‹ Les lettres et la libertéChapitre 33 sur 71 · L'échéance est en · texte numérisé non relu

L'échéance est en

NAPOLEON. SaO

D*est aucun travail qui puisse mériter davantage la protection de l'Empereur.

(( Il faut faire sentir à chaque ligne les effets de l'influence de la cour de Borne S des billets de confession, de la révocation de TÉdit de Nantes, du ridicule mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, etc.

... « Il faut faire remarquer le désordre perpétuel des finances , le chaos des assemblées provinciales, Iqs prétentions des parlements, le défaut de règle et de ressort dans l'administration ; cette France bigarrée, sans unité de lois et d'administration, étant plutôt une réunion de vingt royaumes qu'un seul État; de sorte qu'on respire en arrivant à l'époque où l'on a joui des bienfaits dus à Tunité de lois, d'administration et de territoire. 11 faut que la faiblesse constante du gouvernement sous Louis XIV même *, sous Louis XV et sous Louis XVI, inspire le besoin de soutenir l'ouvrage nouvellement accompli et la prépondé-

1. On ne voit pas trop quelle influence si grande la cour de Rome avait sous Louis XIV. Mais nous sommes en 1808, et les démêlés avec le pape commençaient.

2. On trouvera peut-être que c*est être difficile en fait de gouvernement fort ; et pourtant, en s'en tenant au seul point de vue littéraire, on doit remarquer là quelque chose de très-vrai. En réalité, il s'écrivait et se publiait alors des livres, il se jouait des pièces de théâtre qui, à d'autres époques, n'auraient pas été possibles. Je n'en sais aucun gré à Louis XIV ; cela tient d'abord à sa sécurité de monarque légitime, et aussi à l'imperfection des rouages administratifs.

rance acquise. Il faut que le rétablissement du culte et des autels inspire la crainte de Tinfluence d'un prêtre étranger ou d'un confesseur ambitieux, qui pourraient parvenir à détruire le repos de la France.

(( Il n'y a pas de travail plus important. Chaque passion, chaque parti peut produire de longs écrits pour égarer l'opinion; mais un ouvrage tel que Velly, tel que Y Abrégé chronologique du président Hénault, ne doit avoir qu'un seul continuateur. Lorsque cet ouvrage, bien fait et écrit dans une bonne direction, aura paru, personne n'aura la volonté et la patience d'en faire un autre, surtout quand, loin d'être encouragé par la police, on sera découragé par elle. »

Voilà donc l'histoire de France mise en régie, entre les mains de deux historiens, l'un plus développé, l'autre plus abrégé, tous les autres auraient été découragés par la police. Cette centralisation de l'histoire n'eut pas lieu, et je ne sais même pas s'il fut donné suite à ce projet. Mais je me borne ici à demander si le magnifique mouvement historique qui se prononça sous la Restauration et qui est, avec la poésie lyrique, la plus solide gloire littéraire du xix® siècle, eût été compatible avec une théorie semblable, et, dans le cas où elle eût prévalu, si nous aurions Augustin Thierry, Guizot, Michelet, sans parler des écri-

vains qui se sont hasardés sur le terrain, bien autrement scabreux à toute époque, de l'histoire contemporaine.

Au reste, ces précautions devinrent absolument inutiles, quand le décret du 5 février 1810 eut rétabli la censure, purement et simplement. On y lit entre autres articles celui-ci : « Sur le rapport du censeur, le directeur général (de la librairie et de rimprimerie) pourra indiquer à l'auteur les changements ou suppressions jugés convenables, et, sur son refus de les faire, défendre la vente de l'ouvrage, faire rompre les formes et saisir les feuilles ou exemplaires déjà imprimés. » Mais ce n'était pas tout, et Madame de Staël eut beau consentir aux suppressions jugées converuiblés dans son livre de l'Allemagne, le livre même ainsi amendé n'en fut pas moins mis au pilon ^

1. Oq peat voir dans le Moniteur du 21 avril 1810 une première liste de censeurs nommés par décret impérial rendu au château de Compiègne, Parmi quelques noms de censeurs assez appropriés à cette fonction, on s*étonne de voir figurer celui de Daunou. Daunou, dit M. Sainte-Beuve, refusa le joui* même; mais jamais il ne put obtenir que le journal officiel qui annonçait sa nomination annonçât aussi son refus (article sur Daunou). Pour donner une idée des rigueurs de la censure, Béranger, dans sa Biogre^ phicy cite des vers qu'il adressait à Lucien Bonaparte, alors disgracié, et qui, bien que fort innocents, à ce qu'il semble, éveillèrent la susceptibilité officielle du bon Lemontey, qui, entre quatre yeux, n*en médisait pas moins des rois et des empereurs. Voici comment Béranger raconte sa déconvenue : « Je n*avais d'à peu près terminé que quelques poésies pastorales. Laissant de côté tout amour-propre d'auteur, toute prétention à une perfectioii

Le cas était prévu par un autre article du règlement, où il était dit que, « lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à rimprimer; mais que le ministre de la police aurait alors le droit de le supprimer tout entier, s'il le jugeait convenable. » Ainsi la censure n'offrait pas même le seul avantage qu'on puisse lui trouver : celui d'assurer la sécurité de l'auteur et du libraire, une fois que l'ouvrage avait été approuvé par les censeurs.

On voit dans quelles étroites limites l'histoire était renfermée; la critique devait évidemment s'en ressentir. Déjà, dans les premiers écrits de Madame de Staël, elle avait pris le caractère nouveau, qui a fait au xix« siècle son originalité : elle était devenue plus historique. Elle ne se bornait plus, comme la critique dont La Harpe avait donné le modèle, à l'examen des ouvrages d'après certaines règles convenues ; elle étudiait les livres et

que ces poésies ne devaient jamais atteindre, j'en formai un petit volume, décoré d'une épître dédicatoire {à Lucien)^ et m*occupai de trouver un libraire. Avec la moindre liberté de la presse, la dédicace seule m'eût procuré l'éditeur dont j'avais besoin ; mais il fallait passer par la police littéraire. Je fus recommandé par Arnault à Lemontey^ académicien, qui avait la réputation d'être le plus accommodant des censeurs impériaux. A la première vue, il condamna la dédicace du livre et l'épilogue d'un poëme pastoral que j'adressais à M. Lucien. » Béranger semble placer ce fait en 1807 : la censure existait-elle déjà à l'état latent? — Béranger renonça à publier ce volume.

les écrivains eux-mêmes dans leurs rapports avec la société et les circonstances diverses où ils avaient vécu. Elle allait arriver à tenir compte, non pas seulement des ouvrages purement littéraires, mais de toutes les manifestations de la pensée produite par la parole écrite ou parlée. M. Villemain devait un jour, en pleine Sorbonne, étudier l'éloquence de Mirabeau, comme il eût étudié celle de Démosthëne. Cela eût été difficile vingt ans plus tôt. Lorsque le cardinal Maury fut reçu à l'Académie française, le directeur de l'Académie, ayant cru devoir parler des luttes oratoires que Maury avait soutenues contre Mirabeau à l'Assemblée constituante. Napoléon trouva qu'il sortait de son domaine, et, de Finkenstein où il était alors (20 mai 1807), il écrivait au ministre de la police :

« Il y a des choses dans cette séance de l'Académie qui ne me plaisent pas; elle a été trop politique; il n'était pas du ressort du président d'une compagnie savante de parler de Mirabeau. S'il devait en parler, il ne devait parler que de son style*; cela seul pouvait le regarder... Qu'a

1. Je dois prévenir le lecteur qu'ici il y a dans le texte : a II ne devait pas parler de son style. » {Corresp., t. XV, p. 251). Mais, ou il y a eu un lapsus caJami de la part de Napoléon lui-même, carie sens est ici évident, et forcé par la phrase suivante, comme par Tensemble de la lettre, ou il y a une erreur des éditeurs, ce qui n'aurait rien de trop extraordinaire ; on en trouverait peut-

de commun 1* Académie française avec la politique? Pas plus que les règles de la grammaire n'en ont avec Fart de la guerre. »

Évidemment le nom de Mirabeau déplaisait à Napoléon, comme ranimant des souvenirs qu'il voulait effacer; sans doute il ne voulait pas le voir vilipendé; car il écrit à Fouché : « Parlez de Mirabeau avec éloge. » Mais il aurait mieux aimé que ce souvenir ne fût pas réveillé. C'est là ce qui l'amène à cette singulière idée sur les limites de la critique littéraire : parler de l'éloquence sans toucher aux idées qu'elle a exprimées. Mais n'était-ce pas surtout comme orateur politique que Maury lui-même était reçu à l'Académie française, et ses discours à la Constituante n'étaient-ils pas ses meilleurs ou plutôt ses seuls titres littéraires^?

être d*autres dans cette édition monumentale. En voici une qui saute aux yeux. Dans la table, ordinairement bien faite, on trouve ce résumé d'une note de l'empereur à M. de Champagny : « Ordres relatifs au Panthéon, Démarche à faire pour y placer le corps de Jean-Jacques Rousseau. » La lettre est du 26 février 1806, et le rédacteur de la table aurait au moins dû savoir que le corps de Rousseau était au Panthéon depuis 1794, et que par conséquent il ne pouvait être question de l'y placer. Il s'agit, en effet, de toute autre chose. Voici la note de Napoléon : « Le ministre se fera demander par M. Girardin, qui y est disposé, le corps de J,'J. Rousseau. Il se fera représenter le testament dans lequel Jean-Jacques a consigné le vœu d'être enterré à Ermenonville. » H s'agit donc évidemment de reporter le corps à Ermenonville; ce projet n'eut point de suit3.

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