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L*auteur d^un très-remarquable essai sur les réformateurs

in LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.

Dieu ! si tu veux , Je sais que tu peux Me tirer d'ici; Mais si pour cette heure Veux que je demeure, Je le veux aussi.

Adieu, France, adieu, Qui êtes le lieu Qui, premièrement.

Au monde me vîtes, Et premier ouïtes Mon gémissement.

mon pays doux !

Je meurs loin de tous, Voire et volontiers, Puisqu'en vous, ô France!

Font leur demeurance Des saints les meurtriers.

Adieu, cœurs unis Des pauvres bannis, Qui, seuls en ce temps, Malgré toute envie.

Passez votre vie Heureux et contents!

Théodore de Bèze a fait d'ailleurs d'assez mauvais vers ^ ; mais un jour, se voyant mourir loin du

Zwingle et Ulrich de Hutten, M. Chauffeur, cite dans une note de cet ouvrage les vers dont nous partons, et qui avaient déjà été publiés en Allemagne par M. Baum.

1. Dans sa tragédie, le Sacrifice d'Abraham, il y a une scène touchante, et le poëte fait parler Satan avec assez de verve ; poui*

sol natal, il a exprimé simplement ce qu'il ressentait. Ce jour-là, il a trouvé ce que les brillants poètes de la pléiade ont bien rarement rencontré, une émotion vraie et un langage naturel.

Sans doute, la vie de dévouement et d'épreuves à laquelle furent soumis alors les calvinistes, est pour beaucoup dans l'impression que leurs écrits produisent; mais elle fut aussi pour beaucoup dans leur talent. Le caractère de l'homme fait la moitié du génie de l'écrivain, surtout quand l'écrivain est un homme d'action, et que la parole n'est pour lui, comme l'épée ou le martyre, qu'un moyen de faire triompher sa croyance et de témoigner pour ses convictions. Un homme qui sait mourir pour une idée aura toujours ce qui fait surtout l'éloquence, le talent du cœur. D'ailleurs, l'histoire semble démontrer qu'aux époques de persécution, c'est parmi les persécutés qu'il faut aller chercher l'éloquence. Les stoïciens et les chrétiens sous les Césars, les calvinistes au seizième siècle sont là pour le prouver. C'est que l'oppression trempe les hommes fiers et les fait réagir de toutes les puissances de leur âme contre la force qui les écrase. Dante, triomphant avec son parti,' n'eût peut-être pas trouvé dans son cœur ces trésors d'inspiration que l'exil y amassa.

mieux s'inspirer, il l'a affublé d'un froc de moine. Satan a soin d'expliquer cet anachronisme au public de Lausanne, qui l'acceptait sans doute très-aisément.

L'oppression ne féconde pas seulement les âmes, en leur inspirant ces colères éloquentes; elle leur fait connaître souvent des douleurs qu'elles ignoraient, et, les éveillant à la pitié, multiplie leurs émotions et leurs pensées. « La moitié des sentiments et des idées, a dit M"** de Staël, manque à ceux qui sont heureux et puissants. » En outre, la persécution noblement subie fait refluer dans le parti des opprimés les gens de cœur et ces âmes d'élite qu'entraînent le besoin du sacrifice et l'âpre séduction du dévouement. D'Aubigné nous montre dans ses Tragiques les martyrs calvinistes , du haut des bûchers, butinant les belles âmes parmi les spectateurs hnus. Il faut voir, au contraire, ce que butinent les oppresseurs et de quelles fleurs ils composent leur miel. Pour faire l'apologie de la Saint-Barthélémy, on ne trouve pas en France un écrivain un peu présentable, malgré les obsessions du duc d'Anjou, qui s'était chargé d'en découvrir. 11 y eut un Italien (Capilupi) qui, à Rome, et peut-être spontanément, osa célébrer \ ingénieux stratagème de Charles IX. Encore s'en tirat-il si maladroitement, que les huguenots se hâtèrent de traduire son livre et qu'il devint un de leurs pamphlets. Plus tard, il s'est trouvé des gens d'esprit pour faire cette apologie, Gabriel Naudé, par exemple ; mais quand l'horreur était toute fraîche, on conçoit que le rôle d'apologiste, même bien payé, n'ait tenté personne, et qu'à dé-

faut du coeur, le talent seul y répugnât. Au contraire, dans un parti toujours écrasé, comme le furent les calvinistes au seizième siècle, et qui n*a d'autre puissance que celle de ses principes, ses écrivains qui, avec ses martyrs, représentent sa force morale, y tiennent nécessairement un rang élevé, et la beauté du rôle donne plus de ressort à leur génie : mais auprès de Tavannes et de Montluc, quel écrivain catholique n*eût fait triste figure? Quand on a pour soi la force, et qu'on en use sans pitié, on peut se dispenser d'avoir raison, et la besogne d'un apologiste ne compte pas à côté de celle des geôliers et des bourreaux.

De tous ces savants, de tous ces écrivains remarquables qui se sont, au seizième siècle, attachés à la cause de la réforme, pas un n'a faibli; tous, après tant de douloureuses épreuves, sont restés fidèles à leur parti vaincu. Calvin, Robert Estienne, Hottman, de Bèze, d'Aubigné, sont morts dans l'exil, Ramus à la Saint-Barthélémy; Henri Estienne, longtemps errant, expire à l'hôpital de Lyon. Il y a sans doute quelque enseignement moral à tirer de ce chapitre de notre histoire littéraire. Aussi, en étudiant ces esprits distingués et ces beaux caractères, M. Sayous nous semble -t- il avoir fait une œuvre dont il faut le remercier. Il était juste de rendre à ces penseurs et à ces écrivains la part

qui leur revient dans le développement de notre

génie national, de protester contre cet esprit d'intolérance qui, après les avoir chassés vivants de notre patrie, leur refuse encore dans Fhistoire de notre littérature la place qu'ils ont méritée; mais il était plus utile encore, en nous faisant connaître leurs œuvres, de montrer une fois de plus ce que le dévouement et Tabnégation peuvent ajouter à l'étendue des idées comme à la puissance de la parole, et de justifier, par l'exemple de ces écrivains convaincus, le mot de Channing : « Quand elle n*est plus soumise à la pression de Tégoïsme, la pensée humaine s'étend, comme par une sorte d'élasticité. »

{Remte de Paris j i^' février 4856.)

Les écrivains qui recherchent dans l'histoire des langues celle des idées, ou du moins celle des prétentions de chaque époque, devraient bien nous expliquer l'heureuse fortune qu'a faite, depuis cinquante ans, le mot influence. 11 n'est pas nouveau, mais il a pris de nos jours une signification plus étendue. Au xvii® siècle, on ne l'employait guère que pour désigner l'action que les astres avaient alors sur la destinée des hommes ; aujourd'hui il sert assez souvent à désigner des influences qui ne sont pas beaucoup plus réelles. Les mots de ce genre, vagues et d'une portée douteuse, sont précieux en un temps où les généralités ambitieuses sont à la mode et où chacun, plus ou moins, aime à planer dans les espaces. On les emploie pour exprimer ces vérités équivoques qu'on peut nier, qu'on peut affirmer avec un suc-

ces égal : ressource inestimable pour les dissertations académiques. Des mots nets et précis, représentant des idées claires, sont la mort de toute discussion : si l'on comprenait bien les termes dont on se sert, peut-être parviendrait-on à s'entendre ; on écrirait moins, on penserait et on agirait davantage. C'est pour prévenir ce malheur que le mot influence et quelques autres de même espèce semblent avoir été imaginés.

Depuis qu'un écrivain illustre, mêlant l'histoire et la biographie à l'étude des grandes œuvres de la pensée, a ouvert à la critique littéraire une voie nouvelle, bien des gens s'y sont précipités à sa suite ; mais, comme ils n'avaient ni le bon sens exquis ni les lumières de M. Yillemain, ils n'ont pas manqué de s'égarer. Les biographies des écrivains fameux sont devenues interminables, non qu'on y ajoutât beaucoup de faits nouveaux ; mais des rapprochements forcés, des rapports imaginaires ont servi à expliquer ce qu'il y a de plus inexplicable peut-être, le mystérieux développe-^ ment de leur génie. J'imagine que Corneille et Molière riraient bien, s'ils pouvaient connaître les intentions qu'on leur prête et les influences qu'ils sont censés avoir subies. Us verraient leurs inspirations interprétées par des causes tour à tour grandioses ou mesquines, également chimériques, toujours subtiles et raffinées ; les secrets les plus intimes de leur conscience littéraire exposés avec

une intrépidité sans égale pat des gens qui, vivant à deux siècles de distance, ne les connaissent que par leurs œuvres et par quelques anecdotes plus ou moins authentiques. Molière serait probablement un peu surpris d'apprendre, de la bouche de ses trop ingénieux commentateurs, quelles causes, toutes indubitables, quoique souvent contradictoires, ont déterminé la direction de son génie. Il saurait qu'il n'y a pas un de ces personnages qui ne soit le portrait fidèle de quelqu'un de ses contemporains, pas un trait qu'il ne doive à quelque inconnu, pas une inspiration qui lui soit propre, de sorte que sa part d'invention est aujourd'hui réduite à bien peu de chose, et que tout le monde, au XVII* siècle, finit par être un peu plus l'auteur des œuvres de Molière que Molière lui-même.

Quant à Corneille, on lui découvrirait des choses non moins surprenantes; on lui révélerait par exemple que, bien des années avant Polyeuete, la mère Angélique de Port-Royal ayant, pour compléter son renoncement au monde, refusé un jour la porte de son couvent à son père qui la venait voir, c'est probablement à cette grande Journée du guichety à ce coup d'état de la grâccy que le poëte a dû les plus belles scènes de Polyeucte ; qu'en conséquence lui, l'élève et l'ami des jésuites, se trouve avoir beaucoup d'obligations aux jansénistes, et qu'il peut figurer avantageusement dans une histoire de Port-Royal, où un parallèle

entre Polyeucte et la mère Angélique, entre Pauline et M. Amauld père ne laisse pas de produire un fort bel effet. Quand la critique conjecturale va jusque-là, elle n'offre plus aucun danger, et l'on aurait tort de s'en plaindre : c'est un passe-temps comme un autre, et qu'on peut ranger parmi les jeux innocents; mais parmi les lieux communs historiques auxquels la question des influences littéraires a donné lieu, il en est un dont les conséquences n'échappent à personne : c'est l'influence personnelle qu'aurait eue J^ouis XIY sur la littérature de son temps.

Si Ton veut dire simplement que le grand roi a été animé d'intentions bienveillantes à l'égard des gens de lettres, si surtout on veut parler de l'influence qu'il a eue sur leur bien-être (chose distincte du génie, quoi qu'en pensent certains . esprits) , sur ce point, nous n'avons aucune objection à faire. Seulement, nous nous réservons de démontrer que ces générosités si vantées n'étaient ni intelligentes ni spontanées , ni surtout aussi abondantes qu'on le suppose à distance. Ce que nous contestons, c'est la part que Ton veut faire au roi dans la gloire littéraire du xvii® siècle, de ce siècle qu'on a si improprement appelé le siècle de Louis XIV.

C'est à Voltaire surtout qu'il faut s'en prendre, et de cette dénomination inexacte, et de toutes les erreurs historiques qui en découlent. Grâce à lui,

le siècle de Louis XIV est pour bien des gens le xvu* siècle tout entier, et Ton ne songe point que c'est seulement en 1661 que Louis XIV commença à régner par lui-même, que la seconde moitié de ce siècle et les quinze premières années du siècle suivant peuvent bien lui appartenir, mais que l'époque antérieure, aussi glorieuse, ce me semble, est celle de Richelieu et de Mazarin. Ce titre seul, le Siècle de Louis XIV y donné à un ouvrage qui n'est que l'histoire du règne et non du siècle , a suflB pour populariser cette erreur, et dans le courant de son livre Voltaire a tout fait pour la fortifier. Sans doute l'admiration excessive de rhistorien pour le prédécesseur de Louis XV était sincère, et ce n'est point par courtisanerie que, dans un livre publié à Berlin, où il s'était réfugié, il exalte avec tant d'enthousiasme un règne dont eh France même on commençait à parler avec une certaine libef té ; peut-être n' étaitil pas fâché, au contraire, d'opposer le tableau fort embelli de la faveur dont avaient joui jadis les grands écrivains aux persécutions qu'ils éprouvaient de son temps, tout au moins à l'indifférence de Louis XV pour les œuvres de la pensée.

Quoi qu'il en soit, ouvrez le livre de Voltaire ; vous y trouverez la plus singulière confusion : on y voit mentionnés les plus grands peintres français, Lesueur et Poussin, parmi les artistes célèbres du temps de Louis XIV. Or Lesueur était

mort six ans avant 1661 ; Poussin mourut quatre ans après cette date, à Rome, où il vivait depuis plusieurs années, loin de l'envie et des cabales qui l'avaient chassé de France. Dans la même liste vous rencontrerez jusqu'à Descartes, mort en Suède onze ans plus tôt. Étonnez-vous après cela d'y voir figurer Corneille, qui avait, à cette date de 1661, écrit depuis longtemps tous ses chefsd'œuvre, et Pascal, dont les Provinciales étaient publiées depuis cinq ans ! Louis XIV, il est vrai, vit mourir Pascal un an après son avènement, et Corneille écrire sous son règne Agésilm et Attila} mais c'est là un avantage ^u'il ne faut pas exagérer : il serait assez étrange de lui faire honneur du génie de ces deux grands hommes, parce qu'il a eu la gloire de les enterrer.

Cela n'empêchera pas Racine d'écrire plus tard, en parlant de Corneille et de Louis XIV : « La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes. » Eh ! mon Dieu , oui , la France s'en souviendra , et la postérité le dira, parce que vous l'avez dit. La chronologie n'a pas, il est vrai, ces complaisances de courtisan ; mais elle aura beau répéter, avec sa brutalité ordinaire : le Cid est de 1636, Horace et Cinnuy de 1639 ; PolyeuctCy de 16â0 ; Pompée y de 16âl ; le Menteur^ de 1642, etc., et Louis XIV n'a régné qu'eu 1661 : qui se soucie de ces dates ? Rien de plus

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ennuyeux. Comment veut-on que Tautorité d'une date, si décisive qu'elle puisse être, tienne contre celle d'un grand écrivain, lu, relu, appris par tant de générations et répété par les historiens à la suite ? La pauvre vérité a souvent de ces chances. Quand une fois une erreur semblable est entrée dans le domaine commun, ceux mêmes qui ne la partagent point se servent pourtant des formules consacrées, et Ton contmuera à compter Pascal et Corneille parmi les écrivains du temps de Louis XIV, comme on dit que le soleil se couche et se lève, en dépit de Copernic et de Galilée.

Ainsi Descartes, Corneille, Pascal, trois noms qui suffiraient à la gloire d'une nation, sont antérieurs au règne de Louis XIV. 11 n'est pas inutile d'ajouter qu'au niioment où ces grands hommes fixaient la langue par leurs écrits, des esprits moins illustres, qui firent longtemps autorité, épuraient notre idiome et en déterminaient les lois : Balzac, Voiture, Vaugelas, étaient morts depuis plusieurs années, quand Louis XIV parut.

Mazarin léguait au jeune roi, avec la France respectée au dehors et tranquille au dedans, la plus rare réunion d'hommes qu'on ait peut-être jamais vue ; Turenne et Condé, qui avaient déjà remporté leurs plus brillantes victoires; de Lyonne, Louvois^, Colbert. On sait qu'en recommandant

1. 11 avait obtenu qq Ibol la survivance de la charge de secré-

ce dernier au roi, Mazarin mourant disait : « Je crois m'acquitter de tout ce que je dois à Votre Majesté, puisque je lui laisse Colbert. » Jamais en effet dette de reconnaissance ne fut plus amplement payée *.

Louis XIV, pendant les premières années, continue avec fermeté la politique inaugurée par Henri IV et Richelieu ; il conserve à leur place les hommes éminents que lui léguait l'administration de Mazarin : c'était faire preuve d'un bon sens rare ; mais dans tout cela, on ne voit guère cette initiative personnelle qu'on se plaît à attribuer au grand roi. Tous ces hommes, qui ont entouré de tant d'éclat les premières années de son règne, il ne les a ni formés, ni choisis, ni surtout remplacés. Ses choix, quand il en fit, furent moins heureux : Villeroy et Ghamillard, voilà ses créations, ou plutôt ses créatures ; ce n'est pas là assurément ce qui a fait la grandeur du règne, ni l'illustration personnelle du roi.

Si son initiative est au moins fort contestable en ce qui concerne la politique, objet assidu de

taire d'état au département de la guerre qu'occupait encore son père Letellier.

1. tt II faut prendre garde si l'administration que nous louons n'est pas Ja suite d*un meilleur règne ; si ce n'est pas la chaleur qui reste d'un feu qui n'est plus et le mouvement d'un branle qui a cessé ; si ce ne sont point les vertus des pères qui soutiennent l'infirmité des enfants, et leur épargne qui fournit à leurs débauches. » (Balzac, Arislippe, v, publié en 1658.)

ses préoccupations, doit-on la croire plus réelle à regard de la littérature, qui, à en juger par ses Mémoires^ semble avoir attiré beaucoup moins son attention qu'on ne le croit généralement ?

Avant la mort de Mazarin, on voit déjà paraître cinq écrivains illustres, qui n*ont pas, il est vrai, écrit encore leurs chefs-d'œuvre, mais dont les trois premiers surtout ont été formés sous le régime précédent : Molière, La Fontaine, Bossuet^ Boileau, Racine.

Molière, La Fontaine, Bossuet ont à cette époque de trente-cinq à quarante ans. Doit-on croire qu'à cet âge des hommes comme ceux-là ne fussent point en possession de leur génie ? et les faut-il Considérer comme des jeunes gens de quelque espérance, dont le roi aurait assuré l'avenir en encourageant leurs débuts ?

Bossuet avait commencé trois ans auparavant à prêcher ses admirables sermons^ qui suffiraient à sa gloire. Y voit-on qu'il manquât alors quelque chose à son éloquence? et n'y trouve-t-on pas un accent plus franc, plus libre, plus original que dans ses chefs-d'œuvre officiels, dans ses oraisons funèbres, où l'étiquette du genre vient gêner son indépendance et imposer à cet esprit fier et honnête des altérations assez étranges de la vérité historique, quelquefois même (chose surprenante chez un génie si simple) un langage artificiel, des formules convenues? Sans doute Louis XIV sut

apprécier et récompenser le génie de ce grand homme : Bossuet fut évêque ; d'autres, qui ne le valaient pas, avaient été cardinaux et papes. Bossuet fut nommé précepteur du dauphin, mais seulement à la mort de M. de Périgny (qui le connaît?)*, auquel on avait confié l'éducation du dauphin avant de songer à Bossuet. Cette éducation nous a valu deux ouvrages immortels ; mais s"il n'eût pas eu à écrire pour ce jeune prince le Discours sur l'Histoire universelle et la Connais^ sanre de Dieu et de soi-même^ croit-on que son génie fût demeuré inactif et n'eût pas trouvé d'aussi éclatantes applications? Et c'est pourtant à ce choix fait par Louis XIY de Bossuet, pour l'éducation du dauphin, que se réduit l'influence du roi sur ce grand écrivain. Pourquoi ne soutiendrait-on pas la thèse contraire : de l'influence de Bossuet sur Louis XIV ? Elle serait peut-être plus conforme à la vérité.

Molière avait composé six de ses comédies, quand Louis XIV commença à régner. Qu'héritier d'une charge de valet de chambre du roi, reçu avec bienveillance par Louis XIV, il ait souvent réussi à l'amuser, lui ait été utile pour ses fêtes,

1. On le connaît davantage depuis Tintéressante publication de M. Dreyss : Tintroduction aux Mémoires de Louis XIV nous apprend que M. de Périgny est le principal auteur du Journal de Louis XIV et des Mémoires de 1666 et de 1667. Une lettre de ce personnage, citée par M. Dreyss, prouve un bien triste caractère.

qu'il ait parfois employé à composer des divertissements et dès ballets le temps qu'il eût pu consacrer à donner des successeurs au Misanthrope et au Tartufe^ tout cela est vrai. Que de plus le roi ait accordé à ce poète, qui était en même temps son domestique, la protection qu'il lui devait contre l'insolence du duc de La Feuillade : tous ces petits traits ont été fort embellis par les biographes ; mais ce sont des services qu'il serait injuste de méconnaître, comme il est ridicule de s'en extasier.

Il n'est pourtant pas bien certain que le roi ait apprécié comme il le devait le génie de Molière, et quand il demandait à Boileau quel était le plus rare écrivain de son temps, le poëte le surprit en lui nommant l'auteur du Misanthrope, Je ne le croyais pasy répondit Louis XIV. Cette anecdote doit être plus vraie que la plupart de celles du m^e genre ; elle est rapportée par Racine le fils dans ses Mémoires sur la vie de son père. Molière, comme LuUi, contribuait aux plaisirs du roi, et c'est surtout à ce point de vue égoïste que Louis XIV semble les avoir associés dans ses regrets. « Il n'y a pas un an, écrivait Grimarest en 1706, que le roi eut occasion de dire qu'il ne remplacerait jamais Molière et Lulli. » On voit jusqu'au bouffon Scaramouche, de mœurs fort scandaleuses, jouir auprès de lui d'une sorte de faveur : c'était quelque chose que de réussir à

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amuser le grand roi. On a bien souvent rappelé l'anecdote de Louis XIV partageant avec Molière son en-cas de nuit y obtenant ainsi de ses valets de chambre qu'ils voulussent bien manger à la même table que l'auteur du Misanthrope et le traiter comme leur égaP. Bien de mieux sans doute; mais d'abord l'anecdote est un peu suspecte : c'est M™* Campan qui, la première, l'a racontée dans ses Mémoires ^ publiés en 1822, un siècle et demi après la mort de Molière, et elle dit la tenir de son père, qui la tenait d'un vieux médecin de la cour... Tout cela ne donne pas à cette histoire un grand air d'authenticité. En outre, si Louis XIV a daigné offrir une aile de poulet à Molière, nous le voyons ausai faire à Scaramouche l'honneur de lui verser deux fois à boire de sa royale main, et cette anecdote semble plus authentique que la précédente. (Elle est racontée dans la Vie de Scaramouche, par le sieur Angelo Gonstantini, comédien ordinaire du roi dans sa troupe italienne, 1698, chap. 25. L'ouvrage est dédié à Madame^ duchesse d'Orléans.) J'admets toute la distance qu'on voudra établir entre ces deux actes ; mais

1. J*avoue que je doute fort de Tauthenticité de cette anecdote. Ce fait, si contraire aux habitudes de Louis XIV, eût frappé les contemporains, et ils n'eussent pas manqué de le rapporter : « Ailleurs qu'à Tarmée, dit Saint-Simon, le roi n*a Jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que c'ait été, non pas même avec aucun prince du sang, qui n'y ont mangé, qu'à deâ festins de leur noce, quand le r6i les a voulu faire. »

entre Molière et Scaramouche, la distance était plub grande encore, et il ne semble pas que le roi l*ait toujours bien mesurée. Ce qui fait peu d'honneur au moins à son goût, c'est que, tandis qu'il donnait une subvention de sept mille livres à la troupe de Molière, il donnait à la troupe de Scaramouche quinze mille livres de pension. Ënfm, quand Molière meurt , c'est à peine si Louis XIV daigne pennettre d'enterrer la nuit, presque à la dérobée , le cadavre de cet homme qui avait honoré la France et l'esprit humain. Quant à Scaramouche, « une foule extraordinaire de toutes sortes de personnes accompagna son corps jusque dans l'église de Saint-Eustache, où il fut inhumé avec une grande pompe le 8 décembre 169â. » {Vie de Scaramouche.)

Le plus grand service que le roi ait rendu à Molière et aux lettres consiste en réalité à n'avoir défendu que pendant cinq ans la représentation du Tartufe. C'est une chose dont il faut lui être d'autant plus reconnaissant, que Napoléon déclare, même à Sainte-Hélène, où il était devenu si libéral, que si la pièce eût été faite de son temps, il n'aurait pas permis la représentation. Il faut encore savoir gré au roi d'avoir permis à Molière d'attaquer les ridicules des marquis, comme Scarron d'ailleurs l'avait fait précédemment. Voilà à quoi se réduit, après tout, cette protection si vantée : Louis XIV n'a pas étouffé 1q génie de Mo-

lière* ! C'est très-l)ien, sans doute ; maïs prétendre faire du génie de Molière un des fruits du pouvoir absolu, un argument en faveur de ce régime, c'est une dérision, quand ces bienfaits du pouvoir envers lui se réduisent à lui avoir laissé un peu de cette liberté qu'un gouvernement plus libéral lui eût accordée tout entière.

Quant à La Fontaine, que son amour pour la rêverie et son indifférence pour la fortune tinrent toujours loin des faveurs, qui, seul avant Fénelon, eut au temps de Louis XIV le goût de la solitude et le talent de peindre la nature, comme on veut bien convenir qu'il ne doit son génie qu'à luimême, à ses goûts et à ses auteurs favoris, les vieux écrivains du xvi* siècle, il est inutile d'insister sur ce point. Bornons-nous à rappeler qu'il vécut si bien en dehors de son siècle, que son siècle ne le comprit point, que son ami Boileau l'oublia absolument, lui et la fable, dans son Art poétique^ et qu'enfin M'"* de Sévigné elle-même, toujours citée parmi les rares esprits de son temps

1. Je prie en outre de remarquer que la représentation de Tartufe eût été, sous Louis XIV même, absolument imposable im peu plus tard. En 1667, les cafards ne dominaient pas encore. En outre, on n'a pas assez remarqué peut-être que, pendant les dix ou quinze premières années de son gouvernement, Louis XIV fut loin d*être le maître absolu qu'il devint pendant les deux derniers tiers de son règne. Un peu d'opposition, une sorte de liberté était possible. L'affaire de Fouquet et la façon sournoise dont le roi croit devoir se servir pour le perdre, prouvent qu'il ne se croyait pas encore bien sûr de^ tout pouvoir.

qui paraissent a^oir apprécié le grand poëte à sa juste valeur, parle pourtant de ses chefs-d'œuvre comme de badinages fort jolis, il est vrai, mais peu dignes d'occuper des gens nés pour s'occuper de questions infiniment plus graves, comme celle de savoir quel a été le costume de M. d'Hocquincourt à la dernière promotion des chevaliers de Tordre, ou si M"* de Ventadour aura le tabouret*. Autour des trois grands écrivains que nous venons de citer s'en groupent d'autres, bien considérables encore, et qui datent de la même époque : le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, M''"'' de Sevigne. Or, que l'on compare cette génération, antérieure par son éducation littéraire au 'règne de Louis XIV, avec celle qui va suivre, il est impossible de ne pas remarquer une différence et dans l'inspiration des écrivains et dans la langue dont ils se servent. Je ne sais s'il faut attribuer ce changement à Louis XIV; mais ce qui paraît évident, c'est que chez les écrivains de la seconde génération l'inspiration est devenue moins originale et moins puissante, que la langue, plus délicate et plus souple, a perdu ce caractère de mâle vigueur

1. « N'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de La Fontaine qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de La Rochefoucauld ; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat,... cela est peint; et la Citrouille et le Rossignol, cela est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles; c'est le loisir de Livry qui me tue. » {A Af'"« de Grignan, 27 avril 1671.)

qu'elle possédait chez Pascal et chez Corneille, qu'elle a conservé chez Bossuet et chez Molière, qu'elle a perdu avec Racine et Fénelon.

Racine et Fénelon, voilà, de tous ces écrivions illustres, les seuls qui appartiennent réellement au règne de Louis XIV. Qu'on admire, et rien n'est plus juste, les séductions infinies du style de ces deux grands hommes. Leurs écrits ne sont pas inférieurs peut-être à ceux de leurs devanciers, mais ils dénoncent autour d'eux une infériorité réelle, une décadence qui va aller en s' augmentant. Ce qui est chez eux de la douceur et de la grâce est déjà devenu chez d'autres de la faiblesse et de l'afféterie. Ces qualités charmantes, vous les trouverez aussi chez leurs prédécesseurs, chez Bossuet quand il parle de la duchesse d'Orléans, chez Molière dans ses scènes d'amour; mais ce qui chez eux donne à ces qualités tout leur prix, c'est que la douceur y est unie à la force : elle plaît alors comme, dans l'ordre moral, la bonté jointe à l'énergie. Il semble en un mot que chez Racine et Fénelon les qualités viriles aient disparu pour faire place à des qualités plus féminines. Comme les femmes , ils ne sont forts que quand ils sont passionnés. Aussi les rôles les plus animés chez Racine sont-ils des rôles de femmes ; ils ont tous cette vigueur fiévreuse que donnent les crises de la passion, et qui peut s'allier très-bien avec l'habitude de la faiblesse. Au contraire, à côté de ces

figures si saisissantes et si pathétiques, ses héros ont bien peu de physionomie : qu'est-ce que Pyrrhus auprès d'Hermione, Bajazet auprès de Roxane, Hippolyte auprès de Phèdre? On dirait que, chez Racine comme à la cour de Louis XIV, les qualités . viriles ne sont plus de mise. Regardez les portraits d'hommes qui nous restent de cette époque, ils se ressemblent tous en un point : c'est quelque chose de souriant, de poli, d'indécis. On sent l'uniforme empreinte de la règle et des convenances sur ces masques de courtisans. Les physionomies si marquées qui nous frappent dans les portraits du temps de Richelieu ont disparu pour faire place à une sorte d'uniformité décente et polie. Cet effacement des individus devant le roi ou la nation était-il un bien dans la société? Beaucoup de gens

s'efforcent de le croire ; mais au théâtre il faut des

caractères plus tranchés, des physionomies plus accentuées. Il est impossible d'être plus convenable que Bajazet et Hippolyte. Ces deux princes accomplis auraient été sans doute cités comme des modèles à la cour de Louis XIV; mais les mines plus hautes et plus fières de Nicomède et de Rodrigue auront toujours au théâtre beaucoup plus de succès, quoique l'un et l'autre laissent échapper des vivacités que ne se sei'aient jamais permises ni M. de Dangeau, ni M. de Gavoie.

Est-ce au spectacle de la cour, est-ce seulement à son organisation nerveuse, tour à tour passion-

née et défaillante, que Racine doit ce caractère de son talent pendant sa jeunesse? Je ne sais. Quant à l'œuvre de ses dernières années, cette merveilleuse Athalicy si différente de ses précédents ouvrages, si peu comprise par les contemporains, il faut aussi trop de complaisance pour y voir autre chose qu'une grande inspiration religieuse due à ses souvenirs de Port-Royal, à ses amitiés jansénistes, enfin à la lecture assidue de la Rible, qui enhardit le génie de Racine et donna cette fois à son style une trempe singulière et une couleur d*un éclat inattendu. Qu'on se rappelle le mot' si souvent cité de M"' de Sévigné sur la conversion de Racine : « Il aime Dieu comme il a aimé ses maîtresses. » M""" de Ghampmeslé d'abord, et la religion ensuite, voilà peut-être les deux influences les plus profondes qu'il dut subir : non qu'il faille méconnaître l'ascendant que Louis XIV exerçait sur le poëte, puisque Racine ne put se consoler d'avoir perdu, par une bonne action, la faveur royale et que sa disgrâce le tua.

S'il est un écrivain qui ne doive rien à son temps, c'est assurément Fénelon : il n'y a pas une de ses idées qui ne soit une protestation contre les opinions dominantes, officielles et approuvées. On sait combien le roi goûtait peu ce bel-esprit chimérique y et la correspondance de Fénelon prouve qu'il n'était guère plus bienveillant à l'égard du roi. L'aversion que Fénelon éprouvait

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pour le système de Louis XIV lui a souvent inspiré des idées excessives, comme l'amour de la paix à tout prix et une simplicité par trop pastorale, dues à son horreur pour les conquêtes et pour le faste de Louis XIV. En ce sens, nous consentons à ce qu'on dise que c'est sur Fénelon que Louis XIV a eu le plus d'influence, une influence d'antipathie : n'a-t-on pas insinué que c'est aux faiblesses du roi que nous devons les plus beaux sermons de Bossuet et de Bourdaloue contre l'adultère? Il ne s'agit que de s'entendre.

Cet inventaire, déjà bien long, des écrivains illustres que l'on rapporte au règne de Louis XIV serait incomplet, si l'on n'y joignait deux noms, . moins éclatants sans doute que ceux de Fénelon et de Racine, mais qui appartiennent à la même époque, et qu'il est impossible d'oublier : La Bruyère et Boileau.

La Bruyère, qui écrivit ses Caractères vers la fin de la première moitié du règne (1687), peintre admirable de détails, n'est d'ailleurs mis par personne, je suppose, sur la même ligne que les grands moralistes qui l'ont précédé. Pascal et Bossuet ont peint l'homme en général ; La Bruyère, ses contemporains. Que ses portraits, image fidèle et précieuse de la société du temps, soient des chefs-d'œuvre de vérité et de vie , nul ne le conteste; mais qui a jamais songé à comparer les beaux portraits que Rigaud peignait à la même

époque aux toiles inspirées de Lesueur et . de Poussin? Chez La Bruyère, d'ailleurs, la manière se fait déjà sentir. Le soin extrême qu'il apporte aux détails est déjà un symptôme de décadence. Quant aux inspirations nouvelles que Ton rencontre dans son ouvrage, et qui semblent un pressentiment du xviii^ siècle, ce n'est sans doute pas aux influences contemporaines qu'il en est redevable : son horreur pour la guerre, ses réclamations en faveur des pauvres paysans , sentiments qui lui sont communs avec Fénelon, d'autres témérités encore qui n'appartiennent qu'à lui, ce n'est pas à \ersailles qu'il est allé les chercher, ou du moins ce n'est chez lui, comme chez Fénelon, qu'une réaction contre les excès dont il était le témoin. Rien ne prouve d'ailleurs qu'il ait eu le moindre rapport avec le roi.

Quant à Boileau, qui s'était déjà, comme Racine, annoncé sous Mazarin, mais qui ne publia que plus tard ses principaux ouvrages, c'est avant tout un critique, épris d'une double passion, l'horreur des mauvais vers, l'amour des bons, se préoccupant uniquement de la poésie, et surtout des finesses et des secrets du métier. Ce qui le frappe surtout chez Molière, c'est la facilité avec laquelle l'auteur du Misanthrope trouve la rime. Ce qu'il va chercher dans la solitude, ce qu'il finit par trouver au coin d'un boisy c'est le mot qui l'avait fui. Sa vraie supériorité est dans la satire

littéraire; dans la satire morale, il est déclamateur : c'est Juvénal et Horace qui lui fournissent son indignation. Si les femmes romaines n'avaient point provoqué par leurs excès la colère de Juvénal, il est à croire que les Françaises du XVII® siècle auraient trouvé dans Boileau un peintre plus indulgent. Je ne sais s'il est vrai, comme l'affirmait un de ses contemporains, qu'avec lui on ne pût parler que de vers, et des siens; mais c'est une nature exclusivement littéraire, et qui ne dut subir que des influences du même genre : les satiriques romains, et chez nous Régnier et Molière, sont peut-être les seules influences qui aient déterminé la direction de son talent. Or, quand il fut présenté pour la première fois à Louis XIV, en 1669, il avait déjà écrit ses satires littéraires, et ce qui est notable, c'est que, au sortir de cet entretien qui lui valut les premières faveurs qu'il reçut du roi, une pension de deux mille livres, — sa première réflexion , dit Brossette, fut un sentiment douloureux sur la perte de sa liberté, qu'il regardait comme une suite inévitable des bienfaits dont il venait d'être honoré. Peut-être se souvint-il alors des défiances d'Horace à l'égard d'Auguste, et de l'indépendance du poète romain, si facile à effaroucher.

Ainsi, pour nous résumer. Descartes, Corneille, Pascal, sont antérieurs à Louis XIV. Quant aux écrivains formés sous Mazarin, mais dont la fé-

condité glorieuse est contemporaine des premières années de ce long règne, ce sont Molière, Bossuet, La Fontaine, Boileau, Racine. Voilà le personnel illustre qu'il trouve en montant sur le trône. Par quoi le remplace-t-il? Il n*y a peut-être pas un seul exemple, dans notre littérature, d'une stérilité aussi déplorable que^ celle que présentent les vingt dernières années du grand roi. En prose, Fontenelle; en poésie, Jean-Baptiste Rousseau.

Que ceux qui , en dépit des dates, attribuent à l'influence de Louis XIV Téclat littéraire des premières années de son règne, se piquent au moins d'être conséquents. Qu'on l'admire pour avoir recueilli cette moisson glorieuse qu'il n'a pas semée, soit; mais qu'on daigne alors nous expliquer pourquoi à cette fécondité puissante succède une si surprenante stérilité. S'il eût été pour quelque chose dans l'enfantement des talents contemporains, c'était, ce semble, pendant la seconde moitié de son règne que devaient paraître ces génies éclos sous son aile. Nés de son temps, formés sous ses yeux, on pourrait, avec quelque vraisemblance, lui en faire honneur. Ce sont, dit-on, les poètes qui ont le plus besoin d'un puissant patronage, ce sont les Augustes qui font les Virgiles, et voilà qu'à Corneille, à La Fontaine, à Molière, à Racine, succède, sous l'influence du nouvel Auguste, qui? Jean-Baptiste Rousseau!

En outre, si l'on doit croire, comme nous le

pensons, que les génies supérieurs ne relèvent que d'eux-mêmes, qu'ils se forment seuls et échappent à ces prétendues influences dont on fait tant de bruit, on conçoit que les talents secondaires, plus souples et plus dociles, puissent subir plus aisément l'action du pouvoir. Eh bien, à ce nouveau point de vue, comparez encore les deux époques : au-dessous de Corneille , vous trouvez, parmi ses contemporains, des poètes d'un goût équivoque, mais où l'on sent encore une véritable sève ou tout au moins beaucoup d'esprit : Rotrou, Racan, Scarron, Saint-Amand, Sarrazin, Voiture. Vers la fin du règne, immédiatement au-dessous de Jean-Baptiste Rousseau, commence la platitude absolue : vous avez Campistron.

On comprend que Boileau, vieux et chagrin, voyant cette décadence, s'écriât : « En vérité, les Pradons, dont nous nous sommes tant moqués, étaient des aigles auprès de ces gens-là. »

11 faut être juste cependant : à cette époque où, sous M"'* de Maintenon, la cour voyait succéder une dévotion morose aux fantaisies brillantes d'autrefois, où Louis XIV, frappé dans ses affections les plus chères, après avoir vu mourir autour de lui ses fils et ses petits-fils, restait presque seul de sa famille dans son palais morne et silencieux, il y a encore un coin de la littérature où toute la vie intellectuelle du temps semble s'être réfugiée :

c'est la comédie. Étrange contraste avec la situais.

tion de la cour! jamais la comédie n'a été d'une si folle gaieté qu'en ce temps de désolation, jamais si licencieuse qu'en ces années de dévotion austère. Si l'on voulait juger de l'esprit de l'époque par les pièces contemporaines, celles de Regnard, de Dancourt et de Lesage, qui toutes se rapportent à ces terribles années, on croirait vraiment qu'alors la France était déjà la France de la régence; valets escrocs, financiers ridicules, coquettes effrontées, gentilshommes aux gages de quelque vieille débauchée, tous ces héros de Lesage et de Regnard ne songent qu'à se bien divertir, sans scrupule et sans fin. La France agonise ; l'ennemi a envahi nos campagnes ; la famine, la misère les désolent; les saisons y ajoutent leurs rigueurs, et c'est au milieu du lugubre hiver de 1709 que parait Tur caret ^ le chef-d'œuvre du genre. En même temps Fontenelle et quelques autres préludent, discrètement aux témérités philosophiques du siècle qui va suivre. Voilà la littérature d'alors; y reconnalt-on l'influence du gouvernement?

La langue a suivi, comme toujours, les destinées du génie littéraire. Ce n'est plus le parler mâle et franc de Molière et de Pascal; en quelques années, quelle chute 1 quel épuisement! Féminisée par Racine et par Fénelon, chez Fontenelle elle n'a plus de sexe : malgré tout son esprit, c'est quelque chose d'uni, de clair et de froid. Tout est

mesuré et compassé; point de cris, point de gestes, point d'accent; c'est une conversation à demi-voix , dans un salon : Fontenelle a peur de fatiguer sa poitrine et évite les émotions. Les derniers survivants de nos grands écrivains s'étaient déjà aperçus de cette décadence et la déploraient ; La Bruyère et Fénelon regrettent le vieux et rude langage du xvi*^ siècle, et en même temps, par une contradiction singulière et comme pour payer aussi leur tribut aux faiblesses du temps, ils condamnent le style de Molière. L'iinlui trouve du jargon, l'autre veut bien convenir que ses pièces en prose sont moins mal écrites que ses comédies en vers. Ainsi, quelques années après la mort de Molière, sa langue n'est déjà plus comprise, même par La Bruyère et par Fénelon !

Voilà où est descendue, pendant les vingt dernières années du règne, cette littérature si grande avant Louis XIV! Et pourtant, selon le préjugé vulgaire, soigneusement entretenu par les gens intéressés, le règne d'Auguste et celui de Louis XIV sont les deux grandes époques de la littérature, parfaitement isolées de ce qui les précède et de ce qui les suit; avant elles la barbarie, après elles la décadence. Rien de moins conforme à l'histoire, et les deux règnes présentent au contraire à cet égard une analogie singulière qui a bien peut-être quelque signification.

Avant Auguste, Plante, Térence, Lucrèce, Ca-

tulle, Cicéron, Salluste, César; c'est quelque chose, j'imagine. Dans la première partie de son règne, Virgile, Horace, TibuUe, formés avant lui, écrivent leurs chefs-d'œuvre, ainsi que Tite-Live, resté pompéien sous Auguste, qui le lui reprochait en riant. Un peu plus tard paraît Ovide; c'est déjà une bien prompte décadence, et, Ovide une fois exilé, silence absolu.

Le génie littéraire n'a-t-il pas suivi les mêmes phases sous le règne de Louis XIV? Il serait fort ridicule de comparer Racine et Fénelon à Ovide; mais avant eux on remarque également une génération d'écrivains d'une trempe plus vigoureuse; après eux, la littérature s'énerve et dépérit. En outre, comme le règne d'Auguste, celui de Louis XIV, loin de commencer une nouvelle époque littéraire, continue d'abord une glorieuse période qu'il clôt fort tristement. Depuis le milieu du XVI" siècle, quelle succession ininterrompue de grands écrivains? Leur caractère est aussi original que leur intelligence et se reflète dans leurs écrits. Ce sont des penseurs passionnés, ce sont des hommes; plus tard, on aura des gens de lettres et des académiciens. C'est que, bien qu'on en puisse dire, la pensée a besoin, pour développer toute sa puissance, d'être soutenue par les préoccupations politiques ou religieuses, d'être animée par la passion. Les grandes émotions qui bouleversent le monde, les désastres même qui le dé-

soient, impriment à Tintelligence humaine de salutaires secousses. Le xvi® siècle, ce siècle si tourmenté, est celui qui a jeté dans le monde toutes les idées fécondes sur lesquelles nous avons vécu depuis. Dans cet enfantement laborieux et sanglant de la société moderne, que d'œuvres puissantes, éternelle méditation des âges suivants! Les écrivains ont agi, ont souffert; ils ont vu les grandes catastrophes, ils ont connu les passions qui vivifient l'intelligence et Texpérience qui Téclaire. Chose bizarre, ce siècle, qui parait le plus érudit de notre littérature, en est le plus original : l'étude de l'antiquité, à laquelle il s'est voué, n'est pour lui que le commentaire éloquent des événements contemporains. La langue est encore imparfaite, nous dit-on : il semble pourtant que Rabelais, Calvin, Montaigne, La Boëtie, Montluc, Régnier, d'Aubigné, ont bien trouvé la forme qui convenait à leurs pensées, et qu'elle, a conservé l'inimitable empreinte des idées qui les agitaient. Que de langages divers, tour à tour énergiques ou charmants, tous pittoresques et savoureux ! Cette fermentation est entretenue au commencement du xvii« siècle par les querelles politiques et par le grand mouvement catholique qui donnera à l'Église, avec l'Oratoire, Port-Royal etla Trappe, des hommes d'une antique austérité. Bientôt, sous Louîs^ XIV, tout se calmera et se régularisera : plus de variété; tout le monde parlera le même

langage, un langage convenu. La société y a gagné, dit-on, ce n'est pas ici le lieu de discuter ce point; mais, quand la pensée se calme, elle est bien près de s'endormir : elle ne se réveillera en effet que dans le siècle suivant, quand des passions nouvelles viendront la ranimer, et qu'à une époque stationnaire succédera une époque vivante et agitée, celle de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau.

S'il est vrai, comme le prouve le simple exposé des faits, que notre littérature, pleine de force et de vie avant Louis XIV, soit arrivée promptement sous son règne à un véritable dépérissement, qu'en faut-il conclure? G* est que l'influence littéraire du grand roi a été ou nulle ou fatale.

Je sais que cette conclusion choque le préjugé vulgaire; mais, pour apprécier la valeur de l'opinion commune, il serait sage d'examiner comment elle s'est établie. Tous les gens de lettres ne sont pas absolument désintéressés : n'est-il point permis de croire qu'en répétant depuis des siècles

Qu'un Auguste aisément peut faire des Virgiles,

quelques-uns d'entre eux avaient principalement pour but de stimuler la libéralité des princes? Pour devenir un Auguste aux yeux de quelques gens de lettres, de tout temps le procédé a été bien simple : il s'agit uniquement de distribuer des pensions; les Virgiles qui les touchent n'ont garde de

révoquer en doute T efficacité de ce moyen. Le vulgaire d'ailleurs, trop disposé à assimiler la production littéraire à toutes les autres, croit volontiers que pour avoir de grands écrivains, il suffit d'en faire la commande et de ne pas trop lésiner sur les frais. Napoléon lui-môme eut cette illusion. Avec un zèle vraiment louable, il cherche à se procurer un Corneille et n'y épargne point la dépense : on sait ce qu'il obtint. Convenons que les encouragements accordés à l'industrie betteravière avaient produit de meilleurs résultats. Il va sans dire que pette expérience malheureuse n'a pas désabusé tout le monde. Il reste prouvé pour bien des gens que le régime qu'il faut regretter quand on est poëte, imiter qua.nd on est prince, c'est celui des royales munificences, où les pensions et les encouragements allaient, dit- on, éveiller le génie : le règne de Louis XIV. Voyons donc si, même à ce point de vue assez prosaïque, le règne de Louis XIV mérite sa réputation.

Remarquons d'abord qu'il est parfaitement faux de dire, comme on le répète chaque jour, que, le premier, Louis XIV eut le mérite de dérober les gens de lettres à la protection humiliante des grands seigneurs, en leur donnant des pensions, qui les faisaient dépendre, non plus d'un particulier, mais de l'État incarné en sa personne. Sans remonter plus haut que Henri IV, nous trouvons

que ce roi, de peu généreuse mémoire, pensionnait déjà des gens de lettres : exemple suivi par sa veuve devenue régente ^ Mais ce fut Richelieu surtout qui se montra envers les gens de lettres d'une libéralité inconnue jusqu'alors. Sans doute il encourageait beaucoup plus efficacement les lettres en leur donnant conscience de leur valeur par sa déférence pour les écrivains, par sa familiarité avec eux, et quand il exigeait que Chapelain et Gombault ne lui parlassent que couverts', il servait mieux la littérature qu'en leur donnant de» pensions, comme il le fit d'ailteurs. — Si Ton sait tant de gré à Louis XIV de sa munificence, au moins ne faut-il pas oublier celle de Richelieu. Il est vrai qu'immédiatement après la mort de son ministre, Louis XIII s'empressa de rayer de sa main toutes ces pensions ^ Mazarin en rétablit quelques-unes, et, si l'on en croit Ménage, il avait fait dresser un rôle de toutes les personnes

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