‹ Les lettres et la libertéChapitre 20 sur 71 · DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Il est fort pénible, sans doute, d'entendre refuser aux écrivains que l'on aime la justice qui leur est due; mais il y a quelque chose de plus révoltant encore, c'est de les voir mal admirés; c'est de voir de maladroits panégyristes porter la lumière sur leurs qualités les plus contestables ou les plus insignifiantes, parfois même sur leurs défauts, et laisser dans l'ombre les parties solides et vraiment belles de leur génie. Concevez l'impatience d'un admirateur éclairé de Voltaire et de Rousseau, quand il entend vanter les tragédies de l'un, et de l'autre quelques déclamations ronjQantes, consacrées par la routine, désavouées par le sens commun. Le malheur de ces deux grands

hommes est celui de leur siècle tout entier : nulle époque littéraire ne prêtait davantage, par ses côtés multiples, à une plus grande variété d'admirations, à des enthousiasmes plus contradictoires : pour s'en convaincre, il suffit de passer rapidement en revue les appréciations diverses que le dix-huitième siècle, a dû subir depuis la révolution.

11 a eu contre lui la double chance d'être habilement et ouvertement attaqué, et d'être défendu avec maladresse, avec timidité. Le régime qui succéda d'abord à la révolution et l'écrasa, n'avait, on le conçoit, qu'une sympathie médiocre à l'égard des écrivains qui l'avaient préparée. D'ailleurs, pour des penseurs comme Voltaire et Rousseau, l'impartiale postérité arrive bien tard; car ce sont leurs idées qu'on attaque dans leur personne, et tant que ces idées rencontreront des résistances. Voltaire et Rousseau ne peuvent compter sur des juges; ils ne trouveront que des adversaires ou des alliés. Tandis que les ennemis sincères et convaincus du dix-huitième siècle, Joseph de Maistre et Chateaubriand, l'attaquaient au nom de leurs croyances, le nouveau régime lançait contre la mémoire des réformateurs les journalistes officiels, Geoffroy en tête , et personne n'osait, ou plutôt ne pouvait leur répondre. L'Institut, récemment fondé par la Convention, et qui se souvenait encore de son origine, comptait, il est vrai,

dans son sein de nombreux partisans de la philosophie; mais ils ne se risquaient à vanter du grand siècle que le mérite littéraire ; ils traitaient Voltaire et Rousseau comme des gens de lettres; c'était méconnaître la grandeur de leur rôle, c'était surtout dénaturer étrangement la véritable physionomie du xviu^ siècle, ce siècle où la pensée s'élève à la hauteur de l'action. « J'écris pour agir, » dit quelque part celui qui rej)résenta le mieux cette époque ; et l'on voit, en effet, Voltaire faire concourir au but suprême, qu'il ne perd jamais de vue, les œuvres bonnes ou mauvaises, sérieuses ou bouffonnes, qu'il prodigue avec une opiniâtre fécondité*. Tantôt il avoue dans sa correspondance qu'il n'a écrit telle tragédie que pour les notes, afin d'y faire passer quelques vérités, hardies alors, sur la confession; tantôt, au moment où il vient de lancer coup sur coup des pamphlets anonymes, il bâcle, en six jours, une autre tragédie, afin de détourner les soupçons qu'ont éveillés ces pamphlets, afin de paraître occupé ailleurs : « Car, dit-il, c'est un excellent alibi qu'une tragédie. » Jugez donc des œuvres produites dans des intentions pareilles, comme les œuvres calmes et sans arrière-pensée de Cor-

i . u Voltaire n^écrit que pour son couvent, » disait Montesquieu. — « Il faut avoir un couvent, » réplique Condorcet, et il ajoute : u Voltaire travaille moins pour sa gloire que pour sa cause. Il ne faut pas le Juger comme philosophe, mais comme apôtre. »

neille et de Racine! C'est pourtant ce que firent, au temps de l'empire, les timides admirateurs du XVIII' siècle; pour narguer Geoffroy et son maître, on tâchait de s'amuser aux tragédies de Voltaire, et l'on exaltait « l'harmonie enchanteresse » des phrases de Rousseau. En 1806, l'Institut se hasardait même à mettre au concours un tableau du XVIII* siècle; mais il avait grand soin de spécifier qu'il ne demandait qu'un ouvrage de critique littéraire , incitant ainsi à admirer la forme nouvelle qu'avait pu revêtir la pensée humaine, saqs permettre d'examiner cette pensée même et ses progrès. Cette admiration peureuse ressemblait à un désaveu : autant valait se taire; mais l'Institut, en laissant entrevoir ses véritables sympathies, était déjà sans doute épouvanté de son audace. Les académies ne se sont jamais permis que des témérités de ce genre-là.

Cette façon mesquine d'envisager le xviii" siècle persista après la chute de l'empire. La restauration fournit son contingent d'admirateurs au chan-^ tre du Bon Henri^ tandis que les tragiques du temps, en présence des tentatives heureuses du drame moderne, se croyaient obligés d'admirer Mérope et Alzire par esprit de corps. Quelle gloire subirait impunément des admirations pareilles!. Le Constitutionnel d'alors, par ses sym^ pathies, discréditait déjà le xviii* siècle, et soulevait contre Voltaire tout ce qui était, dans la

littérature, jeune et intelligent; il a fallu du temps aux principaux écrivains de l'école moderne pour se guérir à son égard de leurs préventions.

D'autres admirations, beaucoup plus sérieuses, avaient compromis plus gravement encore le XVIII' siècle. Quelques-uns de ceux qu'on appelait idéologues j et dont nous ne voulons pas médire, n'en avaient gardé que le côté sec, aride et rebutant, la philosophie de la sensation, 1» théorie de l'intérêt bien entendu; ils se croyaient disciples de Voltaire, ils ne continuèrent qu'Helvétius et Gondillac. Cette vaste et ardente pensée du siècle, qui fit la révolution, ils l'avaient misérablement glacée et rétrécie, au point que le despotisme aurait eu grand tort de s'en alarmer trop sérieusement; aussi se contentait-il de les persifler. D'autres s'en indignèrent, ils en avaient le droit; c'étaient ceux qui portaient vivante en leur cœur la foi de la révolution, et souffraient de la voir si étrangement défigurée. Ils comprenaient que ce n'est pas en desséchant les âmes qu'on les rend fécondes pour le bien et capables des grandes tâches. C'était pour d'autres doctrines, ils le savaient, que tant de martyrs avaient arrosé de leur sang les échafauds et les champs de bataille de la révolution; de tels dévouements ne pouvaient aboutir à cette maigre et prudente philosophie, sachant concilier ses hardiesses théoriques avec ses intérêts, à ce persiflage à demi-voix de ces

athées hypocrites, très-supérieurs aux préjugés du peuple, mais très-fidèles à leurs appointements. Ce scepticisme élégant et commode, qui ridiculise tous les héroïsmes et autorise tous les avilissements, devait trouver un éloquent adversaire dans M"** de Staël; elle protesta, et d'autres après elle. Le voltairianisme, ainsi entendu, aurait suffi pour dégoûter de Voltaire, qu'il calomniait par son admiration. A cette école, qui se réclamait, sans droit, de l'esprit le plus vif et le plus alerte qui fût jamais, il était réservé de mourir platement en 1830, entre un numéro du Constitutionnel et une édition du colonel Touquet.

Malheureusement il en est resté quelque chose; il en est resté un préjugé tenace contre le xviii* siècle chez plusieurs des plus généreux esprits de notre temps. Matérialiste, athée, sceptique, voilà pour bien des gens quelle fut cette époque; et l'on ne songe point que ce caractère est tout au plus celui de quelques exceptions ; que la coterie d'Holbach peut seule mériter une imputation semblable, et encore y aurait-il des réserves à faire. Diderot lui-même, le seul absolument parmi les grands esprits du siècle qui ait douté de Dieu, — or douter n'est pas nier, — Diderot, par ses élans vers l'idéal, par la générosité de ses aspirations, donne un démenti à la désespérante sécheresse des doctrines vers lesquelles la légitime horreur du fanatisme avait incliné son esprit.

Je renvoie sur ce point au beau travail que lui a consacré M. Bersot. User et abuser du mot Providence est chose facile et simple ; mais ce n*est pas parce qu'on prodigue ce nom sacré, qu'on y croit et qu'on y fait croire; au contraire. 11 y a plus d'athéisme à prostituer le nom de la Divinité en l'impliquant dans des complicités honteuses, qu'à la taire ou même à la nier. Telle bulle papale, tel Te Deum impie, par exemple celui qui approuva la Saint-Barthélémy et bénit la trahison, le guetapens, le mépris de la foi jurée devant Dieu, voilà de l'athéisme réel. En revanche, si le nom de la Providence, comme le remarque fort bien M. Bersot, ne se trouve ni dans le Système de Laplace, ni dans le Cosmos de Humboldt, l'impression qu'on recueille de ces lectures est éminemment religieuse. Oui, Diderot a beau douter de Dieu : sa ferme croyance au beau, au vrai, au bien, proteste contre ses paroles, et contient le sentiment religieux. Dieu se trouve parfois dans quelque grande âme égarée, comme il est dans la nature elle-même, toujours présent, jamais nommé.

Quant au siècle lui-même, il semble qu'il faudrait le juger d'après les hommes et les œuvres qui eurent le plus de retentissement, non d'après quelques boutades d'athéisme, étouffées alors entre les quatre murs de la maison d'Holbach, et que des mémoires ou des correspondances posthumes sont venus nous révéler. Montesquieu,

Voltaire, Rousseau, voilà l'expression vraie de l'époque; l'un juge le passé, l'autre dirige et domine le présent, Jean-Jacques enfin prépare l'avenir. Mais tous trois, quelle que soit la diversité de leur rôle, sont écoutés, applaudis, répétés : c'est par là qu'il faut constater l'esprit du temps. Où voyez-vous chez eux le scepticisme? Car pour leur athéisme, si peu qu'on les ait lus, il n'en faut point parler. Prenez Voltaire lui-même, dont le scepticisme prétendu a défrayé tant de déclamations : il affirme, il nie très-résolûment; ce n'est pas là douter. Qu'à l'aspect de la platitude humaine, obstinée aux servitudes de l'intelligence ou du corps, il lui soit échappé parfois d'amères et douloureuses railleries, peu importe. Je vois dans ces bouffonneries navrantes l'indignation de l'homme qui souffre devoir son semblable s'avilir de gaieté de cœur, et qui croit pourtant à la dignité de l'homme, puisque sa vie tout entière s'épuise à briser les liens qui retiennent l'humanité dans la bassesse et dans la boue. « Après avoir bien réfléchi, écrit-il un jour, à soixante ans de sottises que j'ai vues et que j'ai faites, j'ai cru m'apercevoir que le monde n'est que le théâtre d'une petite guerre continuelle, ou cruelle ou ridicule, et un ramas de vanités à faire mal au cœur... Les hommes sont tous Jean qui pleure et Jean qui rit; mais combien y en a-t-il, malheureusement, qui sont Jean qui mord, Jean qui vole.

Jean qui calomnie, Jean qui tue?... Il y a des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d'horreur si on la regardait toujours par ces côtés. » Oui, il dit cela; mais la preuve qu'il ne croit pas voir là toute la destinée humaine , son rôle nécessaire et fatal en ce monde, c'est qu'il en souffre, c'est qu'il proteste, c'est qu'il combat. Les vrais sceptiques, les vrais calomniateurs de la nature humaine, ce sont ceux qui se résignent à ses vices, désespérant de la corriger. Philinte est au fond beaucoup plus misanthrope qu'Alceste; car celui-ci s'étonne et s'indigne; Philinte, croyant le mal incurable, en prend son parti. Après cela, que Voltaire ait souvent écrit des lignes régie ttables sur le peuple*.

1. On a beaucoup exagéré, d'ailleurs^ le dédain de Voltaire pour le peuple ; voici ce qu'il écrivait à Linguet, qui regardait la philosophie comme dangereuse pour les masses : « Ne craignez pas que le bas peuple lise jamais Grotius et Pufféndorf; il n'aime pas à s'ennuyer. Il lirait plutôt, s'il le pouvait, quelques chapitres de l'Esprit des lois, qui sont à la portée de tous les esprits, parce qu'ils sont très-naturels et très-agréables. Mais distinguons, dans ce que vous appelez peuple^ les professions qui exigent une éducation honnête, et celles qui ne demandent que le travail des bras et une fatigue de tous les jours. Cette dernière classe est la plus nombreuse. Celle-là , pour tout délassement et pour tout plaisir, n'ira jamais qu'à la grand'messe et au cabaret, parce qu'on y chante et qu'elle y chante elle-même; mais pour les artisans plus relevés, qui sont forcés par leur profession même à réfléchir beaucoup, à perfectionner leurs goûts^ à étendre leurs lumières, ceux-là commencent à lire dans toute l'Europe. Vous ne connaissez guère à Paris les Suisses que par ceux qui sont aux portes des

sur l'humanité, qui donc pourrait s'en étonner? Et quelle âme généreuse, en certaines circonstances, n'en a vingt fois dit autant? L'humanité parfois donne à ses plus dévoués amis de très-légitimes désespoirs : elle ressemble trop souvent à la femme de Sganarelle : « Il lui plaît d'être battue. » Et elle se ligue avec Sganarelle pour battre celui qui la veut défendre. Qui n'éprouverait alors un mouvement de dégoût? Mais, après ces accès de mauvaise humeur, communs à toutes les âmes généreuses. Voltaire reprend sa tâche, persiste soixante ans dans le rôle que sa conscience lui impose et meurt à la peiné : si ce n'est pas là la foi, à quels signes la reconnaissez-vous? D'ailleurs, quand on juge sévèrement Voltaire, il est juste de considérer que c'est surtout de sa correspondance qu'on tire des preuves contre lui. Or, cette correspondance est unique en son genre;

grands seigneurs, ou par ceux à qui Molière fait parler un patois inintelligible dans quelques farces; mais les Parisiens seraient bien étonnés s'ils voyaient, dans plusieurs villes de Suisse, et surtout dans Genève, presque tous ceux qui sont employés aux manufactures passer à lire le temps qui ne peut être consacré au travail. Non, monsieur, tout n'est pas perdu, quand on met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un esprit : tout est perdu, au contraire, quand on le traite comme une troupe de taureaux; car, tôt ou tard, ils vous frappent de leurs cornes. » (15 mars 1767.) On pourrait recueillir d'autres passages dans le même sens ; mais quand il serait vrai que Voltaire ait trop souvent médit du peuple, après tout, celui qui trompe grossièrement le peuple le méprise et l'insulte beaucoup plus que celui qui en médit.

elle n'a point été expurgée comme l'ont été toutes les autres, comme Ta été celle de M'"® de Sévigné, par exemple, où Ton trouve encore d'assez^îngulières choses. Pas le moindre billet qui y ait été omis; la vie de Voltaire, ses pensées, ses terreurs, ses passions, bonnes ou mauvaises, tout y est enregistré, fixé jour par jour, avec la fidélité traîtresse du daguerréotype : c'est la confession la plus complète, la plus involontaire, la plus compromettante qui fût jamais. Qui résisterait aussi bien à une pareille épreuve? « Je ne signerais pas ma conversation, » disait Talleyrand; il avait ses raisons pour cela; mais de plus purs auraient la même répugnance et pourraient en dire autant. Pour moi, je me méfierais d'un homme qui ne laisserait jamais échapper, en causant, aucune parole regrettable; j'en conclurais qu'il se surveille trop, qu'il est trop prudent, trop concerté; je lui souhaiterais une place dans une chancellerie quelconque , et je me garderais d'en faire mon ami. Or, une correspondance est une conversation écrite : et quelle conversation c^ue celle de Voltaire, le plus étourdi, le plus indiscret, le plus turbulent de tous les hommes, tuito spirito^ tutto bile y tutto fuoco, comme Salvator Rosa le disait du poète en général? Avec une semblable nature, que de choses on doit laisser échapper, qu'aussitôt on voudrait reprendre? Mais elles restent, consignées dans ces lettres charmantes; et isolées, commen-

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tées, dénaturées par la malveillance, elles deviennent autant de chefs d'accusation. Si vous replacez ces citations où on les a prises, vous serez surpris de trouver un sens inoffensif à telle phrase dont on a fait une théorie abominable et une noirceur préméditée. N'importe; la phrase reste, toutes les protestations possibles n'y feront rien; on la répète, on la colporte, on l'envenime, pour la plus grande joie des jésuitières et la justification de M. Nicolardot. Lisez pourtant M. Nicolardot luimême, si vous en avez le courage ; voyez à quoi se réduit tout le mal qu'il a pu dire de Voltaire, tout le venin qu'a pu extraire de sa correspondance l'alambic du jésuitisme : « Ce n'est que cela, » direz-vous sans doute. Pour moi, je ne connais pas d^ apologie plus victorieuse et plus complète de Voltaire que l'ouvrage de M. Nicolardot, et c'est pour cette raison qu'aucuns l'ont soupçonné d'être un faux frère, un voltairien déguisé, un Grangeneuve d'un nouveau genre qui s'immole et s'expose aux railleries pour le triomphe de la vérité ; rien, dans son livre, ne dément cette bienveillante supposition.

Comme Voltaire lui-même, son siècle, qu'on croit si léger et si sceptique, au fond est sérieux et convaincu. Comptons donc les œuvres graves qu'il a produites, œuvres qu'on peut critiquer, déchirer, maudire, mais auxquelles le règne de Louis XIV n'a rien à opposer, pour peu que l'on

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tienne compte, — non des opinions ou du talent littéraire, ce qui peut se discuter, — mais de ce qui, pour nous, est en cause en ce moment, je veux dire l'effort opiniâtre, l'ardente et sincère recherche de la vérité. Je cherche vainement, même chez Bossue t et Fénelon, une œuvre qui suppose cette patience de méditation et de travail qu'exigèrent de leurs auteurs YEsprit des lois^ Y Essai sur les mœurSy Y Histoire naturelle^ Y Emile et le Contrat social^ et enfin Y Encyclopédie. Encore une fois, je ne parle ni des opinions, ni du talent; je parle uniquement ici de ce que l'on aime surtout à contester au siècle de Voltaire, la gravité. Il semble, en effet, à en croire certaines gens, que ce siècle n'ait songé qu'à se bien divertir, qu'il ait épuisé tous ses efforts à inventer la poudre et les paniers ; que le maréchal de Richelieu soit la véritable expression de l'époque, ou, si l'on veut, Boufflers et la Camargo. Et c'est ici encore que nous surprenons quelques partisans du xviii® siècle en flagrant délit de diffamation involontaire. Des esprits faciles, charmés de cette corruption élégante, ont fait tenir ce siècle tout entier dans l'antichambre de M'"® de Pompadour» dans le boudoir de Sophie Arnould; les petits soupers et les petits vers, voilà pour eux toute la préoccupation d'un siècle qui, dans la science» la philosophie, l'histoire, eut toutes les hautes et laborieuses ambitions^ et dont la révolution fran-»

çaise, c'est-à-dire le plus vigoureux effort qu'ait enregistré l'histoire, fut le couronnement. J'accuse formellement M. Jules J an in, par exemple, d'avoir, depuis vingt-cinq ans, calomnié sans le vouloir le siècle qui prépara 89, en le représentant à ses lecteurs du lundi comme le siècle de l'insouciance, de la légèreté, des grâces corrompues, du vice élégant, des gaietés champêtres et autres ; à son exemple, vaudevillistes, romanciers, peintres, lithographes, ébénistes même, se sont mis à exploiter cette résurrection mensongère du xviii* siècle par un côté très-attrayant sans doute, mais assez peu sérieux. C'est ainsi qu'un moment il redevint à la mode, et cette mode fit méconnaître son vrai caractère. Heureusement les jésuites, à leur tour, se sont mêlés de le dépeindre; ils l'ont réhabilité.

Voltaire était méconnu; les éclectiques le déclaraient mort afin de se débarrasser d'une alliance compromettante ; mais, en voyant les partisans du passé ressusciter contre lui ces calomnies usées, on a commencé à soupçonner que Voltaire était plus vivant qu'on ne le croyait : on ne s'acharne point ainsi sur un cadavre. Et puis on répétait trop qu'il avait été un esprit léger, un historien sans valeur réelle, un philosophe sans consistance; cette obstination de malveillance éveilla la curiosité. On s'avisa d'y regarder d'un peu plus près, et l'on ne trouva point que ce portrait de

fantaisie fût ressemblant. On étudia plus sérieusement le xviii*' siècle, et Ton y trouva ce qu'on ne soupçonnait guère, je veux dire , sous des apparences frivoles, le sérieux, la grandeur, le dévouement. Cette réaction légitime a produit, dans ces derniers temps, divers travaux remarquables, entre autres le livre de M. Lanfrey et les Etudes sur le dix-huitième siècle de M. Bersot. Le premier de ces deux ouvrages a été trop bien apprécié, ici même, pour que nous songions à y revenir * . Nous devons rendre compte du livre de M. Bersot.

Le xvm" siècle s'offre à nous sous deux aspects différents : la pensée, l'action. M. Bersot en a étudié surtout la pensée, c'est-à-dire le côté philosophique et durable. M. Lanfrey, au contraire, n'a guère vu que l'action, c'est-à-dire le côté historique, le mouvement révolutionnaire, le combat et la victoire. Son genre de talent, d'une nature toute militante, le disposait à saisir et à peindre pai'faitement ce caractère du siècle, tout ce. mouvement d'une époque qui, au milieu des diversités les plus contradictoires en apparence, vient aboutir à un résultat unique. Le héros de son livre devait être naturellement l'écrivain qui représente le

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