagateurs de la réforme, cet homme d'épée, cet intraitable sectaire est le seul, peut-être, qui ait des allures d'homme de lettres et sente parfois l'auteur de profession. Dans
1. (( Au moment où nous sommes, il ne s*agit plus de se contenter de la critique de détail ni d'agiter les vaines théories de l'esthétique. Je demande que tout poète ait un idéal , mais un idéal élevé, vivant, qu'on l'appelle vertu, morale, religion, qu'importe! Moi, je l'appelle . devoir ; le mot peut paraître sec, mais il
renferme tout. »
(Laurent-Pighat, les Poëtes de combat,)
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son Histoire^ il vise parfois au grand style et tombe dans l'emphase; dans ses Tragiques^ on trouve des vers aussi affectés que ceux de Dubartas. Il affectionne certains mots érudits qui n'appartiennent pas à la langue vulgaire : enfin on le voit, comme Baïf, s'amuser à faire des vers mesurés, sur des sujets sacrés, il est vrai. Où il est presque constamment naturel et simple, c'est dans les mémoires qu'il ne destinait qu'à ses enfants, qui ne parurent qu'un siècle plus tard, et dans son excellente bouffonnerie du Baron Fœneste. Ailleurs, il est aisé de voir qu'il a des prétentions d'écrivain : il s'inquiète même de la critique, et (grand signe de préoccupation littéraire) il fait des préfaces.
Les autres calvinistes, au contraire, ont un caractère qui leur est commun avec les jansénistes du dix-septième siècle, c'est l'absence de toute ambition d'auteur. Us écrivent pour propager leur doctrine, et la prudence, autant que l'humilité chrétienne, leur fait souvent une loi de ne point signer leurs écrits et de rester inconnus. Plusieurs de leurs plus remarquables pamphlets sont demeurés anonymes*, et pour en deviner les au-
4. Par exemple, le Discours aux princes, inséré par Régnier de La Planche dans son livre de VEstat de France, et le Discours merveilleux de la vie de Catherine de Médicis, qui paraît être d'Henri Estienne, ou , selon Gui-Patin , de Théodore de Bèze» M. Sayous croit pourtant que ce dernier pamphlet doit plutôt
teurs, on est réduit aux conjectures; de là vient la mâle simplicité de leur langage : ils ne songent pas à exploiter leurs idées dans l'intérêt de leur renommée : elles les dominent, ils leur appartiennent; ils restent simples, parce qu'ils sont convaincus, et aussi parce que l'amour-propre littéraire ne vient pas corrompre leur style en y glissant ces ornements équivoques qui ne sont que pour la vanité. Le but qu'ils poursuivent, c'est le triomphe de leurs doctrines, non le succès de leur talent, et ces convictions austères qui passionnent leur éloquence la préservent en même temps de ces beautés équivoques qui en compromettraient le succès.
Us ont d'ailleurs une grande cause d'inspiration et d'éloquence: c'est cette exaltation des croyances nouvelles qui n'ont pas encore subi l'épreuve de l'expérience, cette première pureté de ce qui est jeune, de ce qui n'a pas failli; innocence qui se perd trop vite pour les partis comme pour les individus. Des fautes, des crimes ne sont pas venus encore calomnier leurs principes et ébranler l'autorité de leurs doctrines; ils ne traînent pas après eux ce lourd bagage des vieilles croyances, les inconséquences, les excès, les souillures de toute sorte que l'application inflige toujours aux doctrmes les plus pures. Us ne laissent rien derrière
être attribué à quelqu'un des auteurs de la Ménippée : il est vrai qu'il ne doanc aucuue raison à l'appui de cette conjecture.
eux qui puisse les gêner et les distraire ; ils n'ont rien à défendre, rien que des conquêtes à faire : leurs adversaires sont moins heureux.
Pour ces idéeç nouvelles dont ils sont les apôtres, les calvinistes trouvent un langage jeune et plein de vie. Ils ne sont point obsédés par ces formules toutes faites qui encombrent les vieilles doctrines : ils écrivent, non avec des phrases, mais avec des faits, des sentiments, des idées : rien n'est usé et épuisé pour eux dans le langage. A cet âge des croy ances^ les expressions gardent encore toute leur fraîcheur, touet leur énergie, et certains mots ont un accent qui fait frissonner. Il y a, au contraire, dans les croyances qui ont dominé, des mots dont un homme sincère hésite à se servir, parce qu'ils ont été profanés par le mensonge et souillés par l'hypocrisie.
Cette ferveur première dissimule toute cette sécheresse que Ton reproche aux écrivains calvinistes et qui a paru depuis. Dans leurs écrits, le fond âpre et sombre se dévoilera assez tôt; mais alors ils savent trouver des accents émus. Connaissez-vous beaucoup de vers d'un sentiment plus pur, d'une résignation plus douce et plus touchante que les vers suivants publiés, je crois, pour la première fois en France il y a quelque temps*? Us sont de Théodore de Bèze, réfugié à Genève.