Ménagiana, t. Y\ p
le roi se chargeât de cette portion de son héritage, et il fit dresser par Costar et par Chapelain deux listes des gens de lettres auxquels on pourrait accorder des pensions. De ces deux listes, on en fit une seule, devenue l'état des pensions de 1663, si souvent cité comme une véritable curiosité* Nous nous bornerons à rappeler que Chapelain s'y est fait la plus belle part, 3,000 livres, comme au plus grand poêle français qui ait jamais été (ainsi s'exprime ce document); que Corneille y est porté pour 2,000 livres, Molière pour 1,000 seulement. Vingt-deux écrivains sur cette liste, qui contient une trentaine de noms, sont mieux rentes que Molière, et parmi eux figurent Cotin, Cassagne et d'autres victimes de Boileau, sans parler de noms plus inconnus encore, qui n'ont pas même conservé l'illustration du ridicule. Quant à l'historien Mézeray, on lui maintint la pension de â,000 livres qu'il tenait de Mazarin , jusqu'au moment où, quelques hardiesses ayant été signalées dans son histoire de France, cette pension fut réduite à 2,000. En vain le pauvre Mézeray déclara-t-il dans deux lettres d'une rare platitude, qu'il était pr}t ii passer Véponge sur tous les endroits de son livre que Von jugerait dignes de censure. Il parait qu'on fut inflexible, et que la pension fut définitivement supprimée, car Racine raconte qu'après la mort de Mézeray on trouva chez lui un sac d'argent
avec cette étiquette : « C'est ici le dernier argent que j'ai reçu du roi. Aussi depuis ce temps n'ai-je jamais dit du bien de lui. » Rapprochez de ce fait l'aventure de Fréret , mis en 171â à la Bastille pour avoir avancé que les Francs pourraient bien ne pas descendre de FranciOj fils d'Hector, et de ses barons^ y comme on l'enseignait officiellement, d'après les Grandes chroniques de France ^ et vous saurez ce que pouvait être l'histoire sous l'ancien régime.
Ce qu'il importe de remarquer dans cette liste, c'est que, parmi les écrivains célèbres du temps, il n'en est aucun dont la munificence royale ait encouragé les débuts, à l'exception de Racine, qui y figure pour 800 livres ; il n'avait produit alors que quelques vers de circonstance. Boileau ne reçut une pension qu'après la publication de ses satires ; l'ancien pensionnaire de Fouquet , La Fontaine, n'en reçut jamais. Corneille avait alors écrit tous ses chefs-d'œuvre, et Molière était déjà célèbre. Corneille avait alors cinquante-sept
1. Les publicistes protestants du xvi* siècle ont donné le signal des innovations utiles ailleurs que dans la religion et la politique. L'un d'eux, La Popelinière, a publié un livre intitulé : « L'Histoire des histoires avec Tidée de Thistoire accomplie. Plus le dessein de rbistoire nouvelle des Français, et pour avant-jeu la réfutation de la descente des fugitifs de Troie aux Palus Méotides, Italie, Germanie f Gaules et autres pays pour y dresser les plus beaux États qui soient en Europe, et, entre autres, le royaume des Français, » Paris, 1599,
ans, et Molière quarante. Quant à Boileau et à Racine, en 1677 le roi les nomma ses historiographes et les chargea d'un travail auquel ils étaient peu préparés sans doute, celui d'écrire rhistoire militaire du temps*. Madame de Sévigné prend la liberté de se moquer un peu de ce choix. Il est vrai qu'au lieu d'écrire cette histoire, dont il ébaucha à peine quelques fragments, Racine se contenta de faire sa cour, et d'abandonner la poésie pendant dix ans, entre Phèdre et Esther, Boileau fit l'ode sur la prise de Namur,
Il reste donc prouvé que les libéralités du roi ont pu récompenser les écrivains que l'opinion publique désignait à ses faveurs, mais qu'à l'exception de Racine il n'en est aucun dont Louis XIV ait soutenu les premiers pas. Si les pensions ont le don que bien des gens leur supposent, celui d'éveiller le génie, au moins celles de Louis XIV n'ont pas eu ce mérite-là.
Plus tard , après la mort de Colbert , ces pen-
1 . Il existe un bien curieux témoignage de Tidée qu'on se faisait alors de l'histoire; l'altération perpétuelle de la vérité y semblait une chose toute simple, même aux esprits les plus libéraux. L'abbé de Choisy raconte que le duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, lui demanda un jour comment, dans l'histoire de Charles VI, que l'abbé écrivait alors, il s'y prendrait pour dire que ce prince était fou : « Je dirai qu'il'était fou ; la seule vertu distingue les hommes quand ils sont morts. » Telle fut la réponse de l'abbé, qui crut évidemment en cette occasion avoir fait preuve d'héroïsme. {Mémoires, p. 14.)
sions furent considérablement réduites. Corneille avait perdu la sienne (2,000 livres) en 1679; il avait alors soixante- treize ans; et cinq ans plus tard, il fallut l'intervention généreuse de Boileau, offrant le sacrifice de sa propre pension, pour que Louis XIV songeât à envd^er un présent à Corneille qui mourut deux jours après. Dans Tannée où les pensions atteignirent le chiffre le plus élevé, en 1669, la dépense totale ne s'éleva pas tout à fait à 112,000 livres. 11 est vrai qu'en 1673 le roi s'avisa envers les académiciens d'une générosité vraiment grandiose : comme ils travaillaient alors au Dictionnaire et se réunissaient une ou deux fois par semaine, pour stimuler leur activité, il fut réglé qu'une soriime de âO livres serait allouée pour chaque séance, soit 1 livre par membre ; il est juste d'ajouter que les membres présents devaient partager entre eux la part des absents.
Voilà donc le budget de la littérature au grand siècle. Je demande pardon de ces détails , car j'avoue ne pas trop comprendre quelle relation mystérieuse existe entre un sac d'écus et l'inspiration qui fait les Misanthrope et les Athalie; mais peut-être ces chiffres ne sont-ils pas inutiles. Au moins peuvent- ils servir à prouver qu'on a peu de raison de regretter à cet égard le temps passé, et qu'il n'est aucun gouvernement en France, depuis 1789, qui n'ait été à proportion
beaucoup plus libéral envers les lettres que le grand roi*.
Les gouvernements seraient moins généreux qu'il n'y aurait pas encore lieu de s'en plaindre. Les protections élevée^ si intelligentes qu'on les suppose, ont leurs inconvénients; la dignité du poète en souffre toujours, sans parler des mauvais vers que lui arrache la reconnaissance, et dont il est trop puni par le ridicule de les avoir faits. Il est vrai que les grands talents échapperont plus aisément que d'autres à des périls de ce genre; par bonheur les Mécènes ont presque toujours une prédilection marquée pour les écrivains abandonnés du public ; ils les consolent avec des pensions. Chapelain leur plaît plus que Molière. Cette préférence se conçoit : un homme de génie peut bien s'abaisser à quelques complaisances; mais il y a en lui une sorte d'indiscipline, une indépendance naturelle qui tôt ou tard se révolte et le brouille infailliblement avec ses protecteurs. La
i. Dans la séance du 14 nivôse an HI, la Convention nationale, sur la proposition de Joseph Chénier, accorda 300,000 livres à des gens de lettres ou à leurs familles. Une parente éloignée de Corneille fut comprise, sur cette liste, pour une pension de 3,000 livres : la pension assurée par le vandalisme révolutionnaire à la parente du grand Corneille dépassait donc de 1,000 livres la somme annuelleque le grand roi avait temporairement accordée àCorneille lui-même. — En 1811, la même parente de Corneille obtint de Napoléon une pension... de 300 francs. H parait que si Napoléon jeût fait Corneille prince, sa générosité ne s*étendait pas à ses petites-niècet. (V. Tascheread, Vie de Corneille, p. 379 et suiv.)
médiocrité est plus docile, et c'est cette qualité que Ton apprécie particulièrement.
Les patrons en outre ont la mauvaise habitude de n'arriver guère au secours du pauvre poëte que quand il n'a plus besoin d'eux. L'histoire de Samuel Johnson est celle de bien d'autres. Inconnu, il se vit poliment éconduit par lord Chesterfield, dont il sollicitait la protection. Sept ans plus tard , arrivé à la réputation , il eut à se défendre contre la bienveillance tardive, mais trèsempressée, de Chesterfield, qui voulait absolument devenir son bienfaiteur : « Un patron , lui écrivit alors Johnson, un pati'on serait-il, mylord, un homme qui avec indifférence en regarde un autre se sauver à la nage , et qui , lorsque celui-ci a réussi à atteindre la rive , vient l'embarrasser de son secours? »
D'ailleurs, depuis le xviii® siècle, les lettres sont émancipées et n'ont plus besoin de protection; les écrivains le savent : loin de méconnaître la puissance de la pensée, ils seraient plutôt tentés de l'exagérer. Il se peut qu'il y ait encore quelques gens modestes qui soupirent pour les beaux yeux de la cassette; mais en général c'est faute de mieux. Il existe aujourd'hui une puissance courtisée paroles gens de lettres, plus courtisée que ne l'a jamais été Louis XIV : c'est le public; ceux qui s'adressent à un autre pouvoir ne le font guère que quand ils désespèrent de plaire à
celui-ci. Cette protection est la seule utile, la seule dont les préférences soient vraiment flatteuses. Ce n'est pas que parfois, comme toutes les puissances du monde, elle ne place singulièrement ses faveurs et ne les prodigue un peu au hasard; mais comparez ses appréciations à celles des protecteurs les plus éclairés des temps anciens; relisez la liste des pensions dressée par Colbert, approuvée par Louis XIV, et dites si jamais le public s'est aussi grossièrement trompé que le grand ministre et le grand roi. Plus judicieux dans ses affections, il est aussi plus libéral ; si seul aujourd'hui il donne la gloire , seul également il donne la fortune; les rentes qu'il fait à ses écrivains, rien qu'en achetant leurs ouvrages, sont bien autre chose que les maigres générosités accordées jadis par la munificence royale à Corneille, à Molière, à tant d'écrivains illustres. Ce n'est plus par quarante ou cinquante mille francs, comme au temps de Louis XIV, c'est par millions que se compte aujourd'hui le budget annuel de la littérature. Par malheur, il y a aussi là un danger auquel on ne s'expose pas impunément.
La facilité de gagner augmente chez nos contemporains la passion de s'enrichir : l'art d'écrire est trop souvent devenu une industrie où beaucoup de talent se perd , se gaspille chaque jour. Chez ceux qui ont cédé à ces séductions de la fortune, la décadence s'est bientôt fait sentir. L'inspiration
ne se prête pas, comme Tbomme lui-même,, aux spéculations de librairie; elle est capricieuse et ne vient quà son heure; elle ne répond plus à l'appel de l'écrivain acharné à sa besogne lucrative. Trouve-t-on que beaucoup de ces chefsd'œuvre de commande vaillent ce qu'on les a payés ?
Quels que soient ces inconvénients attachés aux faveurs du public , il faut convenir au moins qu'ils lui font honneur. Cette majesté collective a bien d'autres avantages sur Louis XIV et tous les autres protecteurs des lettres, quand ce ne serait que de permettre, d'aimer même la contradiction ; car un moyen de plaire au public, moyen un peu usé aujourd'hui, a été souvent de lui rompre en visière, de lui dire de brutales vérités, de le calomnier même, et il l'a souffert, et il s'en est réjoui. Que peut-on donc reprocher à ce Mécène tout débonnaire? Trop d'indulgence, trop de générosité? Ce sont des défauts sans doute, mais ceux qui en profitent les lui pardonneront bien aisément.
En considérant ces destinées nouvelles faites aux lettres par la révolution, nous ne pensons pas ' qu'il y ait lieu de regretter le temps passé : nous ne croyons guère à l'heureux effet des hautes influences en littérature ; impuissantes pour le bien, elles ne l'ont pas toujours été pour le mal. On ne donne pas des ailes au génie ; mais on peut
les lui couper. On peut faire pis encore : quoi qu'en dise Boileau , Auguste n'a pas fait Virgile, mais il a tué Cicéron. C'est, de toutes ses influences littéraires, la seule qu'il ne soit pas permis de contester.
(Revîie des Deux Mondes, 45 juin 4853.)