Par Louis Ulbach, dans la Hevue de Paris
Wl LES LEIÏKES ET LA LIBERTÉ.
mieux cette physionomie du siècle, et M. Lanfrey a peint avec une verve singulière le rôle de Voitaiie au milieu de ses contemporains. Cette disposition de son esprit l'a rendu moins favorable à Rousseau, qui, se préoccupant moins que Voltaire des combats de chaque joui-, dédaignant les habiletés de parti, ne transige jamais avec les principes, et vit le regard fixé sur Tidéal, au milieu d'une société dont le contact le froisse et qui trop souvent le méconnaît. Tandis que Voltaire ménage et utilise tout le monde, princes, cardinaux, le pape même , pour le triomphe de ses idées S Rousseau se brouille avec tout le monde, rompt avec le présent, et plonge dans l'avenir. M. Lanfrey, par une qualité précieuse chez un historien, s'est tellement assimilé les idées et les passions des contemporains, il est si bien du xviii* siècle, qu'il en partage un peu les préventions à l'égard de Jean- Jacques. M. Bersot, se plaçant au contraire au point de vue absolu de la philosophie et
1 . On le voit en effet, à chaque persécution nouvelle eu France, répondre par une nouvelle complicité qu'il se créait au dehors sur le tiône et ailleurs. Un parlement janséniste Tinquiète-t-il? u Eii bien, dit Voltaire, je dédierai Mahomet au pape, et vous verrez qu'il me nommera évoque in partibus infidelium, attendu que c'est là mon véritable diocèse. » (Gorresp. 1742.) En 1767, après avoir intéressé à sa cause trois souverains (les rois de Prusse et de Pologne, l'impératrice de Russie), il écrit à un ami : « Le roi de Danemark vient de se mettre au rang de nos bienfaiteurs. J'ai brelan de roi quatrième, il faut que je gagne la partie. » Il l'a gagnée en effet.
des principes, nous paraît plus juste envers Rousseau, c'est-à-dire qu'il raime et l'admire davantage : nous l'en félicitons.
Son livre se compose de deux parties distinctes : Tune est une étude générale sur les mœurs et l'esprit du xvifi* siècle, remplie de détails piquants, de recherches curieuses, d'ingénieuses observations : c'est Varia du xviii*^ siècle, du siècle qui a eu le plus d'esprit. Cette partie est fort amusante; nous ne ferons ici à l'auteur qu'un reproche, c'est que ce luxe d'anecdotes, parfois trop peu liées entre elles, finit par produire une sorte d'éblouissement. En lisant cette partie de son ouvrage, où M. Bersot a condensé tout l'esprit du siècle, j'ai songé parfois à ce mot de Sophie Arnould : « Les gens d'esprit sont comme les roses; une seule fait plaisir, mais un bouquet entête. » Or, le bouquet que nous offre M. Bersot, n'y fournissant le plus souvent, comme dit Montaigne, « que le filet pour lier, » ce bouquet est énorme et finit par entêter. Au reste, ce défaut, si c'en est un, est celui du siècle, et ne l'en peint que mieux; on comprend davantage, en lisant cette partie de l'ouvrage de M. Bersot, les impatiences de Rousseau, que tant d'esprit fatiguait à la fin et repoussait dans la solitude. Quelle que soit d'ailleurs l'impression que cette lecture doive produire, et qui dépend du plus ou moins de goût que l'on peut avoir pour les bons mots, le trait, l'anec-
dote, il est. certain que cette partie de l'ouvrage est un miroir fidèle de la société du temps. Tout au plus pourrait-on reprocher à Tauteur d'avoir laissé un peu trop dans, l'ombre toute une portion de la société, qui, vers les derniers temps de la monarchie, prit quelque importance, sinon comme mérite, au moins comme action sur certains esprits : ce sont les utopistes comme Morelly, les novateurs littéraires comme Mercier, les dévergondés comme Rétif de la Bretonne, enfin les charlatans comme Saint-Germain et Cagliostro, etc. Tous ces originaux, qu'affectionnait Gérard de Nerval, ont leur rôle et leur place au xviir siècle, et nous regrettons que M. Bersotles ait un peu trop négligés.
Le second volume est une nouvelle édition de quatre études, déjà publiées avec succès, sur les quatre grands esprits qui eurent sur le xviii*' siècle la plus incontestable influence : Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot. Ce dernier, l'âme même de Y Encyclopédie^ cœur chaud, esprit élevé, malgré ses abaissements, est apprécié avec justesse et étendue. M. Bersot est plus sévère pour Montesquieu, pas assez, selon nous; il va sans dire que le génie de l'écrivain est hors de cause; mais, pour ce qui est des idées libérales qu'on lui prête, je crois que trop souvent on s'abuse. Montesquieu explique les faits avec une sagacité prodigieuse, signale le mal, mais trop souvent en
prend son parti. Il est le véritable père d'une certaine école historique qui, sous prétexte d'impartialité, a faussé le sens moral dans bien des âmes, et préparé à subir dans la réalité les faits qu'elle expliquait en théorie. Sans doute il ne faut pas rendre Montesquieu responsable des étranges apologies dont notre siècle a eu à rougir; mais il a trop souvent donné l'exemple d'une placidité dangereuse, signalant parfois avec insistance l'immoralité odieuse de telle ou telle institution, et aboutissant à la résignation. Ce n'est pas l'homme du droit absolu, et le pis, c'est qu'il a conscience du droit, c'est qu'il le proclame, et puis parfois conclut contre*. Voltaire, qui, comme le remarque M. Bersot, « n'est pas d'humeur à tout comprendre et à tout expliquer, et n'entend guère que ce qu'il approuve, » Voltaire réfute d'un mot les théories singulières que le respect de l'usage impose parfois à Montesquieu. Montesquieu, historien, magistrat, homme du fait ou du droit écrit, a rencontré son maître, quand, justifiant en certains cas la guerre offensive, il trouve devant lui Voltaire qui lui répond : « Si c'est là l'esprit des lois, c'est celui de Borgia et de Machiavel. Si mal-
i. Voyez, par exemple, Tidée qu'il se fait de la tolérance : « Voici le principe fondamental des lois politiques en fait de religion. Quand on est le maître de recevoir dans un état une nonvello religion ou de ne la pas recevoir, il rie faut pas l'y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer.» Esprit des lois, liv. xxv, ch. 10.
Ifi.
heureusement Montesquieu a dit vrai, il faut écrire contre cette vérité, quoiqu'elle soit prouvée par les faits. » Mais Voltaire, dont les convictions sur bien des points sont intraitables, est proclamé sceptique par beaucoup de gens, et c'est précisément parce que Montesquieu mérite, à certains égards, d'être accusé de scepticisme, qu'on lui a épargné cette imputation. Le prudent Montesquieu a toujours ménagé, en effet, ceux dont Voltaire écrivait : « Ils canoniseraient Cartouche dévot, » et qui, par contre, damnent quiconque ne pense pas comme eux. De là le scepticisme et l'immoralité de Voltaire ; de là l'innocence relative de Montesquieu. (( Homme de bien, frappe, tue, meurtris; mais aux sacrés oiseaulx ne touche, » avait dit Rabelais. Voltaire oublia cette recommandation et s'en est mal trouvé, comme beaucoup d'autres. Pourtant il savait à quels périls il exposait sa mémoire ; sa gloire est de les avoir bravés pour la cause de la vérité et de la justice; la postérité lui en tiendra compte, quand elle aura commencé pour lui.
Si quelque chose était capable d'éclairer l'opinion sur les idées de Voltaire, sur cette philosophie si méconnue, si calomniée, ce serait assurément le travail remarquable de M. Bersot. J'en conseille la lecture à quelques esprits élevés dans une sainte haine duvoltairianisme; ils verront que rien n'appartient à Voltaire de toutes les venimeuses horreurs qu'on a logées sous ce mot. M»!*-
heureusement pour lui, ce qui aurait dû recommander ses idées, est précisément ce qui les a compromises; Voltaire a été profond sans phrases, généreux sans déclamation; sa clarté a été son crime philosophique, et notre siècle, amoureux de l'obscurité et de l'équivoque, ne lui a pas pardonné. Nos gens ne veulent pas seulement qu'on les batte, ils exigent encore qu'on les trompe, et bien des habiles s'y sont employés fort heureusement. De là le succès de certaines phrases absolument vides de sens, mais qui n'en ont que plus d'autorité. Notre siècle est celui des formules; il en a trouvé qui répondent à tout. Je n'en citerai qu'une seule qui a eu jadis un prodigieux succès : c( Ceci est un fait accompli. » Ce mot superbe dispensait de toute autre apologie. Eh ! imbéciles, vous ne songez pas que nos bagnes ne sont peuplés que de gens auteurs de faiu accomplis, et qui n'auraient pas dû s'accomplir. Je ne recherche pas à quelles influences nous sommes redevables de cette facilité à nous contenter du fait et à mépriser le droit; l'école historique de la restauration y est pour beaucoup sans doute. Mais, dès 1806, M"* de Staël voyait poindre déjà cette disposition misérable, quand elle écrivait à propos de l'ouvrage de M. de Barante sur le siècle de Voltaire : « Le xviii* énonçait les principes d'une manière trop aI>Bolue; peut-être le xix" commentera-t-il le» faits av0C trop d« soumis^on. » Noun nous
sommes chargés, pour notre honte, de justifier cette triste prophétie : une certaine philosophie a eu soin de rassurer à cet égard notre conscience; une simple formule y a pourvu. Aux doctrinaires (que Ton calomnie vraiment en les désignant ainsi), que voulez-vous demander de plus? des doctrines? non; des formules? oui; c'est là leur raison d'être et leur véritable spécialité. On ne se figure pas la quantité de foin qu'ils ont fait manger et ruminer en ce genre à la stupidité contemporaine. Le peuple des sots, dont M. Michelet nous racontait récemment les curieuses origines, ce peuple, toujours aiïamé de formules, n'est pas, de notre temps, exposé à périr d'inanition.
M. Bersot ne partage pas cette prédilection de notre temps pour les formules, et il sait gré à Voltaire de cette clarté suprême , véritable probité des philosophes, de ce bon sens si net et si précis; et cependant, en parlant avec admiration de ce prodigieux bon sens , il est amené à exprimer une opinion qui nous paraît fausse, et qui pourtant est devenue de nos jours un lieu commun de la critique classique. Il s'agit du bon sens de Bossuet, qu'il est de mode d'opposer à celui de Voltaire. M. Bersot, trop conciliant , selon nous, prétend les admirer tous les deux également.
Comme ici il s'agit de doctrines, il me semble qu'il faudrait opter. Gomment un philosophe, un homme convaincu , peut-il admettre que deux
écrivains comme Bossuet et Voltaire, exerçant leur génie sur les mêmes matières, et se prononçant, l'un pour le oui, l'autre pour le non^ aient eu un bon sens égal, c'est-à-dire aient eu raison tous les deux? Il faut, de toute nécessité, que l'un des deux ait eu tort. Voici comment M. Bersot essaye de justifier cette égalité d'admiration : c'est, dit-il, que le bon sens de Voltaire n'est pas celui de Bossuet. « Et, en effet, l'un de ces hommes est le théologien qui organise une doctrine reçue, et met une raison admirable au service d'un principe qui la surpasse^; l'autre est le philosophe qui pousse droit aux principes, et ne reçoit rien que sur la foi de l'évidence. » Je n'examine pas si ce n'est pas abuser des termes que de désigner par le même mot, celui de bon senSy la raison circonspecte et scrupuleuse du philosophe qui n'admet que l'évidence, et cette logique qui, d'un principe une fois admis, fait sortir
1 . En parlant des expressions de ce genre, que M. Bersot n'emploie sans doute ici que pour se conformer à l'usage, M. Lanfrey dit : « Qu'on ne vienne pas nous dire que ce sont là des vérités au-^les8U8 de la raison, car ce mot n*a jamais eu de sens. La raison n'a ni dessus, ni dessous ; on e»t avec elle ou contre elle. On dit quelquefois par métaphore qu'un fait matériel est au-dessus de la raison , lorsqu'elle ne peut pas l'expliquer, quoique d'ailleurs elle en ait suffisamment constaté Texistence; mais cette expression, appliquée au mot une vérité^ n'a plus de signification, parce qu'une vérité n'est vérité qu'à la condition d'être conforme aux lois de la raison. »
(L'Église et les philosophes au wm" siècle, p. 75.)
rigoureusement ses légitimes conséquences, vraies ou fausses, selon que le principe est vrai ou faux. Mais poursuivons : » Le bon sens, chez Bossuet, e3t cette sagesse qui, placée au cœur même d'une doctrine, pénétrée de son essence, admet ce qu'elle appelle, rejette ce qu'elle repousse, en conserve l'unité; et à la fois pénétrée de ses intérêts, retient tous les principes dans la mesure , les tempère les uns par les autres... Croyez-le lui-même, il n'aime pas ces hommes plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant. » Voici, dans toute sa crudité, le paradoxe que nous attaquons : Bossuet est un esprit modéré. Or, comme nous croyons que c'est au contraire un des génies les plus violents qu'ait enfantés le catholicisme, on nous permettra de discuter rapidement ce point.
Parmi les opinions étranges que l'on peut blâmer chez Bossuet, on ne peut sans doute lui reprocher celles qui découlent naturellement des principes qu'il a admis, et qui sont conformes à la tradition constante de l'Église, par exemple le compelle intrare entendu dans toute sa rigueur, et consacrant comme légitime et même comme obligatoire l'emploi de la force contre les dissidents ^ Mais il y a aussi dans le catholicisme, même les principes une fois admis, un certain
1. Voîr .snr ce point, par exemple. Défense des variations, I" discours, SS 3 et 4.
uombre de dogmes ou douteux, ou du moins uii peu vagues , tels que la damnation des païens et celle' des enjants morts sans baptême. Parmi les catholiques, les esprits^ modérés, et j'ajoute les bons cœurs, n'aiment pas à insister sur ces dogmes, et les laissent volontiers dans l'ombre, évitant de se prononcer sur ces questions : ils sentent qu'il y a là quelque chose qui surpasse la justice et la raison. Bossuet tout au contraire; c'est là-dessus principalement qu'il insistera avec complaisance : je suis obligé de citer.
Par exemple, dans l'oraison funèbre de Condé, après avoir nommé ces grands hommes du paganisme, « ces grands législateurs, ces excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, etc., » ces justes qu'il appelle pourtant v. ennemis de Dieu, » attendu qu'ils ont été u privés de sa connaissance ; » après avoir dit que Dieu a mis en eux a aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d'esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, » il termine en les plaçant pour toujours dans les enfers. Même en admettant ce dogme dans toute sa rigueur, encore pouvaiton le présenter d' une façon inoins choquante. — On peut voir de même, dans V Histoire des variations (t. II, ch. 19 et suivants), sa colère contre Zwingle, qui plaçait dans le séjour des justes les sages du paganisme : Bossuet appelle cette opinion « un prodigieux égarement. » — Ailleurs il se sert de
la même expression, immanis error^ dans une lettre latine adressée au pape et signée avec lui par quatre évèques, en lui dénonçant un li\Te hérétique qui pousse Tabomination jusqu'à ne pas damner les petits enfants morts sans baptême : Bossuet prouve, avec Bellarmin et les conciles, que ces enfants sont rigoureusement damnés {abgoliite damnati), et raille, avec le même Bellarmin, la sensiblerie de ceux auxquels répugne une pareille opinion*. J'ignore si c'est là, comme le prétend Bossuet, l'opinion orthodoxe; mais là même où le dogme n'a rien à voir, Bossuet n'est pas plus modéré. Est-ce le dogme qui l'obligeait à défendre la légitimité de l'esclavage, à s'indigner du moindre doute à cet égard comme d'une offense « envers le Saint-Esprit?*» — « Condamner la servitude, dit-il {b^ avertissement, § 50), ce serait non- seulement condamner le droit des gens où la servitude est admise, comme il parait par toutes les lois (ô naïveté!); mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves,
1. Teste BeIlarmino,illi parvuli subpotestate diaboli io carcere inferDo degunt, loco, iaquit, horrido ac teuebricoso. Quod, qaid est aliud quam projici cum damnatis in horrendas illas exteriores tenebras et ibidem esse sub potestate tenebrarum , quarum id reginum est? De afifectibus illis, quos pios vocant, juvateumdem Bellannioum audire, haec sancte et graviter disserentem : ooa affectum quemdam humanum , quo plerique moveri soient, sed Scripturœ, Conciliorum, et Patrum sententiam consulere ac sequi debemus. » (Lettre CCI.)
LES PHILOSOPHES DU XVIII» SIECLE. iWâ
par la bouche de saint Paul , de demeurer en leur état , et n'oblige point leurs maîtres à les affranchir. » Est-ce encore le dogme qui Toblige à damner Molière, ou, dans un ordre d'idées tout différent, à faire un mérite à Charles II de n'avoir pas fait assassiner Cromwell , non pas à cause de l'immoralité de l'acte, mais parce que c'était a un moyen peu digne de la majesté royale? » On n'en finirait pas, si l'on voulait citer toutes les hardiesses de ce genre qu'on pourrait çà et là recueillir dans Bossuet. Concluons donc que ce n'est pas du tout par la modération que brille ce génie impérieux et violent. Ce sont, au contraire, ces violences qui ont fait dire à un catholique convaincu, M. Bordas-Demoulin : « Aujourd'hui.... tout catholique éclairé doit reconnaître que Voltaire prêchant la tolérance, la liberté et la fraternité, est plus chrétien que Bossuet défendant l'intolérance et la théocratie*. » Cette opinion, très- discutable sans doute en ce qui concerne Voltaire, dépend de la manière dont M. Bordas- Demoulin , — en cela trop peu écouté, — comprend le christianisme; mais ce qu'il y a ici d'essentiel, c'est son opinion à l'égard de Bossuet; il est loin, on le voit, de lui reconnaître cette mesure parfaite, cette modération à laquelle Tauteur du sermon sur Y Unité de F Eglise et de la