‹ Les lettres et la libertéChapitre 22 sur 71 · Discours sur Voltaire · texte numérisé non relu

Discours sur Voltaire

VJi LES LETTUES ET LA LIBERTE.

Politique tirée de f Ecriture sainte a donné de si solennels et de si éloquents démentis.

A part cette opinion, qui nous paraît une concession un peu forte faite par M. Bersot aux prédilections de ses adversaires, son travail sur Voltaire nous semble un morceau substantiel , plein de vues et d' observations-judicieuses. Voici, pour donner une idée de sa manière, en quels termes il résume l'œuvre de Voltaire :

« Liberté de conscience, liberté d'écrire, liberté personnelle , impôt pesant sur tous , abolition du droit d'aînesse, la vénalité des charges flétrie, et aussi la torture et la confiscation des biens, nécessité d'un code uniforme et plus doux pour des mœurs plus douces, des dépositions publiques des témoins et des arrêts motivés, toutes vérités fondées sur l'immuable raison , trop longtemps méconnues, trouvent en lui leur protecteur. Du même fond de bon sens , il défend la civilisation et les spectacles contre Rousseau, Dieu contre d'Holbach , la morale contre Locke , l'immortalité de l'âme contre la Mettrie, la liberté contre Frédéric, le désintéressement contre Helvétius, la pitié contre un optimisme inexorable, les vertus des sages antiques contre la Sorbonne, Newton contre Descartes, l'inoculation contre la routine, le bon contre le mauvais goût.

(( La sagesse a vaincu , et à cette heure nous vivons sous le régime plus équitable qu'il nous a

préparé; nous avons de la peine à comprendre la grandeur de son rôle, mais il y a des temps malheureux où les vérités éternelles sont des nouveautés, et le sens commun du génie. »

M. Bersot exagère peut-être un peu la victoire de Voltaire , et je ne crois pas, 'comme il le dit , que nous ayons peine à comprendre la grandeur de son rôle; certaines gens, sans le vouloir, nous y aident. Il a été longtemps de mode de déclarer que l'œuvre de Voltaire était achevée, qu'il avait fait son temps; pendant que les plus avisés le criaient bien haut et que les naïfs le répétaient, peu à peu et sans bruit repoussaient sous nos pieds tous ces préjugés vivaces qu'on croyait à tout jamais déracinés. On a même inventé de nos jours des monstruosités paradoxales que Voltaire n'a pas eu à combattre ; l'absurde est devenu insolent. Gela prouve que Voltaire n'est pas mort; Y Univers l'a ressuscité. Même à ne considérer dans les œuvres de Voltaire que ces polémiques vives et hardies qui semblaient enterrées avec le xvtiï^ siècle, il y a lieu aies faire revîVre; ne laissons pas s'éteindre en France ce sentiment si français, dit-on, le sentiment du ridicule, cette sauvegarde du sens commun. L'odieux joue trop souvent encore son rôle dans les affaires de ce monde; mais l'absurde y domine, et tel fait, dont on s'indigne, ne mériterait qu'un éclat de rire si le bon sens public le réduisait à sa véritable valeur. Pourtant à cette

IWi LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.

œuvre de réparation, si on la veut complète, Voltaire ne suffit pas. On n'est réellement assuré contre le retour des vieilles doctrines que quand on les a remplacées; tant que le champ n*e$t point ensemencé , ronces et chardons peuvent y repousser; une végétation nouvelle peut seule étouffer les mauvaises herbes, et c'est dans le cœur de Thomme, autant que dans son intelligence , qu'il faut planter la vérité. Pour cette (puvre, Rousseau est plus utile que Voltaire; il y sert moins encore par ses doctrines positives * que par cette inspiration chaleureuse dont ses écrits sont le foyer. Rousseau paraît à certains égards plus près des anciennes doctrines que Voltaire; je crois qu'il en est plus éloigné. Un esprit tout imprégné de Voltaire, — nous le voyons tous les jours, — subira encore assez volontiers le joug des vieilles habitudes; il lui suffira d'en pouvoir rire au moins en secret , et il se consolera des dé-

i . Le temps marche, et avec lui Thumanité. n y a telle opinion de Rousseau qui a dû subir, de la part des événements de Thistoire ou des progrès de la science, une réfutation inattendue. Ainsi cette opinion, e^tprimée dans le Contrat social, que la démocratie ne convient qu'aux États d'une médiocre étendue, a trouvé une réponse que Rousseau n'avait pu prévoir, dans l'invention des télégraphes et des chemins de fer, dans la diffusion rapide de la pensée au moyen de la presse quotidienne : de telles inventions suppriment les distances physiques et morales, et rapprochent les idées et les hommes : une nouvelle, un ordre du pouvoir central va plus vite aujourd'hui de Paris à Marseille qu'il n'allait jadis d'un quartier de Genève à l'autre,

férences extérieures auxquelles son intérètroblige, par cette idée qu'il n'est pas dupe de cette mystification. Mais celui qui s'attache à Rousseau est moins accommodant; Jean -Jacques ne s'adresse pas uniquement au bon sens; il réveille dans l'homme le sens moral, il s'adresse au cœur, à la conscience, et donne à la raison pour auxiliaires le sentiment du devoir et l'enthousiasme des grandes idées. Or, cette disposition plus grave ne permet pas, devant les vieilles idoles, ces génuflexions ironiques et commodes qu'un bon sens égoïste a trop souvent autorisées. Rousseau, d'ailleurs, par l'élévation de sa pensée, répond à un besoin indestructible de l'âme : « Il est , dit ,trësbien M. Bersot , l'aspiration indomptable vers l'idéal. II rêve, dans le mensonge des paroles et des actes, la vérité des sentiments; dans la diversité des dogmes religieux , la religion universelle ; dans le combat des volontés particulières et des privilèges des castes, l'unité de la volonté générale, la liberté et l'égalité républicaines; dans le monde. Dieu; dans la vie présente, la vie future; dans les pauvretés d'une éducation artificielle, l'éducation qui apprend aux enfants le difficile métier d'homme. Il a fait le Discours sur /'mVgalitéy la Nouvelle Hèloîse^ le Contrat social, Y Emile, la Profession de foi du vicaire savoyard, les Rêveries. Tant que l'âme humaine se souvien* dra de sa dignité, de sa naissance, de sa destinée,

tant qu'elle s* estimera au-dessus du corps, tant qu'elle gardera le goût de la perfection, le sentiment de ridéal, Rousseau vivra. Il aura pour disciples, non point le petit nombre qui jurera sur sa parole et embrassera ses paradoxes, mais tous ceux que la terre et la réalité ne contenteront point, tous ceux qu'agitera jamais, jusqu'au sein du bonheur présent, l'inquiète espérance. » Comme on le voit, son rôle n'est pas près de finir; et c'est à peine si son œuvre est commencée.

M. Bersot nous semble avoir bien saisi le caractère distinctif de Rousseau , cette aspiration vers l'absolu, cet amour passionné de la solitude qui le détachait de ce monde artificiel, rempli de mensonges et de conventions. Ce siècle turbulent eut peine à comprendre d'abord ce rêveur puissant et solitaire, cette pensée qui s'isolait du combat : la philosophie militante y vit une défection. On ne comprit pas que la spéculation ellemême peut avoir la valeur d'une action et s'élever parfois jusqu'à l'héroïsme; car il faut bien du courage pour braver les préjugés tenaces, les injustices contemporaines, les calomnies qui survivent à celui qui en est l'objet ; il en faut surtout pour rompre avec des amitiés tracassières ou compromettantes, mais auxquelles le cœur ne renonce point sans d'effroyables déchirements. D'ailleurs, pour retrouver « les titres perdus du genre hu-

maîn » (corame Voltaire le disait moins justement de Montesquieu) ; pour rétablir la société humaine sur sa véritable base, il fallait soustraire sa raison à toutes ces influences, à cette contagion des préjugés et des exemples qui a prise sur les plus fortes natures. C'est à cet amour de la solitude que nous devons Rousseau. D'ailleurs, s'il se plaisait mieux dans les forêts que dans les salons, c'est qu'il se trouvait mieux avec Dieu qu'avec les hommes tels que les avait faits une société corrompue. Devant cette accumulation de préjugés et de superstitions amassés par le moyen âge, il ne s'agissait de rien moins que de retrouver la vérité absolue ; il fallait pour cela éloigner ses regards de ce clergé corrompu qui, par ses turpitudes, compromettait toute idée religieuse , et chercher Dieu où il se trouve, où le chercha jadis le stoïcisme, et cœhtm et rirtuSy dans la nature et dans la conscience. Malheureusement la raison de Rousseau ne résist-a point à cet isolement dont nous avons recueilli les fruits; l'infortuné n'en eut que les amertumes: sa pensée, toujours repliée sur elle-même, peupla de fantômes son imagination désolée. Mais au temps même de sa sombre démence, même fraîcheur d'émotion quand il peint la nature, même élévation de cœur quand il parle de Dieu, même tendresse quand il rêve le bonheur de ces hommes dont il se croit méconnu. Qu'aux oeuvres de ce misanthrope, aux pages qu'il écrivit dans «es der-

nières et tristes années, on compare les écrits de Joseph de Maistre. Celui-ci n*est pas un sauvage, il vit au milieu des honneurs, au sein d*une société polie; mais s*il jette un regard sur l'humanité, c'est pour la dévouer éternellement, comme une proie légitime, à la guerre, au despotisme, au bourreau ; s'il se tourne vers la nature, c'est pour y voir « cette espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres les uns contre les autres; » et il trouve nécessaire et équitable que, comme il y a des oiseaux de proie, des quadrupèdes de proie, chargés de dévorer les autres êtres , il y ait des hommes dont l'unique fonction soit de détruire leurs semblables; la guerre, indépendamment des motifs qui peuvent la justifier en certains cas, la guerre lui semble une œuvre providentielle; le bourreau est d'institution divine : « Il a été créé comme un monde, par un Fiat de la puissance créatrice.... Supprimez-le, les trônes s'écroulent 1 » Et il fait ainsi de Dieu l'étemel complice de ses imaginations désespérées. Voilà ce qui s'appelle un homme profondément religieux ! — Rousseau, lui , ne rabaisse pas au niveau de la brute la créature douée de raison, et, comme Voltaire, ne croit pas que l'exemple des tigres autorise l'homme à égorger son semblable; ne reconnaissez-vous pas là, le matérialisme du xvm® siècle? — Rousseau maudit la guerre et l'oppression, tout ce qui rend les hommes mi-

sërables. C*est un misanthrope. — Rousseau, dans l'œuvre de Dieu , aperçoit , non la violence et la rage, mais l'intelligence et l'amour : c'est un impie. Et de Maistre , au contraire , est un homme pieux, un spiritualiste , un chrétien : ainsi l'ont décidé les gens qui jugent les écrivains sur les foi*mules qu'ils répètent, non sur les idées qu'ils expriment. Qui donc pourrait s'en étonner ?

Il serait bien temps néanmoins de changer les étiquettes que des mains intéressées ont placées au front de chaque école, et de se demander sérieusement qui donc, en fin de compte, du XVIII® siècle ou de l'école qui le maudit, a le plus outragé Dieu et l'humanité. Si l'on restituait à chacune son véritable caractère, on verrait d'étranges transformations. Mais qui se soucie de la vérité et de la justice , quand il s'agit des morts? La prudence impose parfois des ménagements nécessaires à l'égard des vivants; quant à la mémoire des morts, à leurs opinions, à leur vie, c'est chose indifférente et qui souffre la fiction et le mensonge comme des procédés innocents ; il a été, depuis un demi-siècle, plus utile de flétrir Rousseau et Voltaire que de les comprendre; Rousseau et Voltaire ont été flétris. Pourtant , malgré l'habitude, c'est toujours pour nous un sujet d'étonnement que la facilité merveilleuse avec laquelle d'honnêtes gens prononcent la con-

damnation de ceux qui ne sont plus, pour peu qu'ils y trouvent leur intérêt. On devrait songer que ces hommes, calomniés pendant leur vie , se consolaient et s'affermissaient dans leur œuvre, en comptant que la postérité serait plus juste que leurs contemporains, et qu'elle leur saurait gré peut-être de ce qu'ils avaient souffert pour l'affranchir. Cette réparation est une dette rigoureuse que chacun est tenu de leur payer ; la refuser est un vol fait à leur mémoire. Mais, pour être juste, il faudrait déplaire à des gens qu'il est dangereux de mécontenter, et peu de philosophes de nos jours ont l'intrépidité nécessaire pour s'exposer de gaieté de cœur à d'aussi terribles inconvénients. Quelques voix loyales, comme celle de M. BersotS s'élèveront bien de temps en temps pour protester contre le mensonge; mais on tâchera de les étouffer sous un concert d* acclamations en l'honneur du grand siècle^ de malédictions contre l'époque révolutionnaire. Va saine philosophie s'autorisera de saint Augustin et de Bossuet, afin de faire croire à son orthodoxie, et griffonnera des réquisitoires contre Voltaire et les voltairiens. Mais, en définitive, à quoi servira tout ce tapage? Déjà ces hypocrisies ne trompent plus personne; les masques tombent , la vérité perce, la lumière

\ . Comme celle de M. Jules Barni, qui publie en ce moment même un excellent travail sur les Idées morales et politiques du wni' siècle (Cours professé à l'Académie de Genève en i86i).

LES PHIJ^OSOPHES DU \ VHP SIÈCLE. ïJ03

se fait. Les ennemis mêmes d'une philosophie sincère y aideront puissamment. Tel journal récoltant des miracles; tel autre restaurant dans ses bureaux les libertés de TÉglise gallicane; la mine philosophie^ enfin, protestant devant tous de sa parfaite orthodoxie, n'est-ce pas là une comédie instructive et dont chacun comprend la moralité? — Es-tu content y Voltaire? disait un jour Alfred de Musset. Pour moi, je pense que si Voltaire revenait au monde, il changerait sans doute et surtout ajouterait quelque chose à son œuvre; mais en contemplant l'œuvre de ses adversaires, certes il serait bien difficile , s'il ne se déclarait point assez satisfait.

{Revue de Paris, 15 septembre 4 855.)

Lorsque Napoléon appelait Talma à Erfurt, et faisait représenter les chefs-d'œuvre de la poésie française devant un parterre de rois, c'était l'image matérielle et affaiblie de ce qui s'était passé cinquante ans plus tôt dans la région des idées. Grâce à son rayonnement inépuisable, à son irrésistible attraction, le génie français au xvm® siècle s'était créé un auditoire de princes et de souverains. Les rois de Prusse, de Suède, de Danemark, de Pologne, les princes d'Allemagne, l'impératrice de Russie, tous subissaient ou feignaient de subir cet ascendant universel, tous semblaient épris d'amour pour les idées libérales dont la France devenait le foyer. Us entretenaient à Paris des correspondants littéraires chargés de les tenir au courant des petits vers et des gros

Î>(K) LES LEÏTHES Kï LA LIBERTÉ.

ouvrages, résidents de nouvelle espèce auprès de cette nouvelle royauté. Eux-mêmes correspondaient avec nos grands écrivains et se disputaient rhonneur de les recevoir à leur cour. Jamais Tintelligence humaine n'avait reçu d'aussi éclatants hommages, et c'était à notre patrie qu'il était donné d'étaler ce grand spectacle devant le monde, compensation suffisante aux abjections de notre politique. Nous étions vaincus à Rosbach, nous signions le traité de Paris, nous souscrivions au partage de la Pologne; mais, par la pensée du moins, la France régnait.

11 n'y avait guère alors en Europe qu'un gouvernement qui se montrât hostile à cet éclat nouveau, à cette popularité immense qu'obtenait partout la pensée française : c'était le gouvernement français; il emprisonnait les écrivains ou proscrivait leurs livres; à son point de vue il n'avait pas tort. Il voyait où le menait toute celte gloire. Persécuter à outrance eût été faire preuve de sagacité; mais que pouvaient ces résistances, entremêlées de faiblesses, contre cette coupable, qui trouvait partout de pareilles complicités? « Voltaire se -brouilla avec la cour de France, dit Goethe dans ses mémoires; mais les rois étrangers devinrent ses tributaires et ses vassaux. »

Celui qui le premier donna aux autres princes l'exemple de cette déférence si nouvelle alors pour la pensée fut en même temps le 'plus grand capitaine de son temps et le vrai fondateur de la monarchie prussienne, Frédéric II.

Sa passion pour les lettres en général, et en particulier pour notre littérature, s'annonce de bonne heure et paraît le posséder tout entier^ pendant qu il n'est encore que prince royal, et que, conOné à Remusberg, il passe sa vie solitaire avec les livres, la musique et quelques amis. Dès l'âge de dix-neuf ans, il écrit à Fontenelle une épître flatteuse ; mais il ne semble pas avoir eu avec lui des relations bien suivies. Cinq ans plus tard, il commence avec Voltaire et RoUin un commerce de lettres qui, sauf quelques interruptions, se poursuivra jusqu'à leur mort. La partie de cette double correspondance qui s'étend depuis 1736 jusqu'à l'avènement de Frédéric est fort curieuse. Frédéric alors a vingt-quatre ans. Voltaire quarante-deux ans, RoUin soixante-seize. Le ton du prince royal est celui d'un disciple soumis, plein d'admiration et de déférence, grave et réservé avec Rollin, familier et affectueux avec Vollaire, flatteur avec tous les deux.

'îi^H LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.

A ce moment du siècle, les écrivains n'étaient pas encore habitués à voir l'héritier d'un trône faire vers eux les premiers pas, leur demander leur amitié, leur prodiguer les compliments. Encore moins s'attendaient-ils sans doute à voir un prince les « prier de faire la leçon aux souverains, de fouetter le vice ceint du diadème sur le dos des tyrans et des monstres dont fourmillent les annales de l'univers *. » Aussi rien n'égale la joie et l'enthousiasme de RoUin et de Voltaire; ils promettent au monde un Trajan. Tous deux, du reste, sentent également dès le début que Trajan a déjà des prétentions d'homme de lettres, et veut être loué pour son style. Voltaire lui écrit : « Vous parlez français comme nos meilleurs écrivains; Louis XIV ne s'exprimait pas de même. » (Ce qui n'est que trop vrai, malheureusement pour Frédéric.) Quant à RoUin, il déclare que « le comble des vœux d'un auteur est de se voir •estimé et loué par un prince d'un goût si délicat, et qui écrit dans une langue étrangère avec tant d'élégance, de justesse et de dignité*. »

Le prince royal, on peut le croire, se trouvait

Page 1